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Honorable échec que la poésie!

15 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

    L’Evangile de Jean a raison. Immanquablement. « Au commencement, était le Verbe. » Oui, mais ensuite ? Que fait-il des hommes ? Qu’advient-il d’eux ? Entre lui et les hommes,  il y a le silence. L’échec. Le Verbe est éternel, mais point encore humain. Les hommes n'ont que le mot, qui atteint vite ses limites. Devant l’impossibilité à se confronter pleinement au monde, devant l’impossibilité de le dire, il y a une solution : parler en peintre impressionniste, c’est-à-dire par touches fugitives, et pas d’un seul trait. Il faut se taire un peu. Ou sinon, on meurt en croyant dire, alors qu’en réalité, on n’a fait que parler. Il faut, comme Rimbaud, être « maître du silence. »

     Je tiens la poésie comme étant le fer de ce que je pourrais appeler la lance des possibilités du langage humain ; elle est la pointe, enduite de poison, celle qui, le plus, le mieux, peut transpercer les signes. Elle incarne, je crois, le point le plus proche de l’expression absolue, le genre sous lequel les mots sont chargés de tout leur sens, pour être capable de tout dire. Car, dans mon grand idéalisme, je ne crois ni à l’indicible ni à l’ineffable. Tout, sur cette terre, devrait pouvoir être dit. Il suffit de trouver la façon la plus juste. Je crois que silence, qui n’est pas l’ineffable ou l’indicible, mais une forme autre de langage, est une solution. Les écrivains en général, les poètes en particulier, sont des lutteurs. Ils se battent avec les mots, parfois contre les mots, pour que le silence parle.

     Hélas, l’inconvénient est qu’ils perdent souvent. Toujours. De toute façon, on ne peut que perdre.

    Toute pure création poétique est tragique. Le « dire » (plutôt que l’expression) du réel, du surréel, de l’irréel, des sentiments, ou de tout autre objet se heurte souvent à la finitude du mot et à la faiblesse des sens.

     Parler sans arriver à dire est un supplice. Mais il faut choisir : entre le supplice et le suicide, entre la tension permanente et le silence éternel ; entre la lassante sublimation et la fatale création.  Personnellement, je suis pour la mort.

     Rimbaud aussi. Il abandonna son projet littéraire à vingt ans. A la fleur de l’âge, ce génie précoce tira sa révérence après une œuvre aussi brève qu’éblouissante. Il préféra abandonner la poésie pour aller vendre des armes en Abyssinie (actuel nord de l'Ethiopie). A peine sorti de l’adolescence, il avait peut-être compris. Il avait compris la finitude du langage devant l’immensité de la création. L’échec était inévitable. La résistance, peut-être inutile. Il ne pouvait continuer. Ceci, je pense, le mena à refuser le combat de la littérature, traitant ensuite ses anciens écrits de « raclures ». Fuite impardonnable ou géniale lucidité?

     Tous les poètes meurent tristement de n’avoir pas réussi à écrire un seul vers beau et juste. « L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu », disait Baudelaire dans le Confiteor de l’artiste (Spleen de Paris.) Elle est recherche, et à la fois poison. Là est toute son ambiguïté. Là réside aussi son charme, m’a-t-on dit.

   « Au commencement, était le Verbe ». A la fin, sera toujours le Verbe, donc Dieu. Mais l’Homme? Le poète ? Ils s’abîment dans une obscurité qu’ils ont paradoxalement désirée. En fin de compte c’est peut-être même cela, la condition de l’écriture : ne rien voir, et chercher la lumière toujours. Mais il reste que tout langage me paraît être une finitude. Malheureusement. Mais, ô paradoxe, c’est cette finitude qui porte le langage et le pousse à se dépasser. Il reste également que je ne serai jamais poète. Heureusement. Au-delà de ma difficulté irréversible à écrire des vers, c’est surtout que poète, c’est trop dangereux, trop barbare. Il y a d’autres façons de mourir, plus douces. 

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