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Paris par une nuit de Noël.

25 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Je crois pouvoir dire, avec une fatuité parfaitement assumée, n’être pas trop désagréable à regarder marcher. La finesse et l’élancement de ma silhouette, mon buste droit voire raide –héritage (séquelle ?) de mon passé militaire, mon pas lent, indolent, insolent, régulier, aérien, cadencé, mon port de tête que je veille toujours à garder haut –j’ai la modestie de ne point mettre « altier », doivent certainement, lorsque je me meus, me conférer quelque charme, que l’inusable élégance du manteau noir à col éternellement relevé achève de polir. Je me fais toujours beau avant de m’en aller chercher Paris : il faut dire qu’entre nous, les choses vont lentement, l’on s’apprivoise. L’on a en commun un caractère sauvage et exigeant. Paris est une fête, a écrit Hemingway. Qu’il me permette de lui substituer une lettre : Paris est une bête. Fauve, dangereuse, attirante. Cela fait cinq mois maintenant que je combats cette bête-là, que j’essaie de la dompter, que j’essaie aussi de lui appartenir pleinement.  Le danger serait de se presser ; l’impatience ne mène qu’à la jouissance précoce, brève et inauthentique. Cinq mois ne sont rien à l’échelle ce grand dessein : sentir Paris. Les meilleures séductions sont les plus longues. Il n’en peut naître que quelque chose de grand et de vrai, qu’il s’agisse d’amour ou de haine.

 

Ses rues désertées, Paris est une ville plus détestable encore que lorsqu’elle est remplie de bruits et de fureurs. S’il est des villes qui se revêtent d’une poésie et d’un charme nouveau à la faveur de la nuit, de ses déserts et de ses silences, Paris n’en fait point partie. La nuit parisienne, comme la nature, a horreur du vide, et aussi du silence. Il y avait ce soir quelque étrangeté à la parcourir, à voir ses grandes allées d’habitude si affreusement gaies s’emplir d’une froide et calme menace. Les rues parisiennes sont faites pour la marée humaine : leur ôter cela, c’est leur ôter tout charme. Paris n’est pas de ces cités que la profondeur d’une nuit sans bruits ennoblit d’un plaisant mystère : elle ne vit que de ses bruits, de ses odeurs, de ses vagues humaines. Ses rues désertées, Paris s’attriste et n’offre plus au regard que son allure fantomatique, et qui l’est d’autant plus qu’on essaie de la dissimuler sous divers jeux de lumière. La ville-lumière pâlit sans ses enfants. Ses grands boulevards perdent de leur majesté, et leur vide a quelque chose de ce ridicule qui saisit le faste lorsqu’il est inutile ; ses avenues se déroulent sans fin, accablant le marcheur solitaire ; ses rues mêmes, dont les ouvertures subites, les tracés incertains et délicieux, les coudes inconnus, ne manquaient jamais de promettre quelque surprise, deviennent banales et grises : l’on a l’impression de les connaître toutes. Le pavé parisien, lorsqu’il n’est battu par le gigantesque et habituel pas de son peuple, n’a plus le charme de sa désuétude, et voit sa vigueur, son énergie vitale, s’y estomper. Antée n’eût pu y sentir le sein de sa mère Gaïa. Gavroche y eût péri sans s’être relevé une seule fois. Paris sans sa folie est effroyable froideur.

 

J’y marche lentement, sans but. Le réveillon de Noël, criminel d’une nuit de cette ville, me l’offre ainsi, nue et vulnérable. Par loyauté et par noblesse je n’exulte pas de voir ainsi le plus grand de mes défis. Les grandes adversités se taillent dans l’admiration et s’élèvent dans le respect et la noblesse. Paris est blessée ce soir, et n’ose me regarder. J’en viens, pendant ma marche, à avoir honte de cette victoire ignoble, sans enjeu. L’esprit de Noël, voilà le vrai coupable. Qu’est-il donc ? Je n’en sais rien : cet esprit ne dépasse pas l’huis des portes désespérément closes. Les parisiens ont l’esprit de Noël, le vivent et en font preuve, mais Paris ! Paris ne sait rien de tout cela. Sa nuit est fraîche sans être froide, ses trottoirs ne sont pas enneigés, sa lune est légèrement voilée : la ville baigne dans la mièvrerie, dans l’apathie, sans génie, sans éclat, sans révolte. Ses arbres, impeccablement alignés, se dressent roides vers la voûte céleste ; leurs contours sombres et leurs branchages nus et décharnés leur donnent l’air d’une armée de géants désespérés ou de martyrs sublimes dans leur renoncement. C’est cela, l’esprit de Paris ce soir. Ce n’est pas l’esprit de Noël, c’est l’esprit d’une maîtresse en larmes parce qu’abandonnée par ses amants. Cette pensée me redonne quelque sérénité. Je me sens fidèle comme un chien, tirant la langue et remuant la queue. On est quelques uns seulement à l’être. Un couple rencontré ici, un groupe de jeunes croisés là, une ombre solitaire se glissant au loin, et, évidemment, les clochards et les SDF. Ceux-là, j’ose les regarder dans les yeux, pour une fois. L’hypocrisie disparaît avec la multitude : il ne subsiste dans le désert de cette nuit que des individus, complices dans cette veillée commune au chevet de cette ville, patiente d’un soir. De temps en temps, le hurlement d’une sirène qui retentit au loin rappelle que l’esprit de Noël a ses inconvénients : est-ce un qui s’étouffe d’avoir trop pris de caviar ou de dinde, ou un qui a mis le feu à sa porte parce qu’il aura trop bu ? Questions qui meurent aussitôt nées, happées par les roulements de la pensée en marche.

 

J’ai marché longtemps, sans un mot, seulement absorbé par ce sourd dialogue avec cette ville moribonde que je tentais, par ma présence solitaire, de soulager un peu.

 

Je n’aime vraiment pas Paris, mais je hais la voir souffrir. Dernier attendrissement avant rentrer chez moi, avec la résolution de n'en ressortir que lorsque la ville sera guérie, et sans oser souhaiter joyeux Noël à la mourante du soir.

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