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Métamorphoses...

27 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     

«Pitié pour celui qui, ayant épuisé ses réserves de mépris, ne sait plus quel sentiment éprouver à l'égard des autres et de lui-même !»

E.M. Cioran, Aveux et anathèmes.

 

     Quelque chose a changé sur mon visage. Comme si mes yeux s’étaient refroidis. Comme si mes traits grossiers s’étaient figés dans l’inexpressivité, ce qui a l’air –Le Seigneur aura-t-il la mansuétude de m’accorder cela ?- de les soustraire à toute douce émotion. Comme une sauvagerie qui point. Comme une sécheresse qui se lève. Comme une bestialité en gésine. Comme Beckett et son air et son «regard inhumain sur certaines photos. » Comme un endurcissement. Un de ceux-là dont je rêvais jeune, et que j’ai longtemps feints, piètre mime qui voulait faire le ténébreux qui se taisait face au monde. J’ai toujours échoué, évidemment. On n’arrête pas la connerie. Mais là, je ne feins rien. Cela s’est fait ainsi, imperceptiblement. C’est donc cela, grandir ? Rien que cela ? Tout cela ? Une ride qui balafre le front et vous l’alourdit  de soucis ? L’impossibilité de dire des choses et de les taire finalement, non par abdication, mais par lassitude pure ? Comme une insinuation au silence : refuge, cristallisation, voix de toutes les révoltes contre le monde. C’est donc cela ? L’inflexion systématiquement arquée des sourcils, caractéristique de la face d’homme qui ne comprend plus et interroge sans réponse ? Dites-moi, vous qui savez, pauvres hères, mes frères… C’est donc cela ?

     L’âme d’un homme peut se lire sur son visage. Je l’ai toujours cru. Car les Hommes ne savent mentir correctement, et cachent très mal leurs tourments intérieurs. Leur visage est une fatale trahison. Dieu leur a donné cette vertu. Mais il a omis –et, jusqu’à ce que je crève, je ne lui pardonnerai jamais- de leur ôter la bêtise, cette cécité de l’âme qui a mené à l’hypocrisie. Cela s’est fait en trois actes. D’’abord, par complaisance, autant pour soi que pour les autres, l’on a feint de ne rien voir sur les visages. Là a été le premier mensonge. Puis, dit-on, par amour, par compassion, l’on a cessé de regarder les visages. Ce fut le deuxième mensonge humain : la peur de ce qu’il peut y avoir de misérable dans le visage et dans une âme. L’Homme vit que c’était facile. Donc bon pour lui. Le troisième jour, l’Homme créa l’hypocrisie : le mensonge collectif amendé et recommandé par tous. Sur un visage, la misère ne sert plus à rien : on en fait un leurre, et le misérable lui-même finit par croire qu’il ment, et qu’il n’est pas misérable.

     Heureusement, il y a l’égoïsme. Je persiste à croire que c’est à ce jour l’un des plus brillants coups du Seigneur.  Heureusement qu’il y a l’égoïsme, donc, qui permet, à défaut de ne plus voir le visage de l’autre, de voir le sien propre, et de toujours être lucide. Si l’on excelle dans l’art de mentir au monde et aux Hommes, l’on est piètre dans celui de se mentir. "L’œil était là, et regardait Caïn…" La mauvaise foi elle-même est un cul-de-sac. Il faut croire que les personnes les moins hypocrites sont celles-là dont l’égoïsme incite leur propension à se détourner du monde pour ne voir qu’eux-mêmes. Je n’ai jamais vu un égoïste hypocrite. Cela n’existe d’ailleurs pas. Où serait le sens, en effet, pour un individu qui ne voit que lui-même, d’une quelconque hypocrisie envers un monde dont les limites ne dépassent pas celles de sa propre personne ?

     Jouer l’égoïsme contre l’hypocrisie en mettant le salut comme enjeu. Dieu, définitivement, a l’humour féroce. Et du génie. Depuis fort longtemps, j’ai choisi l’égoïsme sans le savoir. Comme quelques uns. Il ne faut pas rater ce sentiment là. Ce serait un péché. Il eût été bon que je m’en fusse rendu compte plus tôt. J’en aurais fait un usage meilleur. Mais j’ai encore un peu de temps pour me rattraper.

     Je sais maintenant ce que signifient tous ces changements –qui sont bien réels- sur mon visage : je découvre le mépris. Le mépris: c’est ce qui succède à l’égoïsme lorsque, regrettant d’avoir fait l’effort de s’arracher de soi, par curiosité, par idéalisme peut-être, l’on ne ressent guère plus qu’un tiède sentiment, mélange de répulsion, de pitié, de condescendance et de haine. Bien curieux sentiment que celui-là, quoique révélateur sur soi et les autres. A éprouver au moins une fois dans sa vie, sous peine de l’avoir ratée. Au-delà du mépris, il y a le stade ultime de la révolte silencieuse, celle qui atteint le monde en son cœur et lui inflige ses blessures les plus mortelles : l’indifférence. Hélas, mais aussi, et c’est le paradoxe, heureusement, elle n’est pas de ce monde. Elle est l’apanage exclusif des morts.  Bienheureux ceux-là qui, ayant crevé, peuvent être superbement indifférents sans être lâches… Je me contenterai pour l’instant du mépris, qui est bien suffisant. L’indifférence arrivera. Je la savourerai comme il sied. Quoi ! Je l’aurais quand même cherchée toute une vie sans avoir eu le droit de la trouver…

 

P.S. : Je ne résiste pas à l’envie de vous mettre une deuxième sentence de Cioran. Ne me remerciez pas : le désespoir est gratuit. A consommer avec modération, cependant : 

«Le mépris est la première victoire sur le monde ; le détachement, la dernière, la suprême.»

E.M. Cioran, Aveux et anathèmes.

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M.M.S. 27/05/2011 23:15


Il vrai qu'avec les politiques, cela semble très mécanique: les mêmes tournures, le corps qui parle et ment souvent, etc... "C'est inscrit dans la forme de leur bassin..." Par contre, dès que vous
en reconnaissez un, d'hypocrite, éloignez vous en. Cette saleté peut être contagieuse... ^^
Bonne soirée!


Misa 27/05/2011 22:31


houps, "démonter"


Misa 27/05/2011 22:30


Les hypocrites.... j'ai toujours tendance désormais à intepréter leur discours à l'envers (suis désolée je n'ai pas la même facilité d'écriture que la vôtre). S'agissant des politiques, cette
interprétation est toute naturelle, et le plus souvent il s'avère, hélas, que mon intuition était la bonne. Pas de mystère à cela, juste une mécanique à démmonter. Vous pouvez aussi vous jouer de
l'hypocrite, voir jusqu'où il peut aller, alimenter son jeu, pour mieux le cerner, pour ensuite vous en défier, l'ignorer, le mépriser ?


M.M.S. 27/05/2011 15:10


Excellemment résumé. C'est bien ce que j'essaie de dire, d'une façon très très détournée, sans doute... Mais l'idée, c'est ça.


Pangloss 27/05/2011 13:13


C'est parce qu'on aime l'humanité qu'on méprise les hommes.