Mallarmé.

1 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Lectures au hasard.

« …Ô femme, un baiser me tûrait

Si la beauté n’était la mort. »

 

     C’est tiré d’Hérodiade, de Mallarmé.

     Mallarmé. Que dire sur lui ? Maintenant, beaucoup de choses. Mais avant (l’époque est récente même), rien de très pertinent, je le crains, et j’en ai honte. Rien qui ne dise autre chose que les innombrables topos et les inusables clichés de mes cours du lycée. Quand j’étais en classe de première, l’on m’a parlé, pour mon malheur, de l’hermétisme mallarméen, un de ces nombreux poncifs abrutissants que l’on sert volontiers à des lycéens déjà abrutis, et dont on ne se débarrasse que difficilement. A cette époque, celle des préjugés et de l’acquiescement dogmatique, le premier (et, espérais-je alors, le dernier) poème que j’ai essayé de lire de Mallarmé commençait ainsi :   

 

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse ce minuit soutient lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore… »

    

     Au fond de moi, même alors, je sentais que c’était magnifique, que c’était beau, que la langue dansait, aux confins du précieux -que je n’ai jamais aimé pourtant, mais qui là était une musique légère- et du sublime. Mais mon jeune esprit inculte ne comprenait pas. C’était Mallarmé. L’hermétisme. L’ésotérisme. Le Symbolisme ultime et absolu. Je n’ai même pas essayé de comprendre. Et puis, surtout, c’était de la poésie, que je voulais détester par-dessus tout, par pur caprice. J’avais à peine 17 ans, j’étais rebelle, un peu con, je me prenais pour un dandy, je venais de lire Le Père Goriot qui m’avait ébloui, je tenais les poètes pour des minables (pour me donner l’air d’un lecteur qui avait des goûts, voyez l’intelligence de l’homme!), et j’ai refermé la page sur Mallarmé.

   Je ne l’ai rouverte que récemment. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Poésies, quelques lettres de ses Correspondances. Et j’ai failli pleurer de haine contre moi-même. Il y a dans cet auteur, et dans ses vers, une puissance du langage telle que ses mots, empesés de significations, soient paradoxalement aussi légers que du vent. Au fond, il n’y pas de paradoxe : la poésie mallarméenne réalise la synthèse difficile, mais ici absolue et parfaite, du sens et du son. Sa langue est à la fois recherche et célébration. De la beauté, évidemment. Chercher le Beau en parlant de la Beauté. La mise en abîme est fine et géniale. Il y a eu très peu de stylistes dans la langue française. A mon sens, il fut et demeure l’un des meilleurs.

    Le reste, qu’il ne fit pas de littérature engagée (qu’est-ce ?), qu’il fut précieux, un peu hautain, difficile, est débat de basse-cour.  

    Je n’en dirai pas plus. Mallarmé ne s’explique pas. Il se lit.  Faites-le : c’est l’unique façon, la meilleure donc, de le comprendre. 

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hedji 02/09/2011


Excellent article. Tout ce que vous écrivez est d'une belle justesse. Un poète qui a mis en scène Mallarmé a également écrit de Racine : "Nous comprenons Racine si nous en sommes compris". Je
souscris à son sentiment comme au vôtre. Lire Mallarmé oui, et prendre le risque d'aller plus loin en joignant le geste à la parole.

(Si vous en êtes curieux cherchez " Louis Latourre Hérodiade " dans "vidéos".)


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