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Lettre à l'illustre Absente.

15 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

        Très chère,

     Puisque nous ne nous sommes jamais vus, il a fallu que je vous imagine. Et puisque je devais vous imaginer, je l’ai fait en vous prêtant des traits féminins, naturellement. Vous êtes une femme. Il ne pourrait en être autrement. Surtout, ne vous en offusquez pas, je vous prie. Allons d’ailleurs au bout de la confidence : je vous vois nue. Ah ! Ne m’en tenez pas rigueur ! Ne me jugez pas trop vite! Mon imagination est intenable, sournoise, et ôte –avec délicatesse, cependant- en permanence la robe que ma pudeur s’évertue à vouloir vous mettre sans cesse. Mais la pudeur et la vertu, qui ne valent rien devant l’imagination d’un homme, partent en lambeaux devant quelques gibbosités démoniaques, et qui le sont d’autant plus qu’elles sont innocemment offertes. Vous le savez. J’ai le mérite et le bon sens, en plus, d’être toujours du côté de la vérité. Cela aussi, vous le savez. N’ayez crainte, surtout. Je m’abstiendrai de vous toucher, hormis du regard. Lui, vous effleure la peau, vous caresse, vous fait doucement l’amour. Et le vent du printemps s’annonçant nous endormira dans un friselis de plaisir. Au réveil, comme d’habitude, vous aurez disparu. Mais avant, j’espère que vous me laisserez vous regarder. Et je crierai au ciel dans la nuit, avec rage : « Grands dieux ! Que vous êtes laide et méchante! Que vous abrutissez l’humanité ! Mais que je vous désire ! »

     Pourquoi vous écris-je ? Pour pouvoir me donner encore l’illusion que vous me lirez un jour, ce qu’évidemment, vous ne ferez jamais. Je crois, honteux et ridicule, que je vous aime.

     Mais ridicule n’est pas amoureux. Ou plutôt, si. Tous les amoureux sont ridicules, mais ils ne voient rien. Et ne savent rien. D’ailleurs, vous en souvient-il ?- vous m’aviez un soir soufflé au creux de l’oreille, après m’avoir enivré de caresses et sacrifié aux voluptés les plus douces, que la connaissance, de quelque ordre qu’elle fût, tuait l’amour. « Ne cherchez point les causes, ne remontez pas la chaîne infinie des raisons. Vous péririez dans ce désert, dans cet infini. Vivez juste du mieux que pourrez les conséquences. Ne philosophez pas. Regardez souvent. Contemplez toujours. Touchez parfois. Sentez. Ensuite, mourrez. Plus rien d’autre ne vaudra la peine d’être vécu. C’est la quintessence du monde, le sublime ultime ! » Ce jour-là, je m’étais endormi un vague sourire aux lèvres, le cœur si léger qu’il me semblait ne plus exister. Vous en souvient-il ? Je prends votre silence pour un « oui ». Vous souriez ? Ô joie !    

     Ce n’était peut-être qu’un discours enchanteur et trompeur, très chère. Vous avez l’habitude de mentir aux Hommes, de les bercer d’illusions pour mieux les voir dépérir. Mais je n’ose le croire. Je ne le veux pas, en réalité. Et s’il le faut, malgré votre cruauté, je vous défierai. Même si je sors perdant, je serai un perdant heureux d’avoir combattu. La liberté et le courage véritables consistent dans le fait d’avoir peur, mais de demeurer dans cette peur, et de marcher jusqu’au bout hanté par elle. Mais l’on marche alors vers la clarté. Dans cet abîme, l’on est toujours seul. La personne qui marche à côté l’est aussi. Si proche, mais si éloignée à la fois… C’est qu’ils ne se voient pas. Parfois, dans l’ombre, leurs mains s’effleurent. Puis c’est de nouveau la solitude. L’on ne se trouve que si l’on continue. Il faut sentir l’autre, et lever le nez.

     Vous ne vieillissez pas. Les affres du temps semblent vous redonner une vigueur nouvelle. Pensez, si c’est là votre loisir que c’est un privilège. Ca l’est peut-être, en effet. Mais vous ne me tromperez pas. La lueur mélancolique tapie au fond de vos yeux vous trahit : vous souffrez de ne pouvoir demeurer nulle part bien longtemps. Vous souffrez de ne pouvoir vous-même éprouver ce dont vous pourvoyez les autres. Séchez vos larmes, vous m’avez moi. Et si vous voulez bien de moi, je ne vous quitterai pas. Que je meure avant vous ne signifie rien. C’est le temps que je vous consacrerai qui comptera. S’il faut bien mourir, autant que ce soit le cœur en flammes.  Il n’y a que ça. Le reste est dans la marge de la page humaine. Il est temps que je vous quitte, du moins en mots.

 

     Avec toute ma démence, que votre absence aggrave. 

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