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Les Trois Paradoxes de la Sexualité de ce temps.

19 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Ce siècle sera, entre autres, celui du cul.

 

Jamais peut-être, en effet, autant qu’en ce temps le sexe n’aura débordé les limites de sa pratique intime pour devenir une idole, mieux –ou pire- une idéologie, avec ses théories, ses révolutions, ses combats, ses dissidences, ses débats, ses enjeux sociétaux et cette part de tyrannie que toute idéologie comporte toujours. Le sexe fait partie de ces quelques entités que notre époque, qui ne veut plus de Dieu mais qui est incapable de vivre sans croyances, a érigées en divinité qu’elle idolâtre. Mais s’il est un dieu, le cul est un dieu sans mystères, dont les secrets ont été dévoilés, dont l’adoration est sans crainte ni respect, dont tous les interdits ont été levés, tous les attributs confisqués, tous les commandements transgressés ; un dieu, enfin, dont aucune des voies n’est impénétrable, dont toutes, toutes, ont été pénétrées. Etrange divinité donc que la sexualité de ce temps, si transcendante mais à la fois si banale et banalisée.  C’est là le moindre de ses paradoxes, qu’elle a fort nombreux.

 

Une longue observation des évolutions qu’a connues la sexualité dans nos sociétés, une attention prêtée à l’évolution de la perception du fait sexuel, ainsi que l’actualité plus ou moins récente (affaire DSK, scandales répétés de viols, Tamsir Jupiter Ndiaye, Fifty shades of Grey, etc.) me permettent cependant de croire que le cul aujourd’hui est traversé, en plus de la fameuse raie, par trois grands paradoxes. Et si chacun d’eux est singulier, tous renseignent toutefois sur une tendance plus générale, et caractéristique de nos sociétés.

 

 

Transgression/Convenance ou le Paradoxe de la Modernité.

« Il faut être absolument moderne », écrivait Rimbaud. Et s’il est évident que ce n’était pas dans ce sens que l’entendait l’illustre « homme aux semelles de vent », je crois que cette formule, toutefois, peut aussi valoir pour la sexualité de cette époque. La modernité, on le sait depuis Baudelaire, est l’horizon indépassable de ce temps, son commandement divin : il faut être moderne ou n’être pas. En matière de cul, cette modernité s’exprime à travers un certain nombre de pratiques, qui participent de la fameuse libération sexuelle, non pas celle des femmes au nom de laquelle quelques enragées se battent encore à coups de seins et de clitoris, mais celle qui a émancipé la sexualité de toutes les pudeurs, de toutes les retenues, de tous les interdits moraux qui la recouvraient, la brimaient, l’empêchaient. La modernité sexuelle est tout entière contenue dans ce que la langue commune nomme vulgairement épanouissement. Cette modernité est transgression, dans la mesure où elle a brisé, et brise toujours les chaînes que les religions, à travers la Morale, avaient dressées. La modernité sexuelle est aussi transgression, dans la mesure où elle est audace, exploration, expérimentations. Je veux dire par là que la modernité du cul, aujourd’hui, consiste aussi, et surtout, à s’adonner à des pratiques sexuelles osées, différentes de la norme, voire singulières. Je ne parle même pas de l’homosexualité ou de l’échangisme, par exemple, mais de pratiques au cours même de l’acte sexuel, comme la sodomie, l’onanisme –la branlette, pour les incultes- la fellation, le sado –masochisme, entre autres hardiesses sexuelles. Bien entendu, ces pratiques ne sont pas le produit de notre temps : elles ne sont pas modernes, au sens chronologique. Mais là où l’époque les a rendues modernes, c’est dans leur démocratisation, leur vulgarisation, leur ouverture au grand nombre. Inutile de souligner le rôle que la télévision et surtout Internet, ont joué dans ce processus. Ces pratiques sont des transgressions sexuelles parce qu’elles refusent l’embastillement du cul. Elles sont des signes de modernité et d’ouverture, que tous arborent et pratiquent pour montrer de la modernité et de l’ouverture. Mais là est le paradoxe. Car à partir du moment où une transgression est pratiquée par tous, elle devient une convenance. Pire : elle peut devenir une idéologie. Et telle est la sexualité de ce temps, aussi moderne soit-elle. Les pratiques que j’ai citées plus haut, après avoir brisé, libéré, ouvert les codes de la sexualité au grand nombre, sont devenues elles-mêmes les nouveaux codes de la sexualité modernes. Et là est l’étrangeté : qu’après avoir transgressé et libéré, la sexualité moderne soit devenue un tyran. Il existe bien entendu des exceptions, mais la sexualité aujourd’hui, généralement, ne saurait être considérée sans un certain nombre de pratiques incontournables. Ces « must do » du cul sont devenus les signes d’une sexualité moderne, épanouie, réussie, et ne pas les pratiquer, c’est passer pour être ou coincé ou religieux –ce qui est une insulte- ou réfractaire au progrès sexuel. C’est passer pour un réac’ du cul. Ainsi la libération d’hier est-elle devenue le code d’aujourd’hui. Sic transit gloria Mundi. La gloire du cul, aussi.

 

Performance/Tendresse ou le Paradoxe du Plaisir.

Un porno. Un couple qui baise. L’homme qui râle. La femme qui simule.  L’homme est grand, musclé, membré d’un engin formidable, il est noir, évidemment, il bande dur, comme un taureau et sans faiblir, s’active énergiquement depuis l’on ne sait combien de temps, dans une performance qui défie les lois de l’endurance. La femme est là, ses seins sont énormes et refaits, elle est infatigable, demande inlassablement qu’on la ramone (Oh yes ! Fuck meeeeeeeee !) ; elle reste parfaitement maquillée pendant tout ce temps, stoïque, et son front lui aussi refait ne bouge pas alors que la violence de la levrette assommerait une jument ; elle est souple comme sa chatte, se cambre démesurément, a l’orgasme nombreux, généreux, bruyant ; elle suce goulûment, et sa bouche semble aussi élastique que son sphincter. Soixante-deux minutes plus tard, l’homme avait le choix pour éjaculer dans sa bouche ou sur ses seins.

 

J’ironise à peine. Le rôle que la pornographie joue aujourd’hui dans la sexualité de nombreux couples est évident, pour stimuler l’imagination ou je ne sais quelle autre raison. Mais il reste que la pornographie a introduit dans la sexualité moderne la notion de performance, presque au sens artistique du terme. Parce qu’elle est une mise en scène du plaisir autant qu’un pari sur le fantasme, la pornographie fascine, et influe sur la sexualité, en un faisant le lieu de la performance. L’affaire aujourd’hui n’est plus seulement de baiser vrai : il faut encore et surtout baiser bien. Et baiser bien, c’est être performant : donner du plaisir, mais le donner avec a manière, comme on le voit dans les films. De là, de cette course à la performance, naît cette tendance, qui fait de la sexualité de l’époque non plus une fin, mais un moyen. Le plaisir n’est plus recherché simplement, il faut le trouver d’une certaine façon, en appliquant une certain mécanique de la performance. Il faut, dans la jouissance, dans l’orgasme, être parfait,  exceptionnel, n’avoir aucun raté, ou n’être pas. Mais là est le paradoxe. Car en même temps que l’on court à la performance, que l’on mécanise et plaisir, que l’on idéalise l’acte sexuel comme perfection du corps, il y a un autre idéalisme du cul, qui veut que celui-ci soit une perfection de l’esprit et des cœurs. En d’autres termes, en même temps que l’on fait de l’acte le lieu de lieu de la performance, l’on cherche aussi à en faire celui du romantisme, de la douceur, de la tendresse. L’on veut que le plaisir soit une performance, mais l’on veut également qu’il soit une union fusionnelle des cœurs, des sens. L’on veut que la sexualité soit pornographique –au seul sens de la performance physique- mais l’on veut également qu’elle soit érotique, au sens noble, presque esthétique de l’acte sexuel. Performance et tendresse. Force et élégance. Bestialité et douceur. Voilà les tensions du sexe aujourd’hui. D’aucuns me diront que les deux ne sont pas incompatibles, que la performance peut se confondre au romantisme, qu’il ne s’agit donc pas d’un paradoxe. Ils auront raison, mais je n’aurais pas tort. Tout dépend en réalité de l’idée que l’on a de la performance : si l’on en fait un moyen ou une fin, chose qu’elle ne doit jamais être sous peine d’exclure la tendresse.  

 

Tolérance/Méfiance ou le Paradoxe de la Moralité.

Je serai plus bref sur ce paradoxe. C’est qu’il est le plus évident. A l’égard de la sexualité d’aujourd’hui, la tendance est à la tolérance et à l’ouverture. Hormis en effet les pays où la religion exerce encore une emprise très forte sur les esprits et la société, toutes les formes de sexualité sont admises, au nom de raisons et de justifications qui valent ce qu’elles valent : la liberté, les droits de l’Homme, le respect de l’Autre, la Tolérance, etc. Mais là où le paradoxe se noue, c’est lorsque certaines pratiques sexuelles particulières sont médiatisées, filmées, montrées comme des étrangetés. Loin de les normaliser, il me semble que cet intérêt médiatique les pousse plus loin encore, mais de façon tacite, dans leur particularité et leur différence. Au lieu de les banaliser en les considérant comme toute autre forme de sexualité, ces sociétés ouvertes soulignent ces particularités en les indexant. Je suis par exemple toujours amusé lorsque, parlant de l’homosexualité avec quelqu’un qui se dit tolérant, je l’entends toujours dire, avant de se prononcer : « Je n’ai rien contre X sexualité, mais… » Ces précautions d’usage me semblent inutiles si l’ouverture est totale : la meilleure façon de banaliser, de normaliser une sexualité, c’est de la maintenir dans le même tas que les autres. Mais l’époque, pour ouverte qu’elle soit, n’est pas encore totalement débarrassée des mœurs que des siècles de religion ont bâties. Et je pense que cet intérêt outrancier, cette curiosité pour toute sexualité « anormale » sont les rémanences modernes d’une morale qu’on ne veut plus religieuse. Il suffit de voir tous les débats, polémiques, reportages, émissions, sur l’homosexualité, l’échangisme, pour voir qu’il pèse encore un peu de méfiance à l’égard de ces pratiques particulières. Je ne parlerai bien sûr pas des sociétés où la religion est encore forte, où le paradoxe est plus manifeste. Ces sociétés en effet, en même temps qu’elles sont ouvertes, démocratiques, prétendument droits de l’hommistes, ne tolèrent pas ou très mal les sexualités autres que l’hétérosexualité, au nom de la religion et de la moralité.   

 

                                                                                                         

                                                                                                       ***

 

Paradoxe de la Modernité, Paradoxe du Plaisir, Paradoxe de la Moralité : Sainte Trinité des paradoxes de la vie sexuelle, axiomes de ce qui constitue peut-être ce que les Hommes aujourd’hui poursuivent frénétiquement, la Modernité, le Plaisir, la Morale –autre que religieuse-, sans les trouver forcément. Ils me semble cependant qu’ils nous disent autre chose de plus général sur ce temps : un temps de paradoxes qui, dans tous les domaines et toutes les structures de sa société, est souvent écartelé, tendu, indécis et hésitant. Et le sexe n’échappe pas à cette tendance. L’expression « avoir le cul entre deux chaises » n’a jamais sonné si juste, non plus que n’a jamais été autant présent le risque d’avoir ces deux chaises dans le cul, comme dirait un ami.

 

 

 

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Mrs Huxtable 30/10/2013 13:38

Une fois de plus monsieur Sarr excelle. J'approuve et me retrouve dans cette article, rejoignant vos idées. Nous sommes fait pour nous entendre.
Une groupie bien cachée.

lyncx 28/10/2012 21:45

Magnifique, cher ami!

Mbougar 05/11/2012 11:39



Merci bien, l'ami!