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Les Sénégalais et leur intelligence.

8 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Tous les maux du Sénégal sont connus des sénégalais, ces gens si géniaux lorsqu’il s’agit de trouver les vices du pays. On les souligne, les condamne, les critique chaque jour et partout, dans les journaux, sur des blogs, sur des réseaux sociaux, autour du thé, dans des colloques, des réunions. Je vous livre dans le désordre les tares les plus récurrentes : l’hypocrisie, la suffisance, la malhonnêteté, l’esprit de caste, le népotisme, etc. Chaque sénégalais citerait-il une tare de ses compatriotes qu’on ne les épuiserait pas. Oui, mais ensuite ? Une fois que l’on a identifié tous les maux, que faire ? Les éradiquer, pardi ! Certes, mais comment ? En trouvant la cause profonde de tous ces freins. En trouvant l’origine du Mal. Mais quelle est-elle ? La réponse à cette question n’est jamais claire : on tourne autour du pot, on répond à côté, on élude la chose. On a peur d’une réponse dont a parfois, pourtant, la douloureuse intuition. Il est vrai qu’elle est triste à dire, et provoque un malaise. Il faut cependant l’envisager. Je me dévoue. Je n’en tire aucune gloire, je vous dis banalement ce que vous savez, ou que vous avez au moins déjà pensé sans oser poursuivre la réflexion : les sénégalais, dans leur grande majorité, manquent peut-être, tout simplement, d’intelligence. Voilà, c’est dit. Enfer et Damnation. Haro sur moi, le bandit, l’impertinent, l’irrespectueux.    

 

Je mesure parfaitement la délicatesse du sujet. Ma démarche peut sembler prétentieuse et méprisante. Qui suis-je, en effet, pour non seulement parler de l’intelligence de mes compatriotes, mais encore, la mettre en doute ? Suis-je plus intelligent ? Au nom de quel méprisant droit les accusé-je ainsi ? Ces questions sont légitimes, je l’avoue volontiers. Et peut-être, en effet, suis-je méprisant. Pourquoi pas, après tout, si cela me permet d’expliquer une entreprise qui me semble nécessaire. Je ne sache pas que le mépris ait déjà empêché une vérité. Mais si je ne me défends de ressentir du mépris devant ce que ce pays offre trop souvent comme spectacle, je crois que le principe de ma démarche est un vague sentiment, tendu entre la honte, le désespoir et la lucidité. Ce n’est pas de gaîté de cœur ou par quelque goût de la subversion et de la critique que je le répète : le grand problème de ce pays n’est peut-être finalement qu’une banale affaire de manque d’intelligence. Ces précautions d’usage prises, ces pincettes saisies, je puis continuer.

 

Je ne  parle pas nécessairement de l’intelligence dans son caractère scientifique et technique : celle qui se mesure à coups de Q.I., de neurones, de nombres de connexions, non plus que je n’évoque particulièrement ici l’intelligence dans sa dimension conceptuelle : celle que l’on peut acquérir dans les livres, par ses études. Et quoique je susse que ces deux formes d’intelligence sont nécessairement reliées, nécessairement dans un rapport de causalité et/ou de complémentarité et nécessairement solidaires de celle que je vais évoquer, je les exclus néanmoins de mon propos pour sa clarté. Je n’ignore pas le danger, voire le non-sens qu’il y a à morceler l’intelligence ; si je ne le fais dans ce texte, ce n’est que dans le but d’en faciliter la compréhension. Je ne veux ici parler de l’intelligence pratique, puisque que c’est d’elle qu’il s’agit, que pour souligner sa dimension élémentaire, première, débarrassée autant de l’aspect techniciste et machinal de l’intelligence scientifique que du relief abstrait et froid de l’intelligence conceptuelle. L’intelligence pratique, définition minimale, est la plus simple et la plus humaine : c’est celle dont on use dans  les relations aux autres au quotidien, c’est elle qui, banalement, permet de discerner un certain Bien d’un certain Mal, c’est elle encore qui permet d’assurer un ordre à la pensée. L’intelligence dont je parle est peut-être celle du cœur et de l’esprit mêlés, celle qui permet de savoir ce qu’il faudrait faire, individuellement et collectivement, pour améliorer une condition. C’est la plus simple, mais la plus difficile à acquérir, paradoxalement. Mais c’est peut-être aussi celle qu’il faut le plus souhaiter posséder, car elle permet tout le reste. Elle n’est rien d’autre, peut-être que cette chose dont Descartes disait qu’elle « est la chose du monde la mieux partagée » –ce dont je doute désormais : le bon sens.

 

J’avoue, et on peut le sentir, ne pas pouvoir définir exactement ce qu’elle est : c’est qu’abstraite, comme toute forme d’intelligence, elle est également concrète, visible jusqu’aux actes les plus banals. Cependant, si je ne puis prétendre dire ce qu’elle est, je crois pouvoir dire ce qu’elle n’est pas. Et ce qu’elle n’est pas, c’est ce dont font preuve tant de mes compatriotes, en croyant être dans l’intelligence : la tragédie de ce peuple est dans sa capacité à se bâtir des illusions et à consacrer une énergie formidable à y croire, tout en sachant qu’il s’agit là d’illusions d’où aucun salut ne saurait surgir.

 

Ce qu’elle n’est pas, c’est cet esclavage moral qui brise l’esprit d’entreprise et nie la volonté humaine, et qui a trop tendance à faire de forces extérieures les causes de tout ce qui arrive. « Emancipate yourself from mental slavery », chantait Bob Marley, que l’on entend tant au Sénégal, que l’on n’écoute peut-être pas. L’opposition, fréquente, entre la foi en Dieu et l’existence d’un libre-arbitre, est le plus grand Mal de ce pays, j’en suis convaincu. Cette forme de fatalisme, qui érige un destin inéluctable en maître de l’existence, est insupportable : elle étouffe toute volonté de progrès, toute envie de découverte, toute réflexion audacieuse, tout esprit critique. Si tout est joué d’avance, si tout ce qui arrive, malheur comme bonheur, n’est pas et ne peut être d’un fait humain, à quoi sert-il de vivre, d’être là ?  Le « Ndogalou Yalla », sentence ultime, argument-massue, philosophie de la passivité et refus de la responsabilité, et la plus grande prison morale de ce pays, et son mal le plus terrible. Combien de sénégalais pourtant l’invoquent pourtant à hue et à dia ? Ce qu’il y a derrière ce problème, c’est l’image et la dimension que la religion revêt dans ce pays. C’est une véritable gangue, où tant de sénégalais s’enlisent les yeux fermés, croyant y trouver le salut. Si ce peuple mettait l’énergie qu’elle emploie à croire ou à en donner l’illusion à travailler et à réfléchir sur les problèmes essentiels, des problèmes humains, créés par une situation humaine, solvables par des moyens humains, il n’en serait pas là. Mais à compter du moment où la religion s’échappe de la sphère du privé, voire de l’intime, pour se pratiquer en public, elle court le risque non seulement de tourner à la compétition, mais encore de devenir la pierre d’achoppement contre laquelle toute entreprise s’échoue. L’on peut être libre et croire en Dieu. Comme l’on peut pratiquer une religion sans tomber dans la peur –le fameux « Ragal Yalla », dont le sens est si galvaudé- et le servilisme. Une religion, à mon sens, ne devrait pas être la négation de l’être, mais plutôt un secours pour son perfectionnement moral, son développement individuel. Ce sont là des évidences pour tout esprit qui a en tête l’émancipation, le développement. Alors soit ce peuple ne sait pas voir les évidences, soit il les voit mais a peur de les appliquer, soit encore, il aime se complaire dans la servitude volontaire. Dans les trois cas, c’est un manque manifeste de bon sens.

 

Ce que l’intelligence n’est pas, c’est cette incohérence éternelle entre les idées, les paroles et les actes. La chose est rageante, puisque lorsqu’il s’agit de se réunir, de réfléchir, de dire ce qui ne va pas, ce qui devrait être corrigé et fait, ce qui, individuellement d’abord, collectivement ensuite, devrait être fait pour améliorer une condition, ce peuple est excellent. Mais c’est après que ça ne suit pas, lorsqu’il faut passer des paroles et des idées aux actes. Et c’est individuellement, déjà, que ça ne suit pas. Cette façon de toujours croire que l’autre fera ce que l’on peut faire soi-même, cette façon de toujours croire que l’on est une exception, et que ses actes propres n’auront aucun impact sur la marche du tout, cette façon de croire que ce que l’on fait en secret, et qui est précisément ce que l’on condamnait, n’est pas tellement grave, est un vice terrible. C’est, en même temps que de l’hypocrisie, un péché de paresse chez beaucoup de sénégalais. Savoir qu’une chose n’est pas correcte, savoir la solution pour que cette chose ne nuise pas, établir même un plan d’action pour réduire sa portée, et finir par ne pas appliquer soi-même le plan que l’on a conçu est une incohérence des idées dont je ne vois nulle part ailleurs la cause que dans un défaut d’intelligence.

 

Ce que l’intelligence, enfin, n’est pas, c’est cette propension de tant de sénégalais à croire que l’aisance s’obtient ex-nihilo. Une certaine fascination pour le luxe, dans ce pays, conduit à vouloir brûler les étapes, et à ne pas consacrer à chaque moment d’une entreprise l’attention, l’application et le sérieux qu’il faudrait. C’est cette idée que développait récemment un ami, qui m’expliquait que ce peuple voulait tout avoir tout de suite, sans en payer les deux grands prix : le travail et la patience. Il mettait cette tare sous le coup de la paresse ; je crois plutôt que c’est de bêtise qu’il s’agit. Et le plus ironique dans tout cela est que dans leur fascination presque malsaine pour la promotion sociale fulgurante, tous ces sénégalais déploient des efforts monstrueux, mais pour la ruse, la malhonnêteté, le mensonge, la méchanceté, chacun croyant être plus intelligent que l’autre, alors que d’intelligence dans cette affaire, il n’est jamais question.

 

Pour ne pas verser dans le catalogue, je vais m’arrêter là. Il existe bien d’autres vices. Mais tous, cependant, si l’on on ose pousser la logique jusqu’au bout, si l’on ose regarder ce peuple tel qu’il est vraiment, si on le traite sans complaisance, semblent s’abreuver à la même source : celle d’une bêtise inexplicable. Bien sûr, les sénégalais ne sont pas idiots : ils savent réfléchir, trouver des solutions à des problèmes qu’ils arrivent bien souvent à identifier très vite et très justement. Mais savoir réfléchir et ne pas savoir, que dis-je, ne pas vouloir agir pour rester dans le confort de l’inaction, c’est cela, la vraie bêtise. L’on pourra trouver d’autres termes, plus lisses, plus consensuels, moins blessants pour le dire. Mais au fond, hélas…

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sénégalaise 18/12/2014 15:19

Article très sensé!