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Les Rêves dissipés III: la connerie.

22 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il fut un temps où, au sommet de mes ambitions les plus folles, aux extrémités les plus hautes et les plus grandioses des prétentions miennes, j’osais –oui, osais- placer la connerie –l’absolue connerie. Halte aux rires naissants, aux jugements hâtifs, aux accusations gratuites, aux étonnements surfaits : vous ne mesurez pas à côté de quel génie vous êtes passés : j’eusse pu être, avec un peu plus de soutien de votre part, le plus exceptionnel con qui ait jamais passé sur terre. Votre manque de discernement est à la mesure de ce génie que vous ne verrez jamais : immense.  

 

J’aurais pu être un con absolu. Un con sublime. Un con complet. Oui, définitivement : un con con. De toutes mes illusions perdues, celle-ci m’est la plus douloureuse à évoquer, car, jadis, la plus chère à mon cœur. Je ne serai jamais plus con. Mais s’il est vrai que les amours les plus douloureuses peuvent être les plus belles, souffrez, ô souffrez, vous, responsables de mon malheur et du vôtre, que je célèbre cette beauté avec la solennité et la tragique gravité qui conviennent. Entre ici, connerie splendide, et prends place, majestueusement, au panthéon de mes éloges.

 

Mon admiration pour la rhétorique requiert toutefois qu’avant l’éloge, je fasse un état des lieux de la connerie, ainsi qu’un réquisitoire contre ceux qui souillent cette grande condition.

 

Le total mépris dont ce temps couvre la connerie est proprement scandaleux, et mon cœur saigne en voyant comment la gens –c’est du latin, ignares- des cons racés, naguère hommes de qualité et de rang, a déchu, s’est éteinte, et est désormais traînée dans la boue de la mésestime et du déshonneur. La splendeur et la misère des cons est l’un des plus tragiques spectacles que l’histoire ait jamais présenté sur la scène des drames humains. J’en serai l’historien, le critique, le romancier. J’en fais le serment. Mais revenons-en à la chute du con, aussi pénible puisse-t-elle m’être. Con est devenu une insulte : c’est le premier signe de la perte de valeur et de sens que ce mot a accusé, ainsi que l’indice de la transformation, que dis-je, de la dégradation des épistémès de l’époque. La connerie, lignée d’élite autrefois, est désormais un foutoir impossible : on la prête au premier quidam venu, on en use pour qualifier n’importe qui, l’on en use comme insulte, comme jugement pour rejeter le tiers dans la sphère de l’inhumanité. Le renversement est en tout cas complet. Il n’est pas jusques aux contrées les plus vulgaires du langage, où cette dépréciation du con ne soit effective, et le pire est que ces expressions, symptômes de l’infâme parlure contemporaine, sont utilisées pour rire. Ce sont plutôt des larmes qui me viennent lorsque j’entends par exemple, gicler de quelque bouche rieuse et bête : « il ne faut pas parler aux cons, ça les instruit. » L’on fait outrage au con en ne lui témoignant pas le même respect et la même vénération que ce qu’il désignait à l’origine, et que Courbet a célébré avec tant de génie : l’origine du monde.

 

L’honnêteté et la lucidité élémentaires commandent de l’avouer : cette dégradation du con dans l’échelle des honneurs sociaux et humains à une cause que j’ai identifiée : la multiplication des cons. Trop de cons, plus de cons. Ou plutôt, trop de cons superficiels, plus de cons absolus. C’est l’éternelle antienne de la qualité qui meurt de la quantité. Il y a donc des cons, beaucoup de cons. Mais ceux, Dieu les maudisse, déshonorent la race à laquelle j’ai rêvé d’appartenir. Ces gredins, voleurs, falsificateurs, brigands, rabaissent le génie de la connerie ; et leur vice est aussi simple qu’il est dangereux : ils ont des prétentions. A quoi ? A l’intelligence. Voilà le drame de la connerie : être majoritairement représentée par  des individus qui prétendent être intelligents. Un con qui se pique d’avoir des lettres, qui prétend à l’intelligence, ne fait rien que tuer la vraie connerie. La connerie doit être absolue ou n’être pas : là est sa tyrannique beauté. En n’allant pas au bout de la connerie, en lui greffant ce je ne sais quoi de mêlé et de tiède qui affadit sa splendeur, ternit son éclat, altère sa franche saveur, ces hommes sans foi ni loi ni noix commettent un plus qu’une faute : un vice, plus qu’un vice : un crime, plus qu’un crime : un péché. Ce nauséabond relent d’intelligence dont ils compliquent la noble connerie est insupportable. La connerie est hostile à l’émancipation, sauf si ce n’est dans son sens propre ; elle est jalouse, passionnée, possessive. Il faut la servir totalement ou ne pas l’approcher du tout. Tout homme doit être passionné, dévoré par un feu intérieur, par un Absolu qu’il combat, et dont il ne peut triompher qu’en allant au bout de sa nature. Il faut vouloir aller au bout de la logique des choses, même lorsque l’on est con. Surtout lorsque l’on est con.  

 

Alors j’accuse. J’accuse les cons à demi, tâche de ce drap plusieurs fois séculaire et immaculé. J’accuse ce temps qui ne sait plus reconnaître les cons. Les vrais. Les justes. Les authentiques. Qui n’ont d’ambition autre que de persévérer et d’exceller dans leur condition de con.    

 

A vous, cons véritables, pénétrés de votre connerie absolue, vous qui savez que l’intelligence supérieure de la connerie est de comprendre qu’elle n’en doit comporter qu’assez pour n’être pas de la sombre bêtise ; à vous, cons qui détenez le génie de la connerie véritable, la transformation de toute situation humaine en un insensé spectacle ; à vous, cons absolus, qui savez que la plus grande arme contre le monde est la souscription à l’absurde le plus complet ; à vous, messieurs les cons, qui opposez l’humour des hommes à l’ironie cynique de ce monde ; à vous, qui détenez le secret de la victoire permanente sur la permanente tristesse : le Rire ; à vous, qui êtes assez intelligents pour avoir été cons ; à vous, dont le sublime éclat rehausse de ses couleurs le terne jour du quotidien ; à vous, héros de l’ombre, moqués de tous les jours, incompris, dévoués ; à vous qui vous sacrifiez et qui acceptez ce sacrifice ; à vous, boucs émissaires de l’envie humaine de trouver toujours des coupables à sa folie et à son incapacité ; à vous, cons ultimes, cons beaux, jeunes cons, vieux cons, mon hommage le plus tendre et mes admirations les plus nourries. Recevez-les, en signe de mon indéfectible amitié, et de mon regret à ne pouvoir faire partie de vos illustres rangs.

 

Je ne serai jamais con car vous ne me l’avez pas permis. Vous m’avez endoctriné. Fait croire au mythe du con dangereux. J’étais jeune, j’y ai cru. Cela ne m’excuse pas, mais cela explique. Lorsque j’ai compris, il était trop tard. Il faut être con jeune. Rattraper est impossible. Hélas.

 

Je me dévoue donc pour, à défaut de ne pouvoir plus être totalement con, défendre ceux qui le sont vraiment de toutes les méprises dont ils sont victimes, au premier rang desquelles, ces amalgames que l’on opère trop souvent entre la connerie et, dans le désordre, l’inintelligence, la bêtise, la stupidité, l’imbécillité, la crétinerie, le crétinisme, la sottise, l’idiotisme, etc.

 

La bêtise est sombre, définitivement sombre. Elle est l’absence totale d’intelligence, de lumière. La connerie a l’intelligence de ne pas vouloir être bête. Le con a du panache dans sa connerie : il sait qu’il est on et le revendique. L’homme bête ne sait pas qu’il est bête, et ignore encore moins ce qu’est le panache.    

L’imbécile a le choix entre la bêtise et la connerie et choisit allègrement la bêtise. Cela implique ceci : tous les imbéciles sont bêtes. Mais tous les hommes bêtes ne sont pas imbéciles.

 

Le crétinisme est une pathologie. La connerie est un bienfait.

 

La sottise est une bêtise sans la bête : elle suscite le rire et l’attendrissement. La connerie doit toujours susciter l’admiration.

 

Je m’en arrête là. Retenez que la connerie est supérieure à tous ces faux synonymes.

 

Ce texte, qui complète le triptyque de mes ambitions déçues, de mes prétentions inachevées, de mes rêves dissipés, de mes illusions perdues, arrive à son terme. Après l’avoir lu, j’espère que vous regrettez de ne m’avoir pas fait con. Imaginez ce que cela eût donné si je l’eusse vraiment, authentiquement été ! 

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EmSee 16/10/2018 14:54

Relecture... Toujours aussi sublime.
Je reste admirative devant autant de connerie.

KEBS 05/01/2014 14:04

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