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Les rêves dissipés.

13 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     J’aurais aimé être un épistolier furieux.

     Un de ceux-là enragés, que leur correspondance maintiendrait en vie, et que la perspective même de n’en plus avoir suffirait à réduire au rang d’inexistence. J’aurais aimé que ma vie fût suspendue à des lettres. Je les aurais décachetées fiévreusement, fébrile, comme un amant fougueux au désir ardent déshabillerait une femme aimée le faisant languir, sans brutalité, mais pressé que j’aurais été de lire, à la simple lumière de la flamme d’une bougie, des mots écrits, des lettres, penchées ou droites, serrées ou espacées, illisibles en pattes-de-mouche ou bien formées, que diable m’importe, pourvu qu’elles fussent manuscrites, sur un papier exhalant le parfum de son auteur. Celui d’une femme. Il m’envahirait avant que je ne lise, et je serais ivre…  

     L’écriture solitaire, celle où la pensée n’est aux prises qu’avec elle-même,  où elle se débat et se brise fatalement sur les aspérités d’une création sans cesse évanescente, celle où les abîmes de médiocrité s’ouvrent béants aussi vite que s’estompent les horizons hallucinatoires du talent, cette écriture où l’égo tue l’égo, où l’orgueil est arme et poison, cette écriture là, qui ne sied qu’aux génies, ceux-là que leur haine secrète d’un monde gangréné par les hommes n’a d’égale que l’ardeur qu’ils emploient à en sauver le pouls à travers des mots, est un couperet. C’est un aperçu du silence des cryptes. C’est une insinuation au suicide ; hélas je sens, je sais que je n’ai ni assez de courage, ni assez de haine, ni assez de prétention, ni même suffisamment de désespoir pour y faire long feu. J’y souscris non sans aigreur. J’ai pu naguère nourrir l’ambition d’une entreprise littéraire ; celle même, lorsque la prétention devenait outrecuidante arrogance, d’un succès. Pire : d’une gloire. Mais d’ambition, je n’en ai plus guère aujourd’hui d’autre que celle d’un désenchantement tranquille. Je ne crains plus les bas-fonds de l’indigence, je ne les ai vraiment jamais quittés. La lucidité étant l’ultime honneur des esprits défaits et pauvres, je la brandis au seuil de l’ombre. Mort avant d’avoir vécu.   

     Mais Seigneur, que j’aurais aimé correspondre ! Avec une inconnue. Nous aurions joué Zweig en toute insouciance. L’anonymat nous aurait été délicieux : l’on aurait plongé sans méfiance dans la confession, l’on se serait découverts voilés.  Et chaque mot recèlerait un bout d’âme, chaque lettre, un miroir. Exercice n’est plus plaisant à l’esprit d’un homme que l’imagination, la construction dans l’obscurité : je m’y serais lancé rêveur, avec maints fantasmes qu’elle n’aurait sans doute pas satisfaits, mais que mes nuits solitaires auraient achevé de convaincre du contraire. J’aurais deviné la finesse de ses doigts à la façon dont elle aurait écrit ses « o », mesuré sa sensualité à la manière qu’elle aurait eu de former la courbe de ses « s », sondé ses envies et ses peines à la seule longueur de ses phrases, soupirs que trois involontaires points de suspension cloraient toujours, trahissant l’émotion tue… Généticien, j’aurais réhabilité le palimpseste, et entrevu ses tourments, également miens, au moment de choisir tel mot plutôt que tel autre. Nous aurions vieilli ensemble, nos existences communes s’égrenant au rythme nos lettres, étreintes spirituelles que ni les affres du temps et de l’âge, ni l’imminence de la mort n’auraient pu altérer la chaleur. Nous ne  nous serions jamais vus. Là aurait résidé le charme cruel de la chose. Vies parallèles. Existences confondues. A la veille de ma mort, je lui aurais écrit, simplement, « au revoir. » Elle aurait compris et n’aurait pas répondu. Remportant ainsi un vieux pari de jeunesse, j’aurais eu, pour ainsi dire, et à jamais, le dernier mot.

     Si j’avais eu dix années de moins, mon Dieu, j’aurais fait cela. J’aurais recherché à l’autre bout du monde une maîtresse d’esprit et de lettres. J’aurais été épistolier. Cela m’aurait évité beaucoup d’illusions perdues. J’aurais alors été à la veille de mes onze ans ; elle, en aurait eu douze, peut-être treize à peine. Aujourd’hui, je ne peux plus. Il est déjà trop tard. A vingt ans, hélas, l’on est trop vieux pour cela : l’on a déjà commencé à vivre, l’on a déjà connu les Hommes. L’on a… L’on a…  

     L’on a presque achevé de vivre.  

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M.M.S. 23/05/2011 02:41


Ah ça! Encore et encore, comme un mouton. En espérant que cela me mène quelque part... Pas sûr. ^^


A.M.K 22/05/2011 19:54


Rumines mon cher,comme le disait Nietsche.


M.M.S. 20/05/2011 19:18


Merci d'avoir lu, l'ami!


Y£RS@N 20/05/2011 14:54


très beau texte...j'aime beaucoup, on se pose tant de questions sur soi en le lisant.
je partage aussi l'avis de carlus.....
bonne continuation et merci pour ces moments de lecture riche et agréable que tu nous offre...


M.M.S. 18/05/2011 14:36


Merci beaucoup.