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Lendemains d'élections...

28 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Lorsqu’à l’euphorie naturelle que les victoires acquises dans la douleur légitiment, l’on mêle cette sorte de rage revancharde envers ceux que l’on a défaits, il y a de la noblesse que l’on perd. Lorsqu’à l’inévitable liesse née du simple soulagement d’avoir chassé son bourreau, l’on ajoute une forme de ressentiment cynique, il y a quelque chose du bourreau qui resurgit, et quelque chose de la pureté et de la juste saveur de la joie qui s’efface.  Lorsqu’enfin, aux justes élans de bonheur qui animent les cœurs fatigués par les luttes et éclairent les visages burinés, il s’associe cette méchante ironie envers les adversaires vaincus, c’est l’éclat même de la victoire que l’on ternit. Le peuple sénégalais a été grand dans la lutte ; qu’il demeure grand dans la victoire.

 

Je ne suis pas rabat-joie : la joie et l’euphorie sont légitimes, je ne les conteste pas, et ne cherche point à les tempérer, si tant est qu’elles soient pures. Mais lorsqu’à celles-ci, s’ajoute un triomphalisme qui frise l’insolence et la barbarie verbale, la chose devient sordide. Lorsqu’un homme que l’on a combattu au nom de la morale et de la justice est à terre, on ne le frappe pas encore : au nom de cette même justice, de cette même morale, on l’y laisse ou on le relève fraternellement. Comprenez : soit on le laisse, prostré et hagard, ensanglanté et perdu, dans cette posture déjà humiliante en soi, faire la douloureuse et solitaire expérience des leçons implacables de l’histoire, soit on lui donne une chance de se racheter, en le jugeant. Soit on le laisse à une justice naturelle, la plus amère de toutes, celle de l’Histoire, soit on le livre à une justice humaine, donc.

 

Ceux que cette victoire des sénégalais et de Macky Sall a plongés dans le silence et l’abattement, ceux autour desquels la haine populaire s’était peu à peu, et irrésistiblement, cristallisée ces dernières semaines, et sur lesquels la sanction des urnes s’est abattue comme une tempête, sont nombreux. On peut néanmoins les diviser en deux camps : d’un côté, évidemment, tous les thuriféraires politiques de Wade, d’Iba Der Thiam à Serigne Mbacké Ndiaye en passant par Karim Wade ; de l’autre, Béthio Thioune et ses talibés. Tous sont, qu’ils l’acceptent ou non, à terre et désemparés. Mais du commun lot, il en est qui doivent être livrés à une forme particulière de jugement, parmi les deux dont j’ai parlé plus haut, et cela si tant est qu’il doive y avoir jugement. Je ne ferai pas de traitement casuistique : les défaits sont nombreux. Pour faire dans le symbole, il faut réduire l’analyse au deux champions –au sens ancien- que sont Abdoulaye Wade et Béthio Thioune. Ce sont eux, surtout, qui sont victimes de cette joie qui, incontrôlée, trop enthousiaste, risque de déborder dans l’insulte ou dans la méchanceté. Dans les deux cas, rien qui nous honore. Les suiveurs sont également copieusement moqués, certes, mais ils ne sont qu’une médiation : les vraies cibles sont leurs mentors.

 

Je n’oublie pas ce qu’a fait Abdoulaye Wade, je n’oublie pas ce à quoi il failli conduire ce pays, notamment au cours de ces derniers mois. Je n’oublie pas son mépris, parfois, d’une démocratie dont il se voulait le héros. Je n’oublie pas son entêtement, qui mena à la mort. Je n’oublie rien de tout cela. J’ai haï ce qu’il est devenu, et la façon dont il a travesti les grandes idées qui l’animaient. Abdoulaye Wade a fauté, et gravement fauté. Cela, on l’a dit et redit. Mais de la même façon que l’on se souvient des fautes, il faut se souvenir des réalisations. Abdoulaye  Wade a un bilan. Mitigé certes, plus négatif que positif, certes, mais un bilan néanmoins. La justice commande que ce soit cela qui soit jugé. La mémoire, surtout dans ce cas précis, ne peut se payer le l’injuste luxe d’être sélective. Si Abdoulaye Wade ou l’un des ses lieutenants doit être jugé, c’est la justice humaine qui doit s’en charger. S’il faut qu’il rende des comptes, c’est au peuple, à travers des audits. Et ceux-ci ne peuvent, ne doivent s’arrêter à l’homme. Ils doivent évaluer un bilan, des idées, des actions, une entité globale. Respectueusement mais sans complaisance. Sans méchanceté ni préjugés mais rigoureusement, en gardant toujours comme horizon la recherche de la vérité et de la justice. Viendront ensuite les décisions et les sanctions qu’il faudra. Wade a fait du mal, en utilisant tous les moyens à sa disposition. Ne pas lui en faire en retour, en ne s’armant que de mesure serait la plus belles des leçons que ses éventuels juges pourraient lui donner. Je ne m’attendris pas du sort de ce vieillard, mais je refuse de l’enfoncer dans les limbes de la défaite d’une haine qui ne servirait à rien aujourd’hui. J’ajouterai pour terminer sur Wade que c’est son bilan moral, au fond, qui a failli.  

 

Je serai plus long en ce qui concerne Béthio Thioune : c’est qu’il a, plus que Wade lui-même, subi les moqueries et l’ironie féroce  du peuple. Les caricatures, parodies, vidéos, images, chansons (Na mbaxaal mi saf, na mbaxaal mi saf… Pouthie pathie, etc) pullulent dans la presse et sur un certain réseau social. A l’insolente assurance que l’homme avait affichée avant le second tour, a succédé un silence dont on se demande s’il est douloureusement honteux ou annonciateur de nouvelles pitoyables foucades. Aux prédictions prophétiques aux accents presque divins, au péché d’orgueil, s’est substituée la retraite et le mutisme. L’on s’est moqué de lui. On l’a raillé. Traîné dans la boue du déshonneur. La chose est jouissive au début, elle procède du même élan, incontrôlable dans sa joie, qui suit les premières heures de la victoire, qui remplit et déborde les cœurs. Elle n’est ensuite « que » drôle. Puis elle devient gênante à force de n’avoir pas de limites et de sombrer dans la méchanceté et l’irrespect. Je comprends parfaitement, pour l’avoir moi-même rageusement attendu au tournant, que l’on veuille ridiculiser Béthio plus qu’il ne l’est déjà. Il s’est pris pour Dieu. Le voilà le plus (ou le moins) humain d’entre nous. J’ai voulu, il y a quelques jours, publier un texte -sur lui et ses disciples- dont la sévérité m’étonnait moi-même. Ce n’est ni la peur des gourdins, des menaces (ce fut une expérience des plus intéressantes d’en recevoir après le texte sur « Le Refus des Mouridismes », d’ailleurs) ni la perte de camarades (et de quelques « amis ») « Thiantacounes » qu’il aurait occasionné qui m’a dissuadé de le faire –je le garde d’ailleurs sous le coude, il resurgira peut-être un jour. Simplement, je me demandais si un tel homme, que je tiens si peu en estime à cause de son exhibitionnisme indigne d’un « sage », méritait que je m’acharne sur lui, d’autant plus que quelques autres, plus sévères que moi, plus fins et nuancés que moi, le faisaient depuis des années. J’en étais encore à ces hésitations quand les résultats tombèrent. Et réduisirent au silence Béthio Thioune. Et couvrirent de honte ses disciples, dont certains essayaient maladroitement, pathétiquement, d’expliquer la débâcle, de défendre leur guide, de réaffirmer leur foi en un homme que le discrédit frappait publiquement. Et les résultats démentirent Béthio. Et l’humilièrent mieux que quiconque aurait, par des textes, des discours, des vidéos, des chansons, des caricatures, tenté de le faire. Cela acheva de me convaincre de l’inutilité de rajouter à la vindicte. Béthio a reçu une leçon, la plus dure de toutes, et c’est l’histoire qui la lui a donnée. Il ne sert à rien de l’accabler plus encore. Il a déjà perdu, et de la plus lamentable des façons. Ce n’est pas la pitié qui me fait tenir ce propos, vous pensez bien. Je n’aime pas cet homme. Je le méprise. Simplement, je le répète, quand un homme est à l’agonie, et que la honte le recouvre publiquement, il faut avoir la noblesse de ne point l’achever. Pourquoi ? Parce que c’est un homme. Qu’importe qu’il ait été arrogant : l’affaire est d’être moralement plus élégant, plus décent que lui. C’est le seul critère qui rend le vainqueur meilleur que le vaincu. Le silence assourdissant dans lequel l’annonce des résultats l’a plongé est éloquent. Il vaudrait sans doute mieux qu’il continue à se taire, et laisse l’histoire, son bourreau d’aujourd’hui, devenir son baume de demain en atténuant l’acidité d’une honte bue dans la réclusion par la douceur réparatrice du temps. Je crois en la rédemption. Et en la capacité des hommes à devenir meilleurs, à retenir les leçons de l’histoire. Oui, il vaudrait mieux qu’il se taise, et supporte avec dignité les attaques. L’on dira qu’il se cache. Qu’importe. Le temps finit par faire oublier les épisodes les plus déshonorants. Et la moquerie ne se nourrit que de la réaction. Il ne devrait pas réagir. Ce serait le début de l’humilité. Mais tout cela n’est bien sûr qu’au conditionnel. Une petite connaissance de l’homme suffit à convaincre qu’il ne se taira pas. Il parlera. Je vois la scène d’ici : les explications confuses, les références à la volonté divine (ah, que maintenant ?), les attaques, les bravades que la fierté commande, l’affirmation d’une puissance plus grande encore qu’elle ne le fût avant les élections, la démonstration de force, le show, le refus de l’humiliation, et des talibés transis scanderont le nom du viril guide retrouvé dans sa splendeur ! Ritournelle de l’orgueil. Tentative de balayer à l’abîme de l’oubli la honte. Ce sera risible et pathétique. Je vois cela d’ici. Que Béthio Thioune me fasse honte et présente humblement ses excuses au peuple sénégalais, et parle pour reconnaître publiquement, qu’il a eu tort. Qu’il me fasse honte en se repentant, et cette honte fera de moi le plus heureux des hommes. J’attends.

 

Mon dernier mot sera pour Macky Sall. Bon courage à lui. Le chantier est grand, les défis, nombreux. Qu’il sache que les sénégalais attendent beaucoup, certes, mais point de miracles. Il n’est pas Atlas, n’a pas le monde sur les épaules. Il est juste le président d’un pays qui redemande un peu de stabilité, du calme, et de la morale –surtout de morale.

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