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Le Suicide et la Révolte. (Partie III)

3 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Le suicide, pour plusieurs raisons, ne peut fonder la révolte. Il suffit de relire L’homme révolté pour s’en convaincre.

     Tout d’abord, parce que la révolte n’est pas qu’un simple refus. Elle n’est pas une négation  pure et simple. En se révoltant, l’on dit non, et, simultanément ou presque, oui. L’on dit non à la condition qui nous écrase, et l’on dit oui à une valeur que l’on juge supérieure à cette condition. Le révolté nie et affirme. Il affirme en niant. A la condition qui est la sienne, et qui l’opprime, il veut substituer une autre, fondée sur des valeurs qu’il aura jugées plus dignes, et dont la revendication est liée à son être même. Ecoutons Camus : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. … le mouvement de révolte s’appuie, en même temps, sur le refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d’un bon droit… » Les principes qui fondent la révolte sont aux antipodes de ceux qui sous-tendent le suicide, même si les deux peuvent être produits par le même mouvement de désespoir, qui pourrait s’exprimer, par exemple, dans un cas comme dans l’autre, en ces termes : « je n’en peux plus. Cela a trop duré. Il faut que je fasse quelque chose… » Faire quelque chose : l’un se révoltera. L’autre se suicidera. Le suicide aussi dit oui et non. Mais pas aux mêmes objets, ni pour les mêmes raisons. Sur le « non », le suicide et la révolte peuvent être apparentés. Ils veulent tous deux refuser la condition. Mais le « non » du suicide ne s’accompagne pas du postulat d’une valeur supérieure. Le « non » de la révolte engendre, par ce refus même, l’acquiescement et l’aspiration à la vie. Le « non » du suicide, au contraire, n’a rien de positif. Le seul « oui » qu’il recèle, c’est celui à la mort. L’homme qui se suicide refuse sa condition, mais n’a d’autre moyen de dire non que de quitter la vie, ce qui, je crois, revient à accepter son impuissance face à sa condition. Au fond, le raisonnement qui supporte le suicide n’est soit qu’un grand « oui » au renoncement, qui se pare d’un refus artificiel et faux de l’absurde, soit un grand « non » à la vie, qui se pare d’une approbation artificielle et faux de la révolte. Inutile de vous dire que c’est la même chose. En s’immolant par le feu, on fait tout, sauf se révolter. La révolte est indissociable d’un désir puissant de vie, indispensable pour essayer changer sa condition.

     Ensuite, parce qu’alors que la révolte d’un homme, toujours, engage plusieurs autres par le postulat d’une valeur universelle (liberté, égalité, droit à la vie, au bonheur…), le suicide, lui, n’engage que son auteur. Quand on se révolte, on le fait pour réclamer un droit qui n’est pas simplement un droit individuel, mais humain, c’est-à-dire universel, que tous les hommes doivent réclamer, et finiraient par réclamer, s’ils étaient dans les mêmes conditions. Lorsque l’on se suicide, au contraire, on le fait à titre strictement personnel. Les motivations ne dépassent jamais le cadre de l’individu. On se révolte certes d’abord pour soi, mais aussi, d’une certaine façon, pour tous les hommes, au nom d’un droit quelconque, d’une valeur qui unissent l’humanité. Ecoutons encore Camus : « …la révolte, contrairement à l’opinion courante, et bien qu’elle naisse dans ce que l’homme a de plus strictement individuel, met en cause la notion même d’individu. Si l’individu, en effet, accepte de mourir, et meurt à l’occasion, dans le mouvement de sa révolte, il montre par là qu’il se sacrifie au bénéfice d’un bien dont il estime qu’il déborde sa propre destinée. … Il agit au nom d’une valeur… dont il a le sentiment, au moins, qu’elle lui est commune avec tous les hommes. …l’affirmation impliquée  dans tout acte de révolte s’étend à quelque chose qui déborde l’individu dans la mesure où elle le tire de sa solitude et le fournit d’une raison d’agir. » Mais on ne suicide que pour soi. Le motif du suicide ne peut être projeté à tous les hommes, il ne peut se perdre dans l’humanité universelle. A partir de là, à observer les principes de la révolte, universels et solidaires, et ceux du suicide, toujours particuliers et solitaires, l’on peut en déduire que ceux-ci ne peuvent jamais être assimilés à ceux-là.  Le « Je me révolte, donc nous sommes », dont Camus nous dit qu’il est la première loi du phénomène de la révolte, qui fait que le révolté sait que « le mal qu’il éprouvait devient peste collective », n’est jamais le « Je me suicide, donc je meurs seul. » Voyez l’écart ! Bien sûr, il est des cas où l’on peut mourir au nom d’un droit universel. Mais cette mort là n’est pas un suicide, mais un sacrifice. Ainsi, le révolté pourra mourir dans le mouvement de sa révolte. Il ne sera pas mort seul et nu, car les valeurs qu’il aura défendues pour les hommes l’accompagneront. Il se sera sacrifié pour le droit universel. Mais l’homme qui se suicide ne se sacrifie pas. Il ne meurt pour personne, ni pour quelque valeur qui le surplomberait en tant qu’individualité. Il meurt seul.

      Enfin, et cette remarque s’adresse surtout aux sénégalais au vu du vent de suicide qui souffle devant le palais de la République, parce que le mouvement de révolte, voire de révolution, n’est pas une mécanique que l’on peut reproduire à l’infini, systématiquement, en installant un lien de causalité. Je m’explique. L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, qui a, prétend-on, lancé la révolution en Tunisie, a peut-être pu donner à mes compatriotes sénégalais des idées. Du type : « cela s’est fait ainsi là-bas, cela peut se faire ainsi ici. » Raisonnement erroné. Ce sont les peuples, et eux seuls, qui se révoltent. Je ne crois pas que des individus isolés, par des actes isolés, et encore moins si ces actes sont des suicides, peuvent sonner une révolution. Le cas échéant, il y a bien longtemps que les sénégalais se seraient révoltés. La force des peuples révolutionnaires, c’est leur imprévisibilité et leur courage. Par le seul fait que ce sont des hommes qui se révoltent, toute idée de causalité devrait être bannie, ne serait-ce que par respect. Je ne pense pas que les peuples entrent en révolution parce qu’un homme s’est immolé par le feu. Ce n’est pas suffisant. Ils y entrent parce qu’ils doivent y entrer, parce qu’ils en sont tous arrivés à un moment où l’indignation accumulée devait se traduire en actes, à un moment où la peur de la mort disparaît devant la nécessité de se lever. Quand le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » que nous rappelle Camus, devient l’indépassable issue. Le cas de la Tunisie, alors ? A mon avis, ce n’est pas la mort de ce jeune homme qui a déclenché la révolution. Elle l’a juste précipitée. Au Sénégal, le fait qu’il y ait déjà eu deux immolations par le feu, sans que celles-ci ne soient suivies de mouvements de révolte, prouve déjà que le processus révolutionnaire n’est pas une machine huilée à l’avance. Si Bocar Bocoum et Ahmed Tidiane Bâ, paix à leur âme, en se suicidant, ont cru lancer une révolution, ils se sont trompés. Hélas. Si d’autres sénégalais, en ce moment, ont en tête leur suicide, pensant qu’il déclenchera une révolution, qu’ils y réfléchissent à deux fois.

     Les sénégalais sont fatigués. Mais leur réalité sociale est différente. Je ne dis pas que le Sénégal ne connaîtra jamais de révolution. Ce serait absurde, osé, en plus d’être irrespectueux pour ce peuple et ses hommes. Je dis juste que si révolution il doit y avoir, celle-ci se fera différemment. Car chaque peuple, même s’il est animé du même courage et de la même détermination que ceux qui habitent tous les autres peuples qui se révoltent, est quand même toujours particulier et original.

     Que les sénégalais arrêtent de vouloir protester en s’immolant. Le suicide n’est pas une forme, même éloignée, de révolte. Qu’il faille se révolter contre le régime d’Abdoulaye Wade est une chose. Que cette révolte se fasse ainsi, par la mort par suicide, en est une autre, non souhaitable. D’autres moyens de dire non existent. Pour se révolter, il faut vivre. Et pour vivre, il ne faut pas mourir absurdement. Raisonnement simple, voire simpliste. Mais raisonnement vrai. 

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sané ousmane 05/03/2011 19:59


Me encore beau toujours à la auteur je m'incline une nouvelle fois.