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Le Suicide et la Révolte. (Partie I)

1 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

Note: Ce billet aurait été trop long, et donc peu commode à lire, si je l’avais posté en une seule fois, dans son intégralité. J’ai donc décidé, pour en faciliter et la lecture et la compréhension, de le diviser en trois parties. En voici la première. Les deux autres suivront au cours de la semaine.

 

     En tant qu’homme, en tant que simple homme, et non en tant qu’insignifiant apprenti penseur, je ne comprends pas la vague d’immolations par le feu qui déferle actuellement sur le Sénégal. Je ne la comprends pas. Je parle de vague. Le mot peut paraître exagéré, si l’on sait qu’il n’y en a eu « que » deux, pour l’instant, qui se soient terminées par la mort de leurs auteurs (celle de Bocar Bocoum et celle de Ahmed Tidiane Bâ). « Que » deux. Mais l’on parle de morts d’homme. On parle ici de la mort, dont il ne faut pas faire bon marché, quel que soit le nombre d’individus qu’elle a fauchés. Deux morts humaines, deux incarnations de l’irréparable, c’est déjà trop.

     Je vous vois venir. Mais non : je ne fais pas de morale. Oui, je sais que des morts, il y en a tous les jours, des milliers à travers le monde, dont on ne s’émeut pas, dont on ne prend même pas conscience, dont, à la limite, on se fiche totalement. A quoi bon s’en soucier, en effet, si c’est, d’une certaine manière, inscrit dans l’ordre naturel des choses ? Des hommes meurent de maladie : l’étude des règles du corps humain (biologie, médecine, anatomie, etc…), ou Dieu peuvent le justifier. Des hommes meurent de mort naturelle : la nature, ou Dieu, peuvent le justifier. Des kamikazes meurent : la foi en une cause qu’ils veulent supérieure et sublime, ou Dieu (décidément) peuvent justifier leur mort, quoique pour ce qui est des kamikazes, la chose est à nuancer, ne se situant à mon avis pas à une dimension comparable. Des hommes, des femmes, des enfants innocents meurent chaque jour dans des situations et des conditions incompréhensibles (conflits armés, faim, misère..). Mais mêmes ces morts là, injustifiables à mon sens, on les explique (quel autre terme utiliser ?) néanmoins par la nécessité des guerres, la lutte pour la justice, le combat pour la paix, la croisade contre le terrorisme, ou par d’autres choses, qui valent ce qu’elles valent : la violence humaine, la déraison humaine, la méchanceté humaine, la mondialisation qui fractionne le monde et creuse les inégalités, la politique, la course à la puissance, les idéologies, l’honneur, l’ethnie. Même l’homme qui tue un autre homme pour une femme pourra brandir son amour comme explication, ou, c’est selon, comme justification. Eros justifie l’avènement de Thanatos. Si, si, c’est possible ! La gémellité inextricable dans laquelle sont prises ces deux entités n’est pas qu’une légende grecque : on la voit à l’œuvre au quotidien, dans des tragédies sans nom.  

     Ce que je veux dire à travers tous ces exemples, comprenez-le, c’est qu’un nombre infini de morts, des plus banales aux plus ignominieuses dans leur événement (la façon dont elles se produisent), des plus singulières aux plus massives, de celles qui relèvent de meurtres ou de crimes à celles qui sont naturelles et/ou divines, toutes ces morts là peuvent être justifiées sans être forcément justifiables, ou, du moins, expliquées sans être nécessairement raisonnables. Les hommes arrivent à donner des raisons à tout, même à leur folie, pour se sentir moins coupables ou pour continuer leurs actes, fussent-ils meurtriers et abominables. Ainsi soit-il. Cela révolte ou non. Moi, ça me révolte. Mais ma révolte ne signifie rien, ou pas grand-chose : le monde, lui, poursuit son cours, écrase tout, presque indifférent à toutes les protestations et indignations, et le Ciel se tait, comme d’habitude. Il n’y a pas de hiérarchie dans la mort, puisque le résultat ne varie jamais. Quant aux explications-justifications, elles donnent un semblant de hiérarchie (certaines morts étant plus nécessaires que d’autres), mais au fond, elles n’empêchent pas non plus la tragédie d’une mort humaine, et la suppression de la vie. Toute mort, objectivement, prise pour elle-même, indépendamment de toute valeur qu’on assigne à l’être qui la subit, indépendamment de toute explication, en dehors de toute forme de justification, de cause, n’a pas de sens. Qu’est-ce que cela veut-dire, que toute mort n’a pas de sens ? Ceci : que toute mort, sur le plan métaphysique, n’a qu’un sens : le non-sens. Encore ceci : que toute mort signifie bien quelque chose : le rien. Mourir est insensé.

     Mais les morts dont je vous parle là ne me semblent pas seulement insensées (absence de valeur, de sens), elles sont, en plus, totalement absurdes (inexistence -qui n’est pas la simple absence- de l’échelle des valeurs et du sens). Elles ne signifient pas. Aucune valeur, s’agît-elle du rien, n’est signifiée par elles. Elles sont absurdes car elles ne se justifient pas, ou plutôt, parce qu’elles ont une justification absurde. La nature ne les justifie pas. La lutte pour quelque cause supérieure ne les justifie pas plus. Dieu Lui-même ne peut les justifier. Seul semble les justifier cette chose que l’on appelle « le désespoir. » Mais qu’est-ce que c’est? Deux réponses sont possibles.

     Le désespoir peut en effet être le levier d’une action, fût-elle elle-même désespérée, pour sortir de cet état, car l’on ne veut ni y demeurer, ni renoncer à la vie : le désespoir alors a un sens, car il affirme quelque chose : il est positif, et l’Homme qu’il a mis en branle est courageux. Il veut vivre et se battre. C’est un révolté. Mais le désespoir a une autre signification, il peut mener ailleurs. En effet, il est négatif si l’action qu’il provoque mène au renoncement. Cette suite que l’on donne au désespoir n’affirme rien, sinon le désespoir lui-même. Il est négatif car il fait renoncer l’Homme qu’il frappe. Cet Homme est tout le contraire du révolté. Le mouvement auquel le désespoir a donné lieu chez lui le fait sombrer dans les abîmes du renoncement, alors qu’il faisait s’élancer le révolté vers la lumière de l’affirmation et de ce qu’il pourra appeler, par exemple, sa liberté. Le désespéré qui ne renonce pas dit oui à la révolte, et non au désespoir. Le désespéré qui renonce dit non à la révolte en croyant lui dire oui, et dit oui au désespoir. Il dit oui à la mort. Il précipite la mort, la sienne ; il en est l’artisan.

     Il se suicide.

   L’immolation par le feu est une approbation du désespoir, c’est-à-dire un renoncement. Le renoncement est ici synonyme de suicide. Et le suicide, en aucun cas, ne peut-être une forme de révolte. Car l’on ne se révolte pas en renonçant. Je vais essayer de le montrer.

     Vous comprenez maintenant pourquoi je ne comprends pas toutes ces immolations. Aux deux qui ont eu lieu au Sénégal, il faut rajouter celle, antérieure, de ce jeune marchand, Mohamed Bouazizi, qui a eu lieu en Tunisie, à la veille de la Révolution du Jasmin. Mais un suicide (ou une tentative de le faire, comme l’est l’immolation par le feu) ne se justifie pas par un désir de révolte. Ca en est même tout le contraire. Le désespoir peut mener à un désir de révolte, mais le désir de révolte ne peut jamais s’incarner dans le suicide. Voilà pourquoi je considère ces trois morts, surtout celle des deux sénégalais, parce qu’elles sont postérieures, comme absurdes. Je ne sais ce qu’ont voulu exprimer ces deux pauvres compatriotes en se suicidant. Leur cause, si tant est que chacun en ait eu une, me dépasse. Mais si c’est le désespoir, ils ont eu tort. Si c’est la révolte, ils se sont trompés. Car ils sont morts. Le suicide n’incarne aucune révolte, et la révolte ne peut trouver son expression dans le suicide. L’abandon n’est pas une protestation. En Tunisie, la mort triste de Mohamed Bouazizi, même si j’ai déploré ici qu’on puisse lui assigner ce rôle (et faire de son auteur un martyr), a pu être un catalyseur de désespoir, et lancer la révolution. Supposons. Mais cela ne signifie absolument pas qu’en tentant ainsi de se suicider, ce jeune homme avait en vue la révolution, et l’éveil de ses compatriotes. Vous pensez bien qu’il aurait aimé en faire partie. Tout suicide est un acte individuel, solitaire, qui n’engage que son auteur. La révolte, elle, engage, dans son essence, tous les hommes de même condition. La révolte n’est jamais solitaire, elle est toujours solidaire. Si, maintenant, et ce n’est qu’une hypothèse, mais à envisager, les deux sénégalais, en s’immolant, ont eu l’idée de lancer une révolution, ils se seront doublement trompés : ils auront cru protester alors qu’ils ne faisaient que renoncer, et ensuite, leur acte, parce qu’il n’engageait qu’eux, n’aura servi, disons le, à rien de positif.

     J’espère que les sénégalais et, surtout, les autorités sénégalaises prendront leurs responsabilités et  mettront fin à cette tendance aux suicides. Ceux-ci sont inutiles et vains, et cela pour plusieurs raisons que je vais essayer de dire. Au peuple, je dis ceci : au désespoir, il faut répondre par autre chose que la mort. Autre chose ? La révolte humaine, qui est un mouvement élémentaire, et qui signifie juste, sans considération historique (d’où la fameuse différence entre révolte et révolution) le refus de l’homme de ce qui le nie, lui et sa dignité, et l’abaisse au rang des choses et des bêtes. 

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