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Le Silence des religieux.

21 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     Je ne m’étonne hélas que très peu, en ces temps agités au Sénégal, qu’il n’y ait eu que quelques voix à oser s’élever contre cette forme d’absolution et de ménagement systématiques, légitimés par je ne sais quelle mystérieuse puissance, dont jouit le pouvoir dit « religieux » de ce pays.

     Une puissance ? Souffrez que j’use pour l’instant de ce trop vague et large mot. Car il est vrai que je ne puis dire, avec la certitude qu’exigerait la gravité du sujet, quelle est sa nature, ce qu’elle est, et surtout, ce qui la fonde. Mais je puis avec force, et sans craindre l’erreur, dire ce qu’elle n’est point et ce qui ne le motive pas: ni le respect dû à une supposée autorité morale ni l’attente résignée d’une sagesse qui délibère.

    

     Tous les sénégalais le savent. Aucune entité religieuse –et je n’exclus personne, ni les chrétiens ni les musulmans, avec toutes (je dis bien toutes, sans exception !) les confréries qui composent cette religion et disent la représenter au Sénégal- ne sortira clairement du silence dans lequel elle est confortablement murée depuis que ces événements ont éclaté, avec la violence et le macabre bilan que l’on sait. Se payer le luxe du silence alors que l’on pèse d’un tel poids est impardonnable. Il y a deux formes de silences : celui, d’une part, nécessaire à toute sagesse, qui analyse, réfléchit, précède la parole, la prépare, la construit avant de la livrer avec humilité mais conviction et profondeur ; et celui, d’autre part, qui advient par lâcheté, refus des responsabilités, incapacité à dire le vrai et le juste, complaisance à l’égard d’un tiers, commodité d’une situation que l’on sait risquée. Le premier d’entre ces deux silences est noble : on lui laisse le temps d’être, puisque de lui naîtra un discours, qui peut être discutable, mais qui n’est jamais infondé. Le second est odieux, et l’est d’autant plus encore lorsqu’il se couvre de l’argument de la supposée autorité et transcendance morales pour se justifier, ou pire, se légitimer.

    

     Le fait est que le pouvoir dit religieux du Sénégal a choisi son silence : le second, le plus facile pour lui en ces temps, certes. Mais ce silence est aussi, qu’on se le dise, celui qui l’honore le moins en ces temps ; celui surtout, qui est le plus moralement intenable en ces temps. Quelle ironie, n’est-ce pas, que le symbole séculaire de la morale en fasse défaut au moment crucial ! Qui l’eût cru ? La morale même a ses manquements. Le fait est encore, précisément, que ce pouvoir a failli. Son silence est la plus cinglante défaite qu’elle ait jamais connue de toute son histoire, et la pire qu’elle inflige à ce peuple, qui l’a toujours aveuglément investi d’une caution éthique, et lui a toujours témoigné une dévotion inconditionnelle et sans bornes, qu’elle ne lui rend pas aujourd’hui. Son silence est un aveu d’incapacité et de faiblesse. Son silence est une trahison. Le peuple d’ailleurs ne l’attend plus, qui se bat maintenant comme il peut, lassé d’espérer une parole, une prise de position, un mot qui ne viendront plus. Et qui ne peuvent et ne doivent plus venir. Car il est trop tard. Le pouvoir religieux sénégalais, quand tout ceci sera terminé, devra rendre ses comptes. Mais il devra seulement. C’est une exigence que notre complaisance enveloppera dans les limbes de l’oubli et de la peur, de l’irresponsabilité, de la soumission aveugle. Je ne me fais aucune illusion : il ne rendra aucun compte. Qui le lui demandera ? Qui osera le lui demander ?

   

  Le peuple n’attend plus de réaction religieuse. C’est qu’il est fatigué, et est arrivé à ce point où l’élémentaire conscience d’être homme, et de mériter la dignité, le rend aveugle et sourd à autre chose qu’à sa liberté. Mais cet état n’est pas éternel. Il dure le temps des batailles, le temps des révoltes. C’est une tempête exceptionnelle, qui se lève, enfle, tourne, souffle, s’abat et déracine avec fureur et dans le sang, avant de se rasseoir. Après tout ceci, -car ceci finira, d’une façon ou d’une autre- le peuple redeviendra ce qu’il a été : calme, obéissant, servile. Et alors, le pouvoir religieux reparlera, et donnera des leçons. Et la morale reviendra. Et le peuple acquiescera, s’agenouillera, s’excusera presque d’avoir agi seul et de s’être battu pour la liberté, oubliant qu’au moment où il avait le plus besoin d’elle, l’autorité morale s’était murée dans un abominable silence qui ne lui laissait d’autre choix que de se battre et de faire face dans la violence. Voici la destinée des peuples qui font de la foi un passeport, oubliant qu’elle est d’abord un certain rapport, intime et profond, à Dieu. Voilà la punition de ces peuples, qui croient que la religion est une délégation de sa responsabilité, de sa liberté, voire de sa conscience, oubliant qu’elle n’est jamais qu’une voie pour accéder à la plus forte des spiritualités : l’amour éthéré de Dieu et des Hommes dans tout ce qu’ils ont de différents. Voici la rançon d’un fanatisme qui, depuis quelques années, guettait le Sénégal, et que tout le monde a vu, et que chacun a tu.

 

     Quelques uns me diront que ce pouvoir a réagi. Qu’il a parlé. Certes. Il l’a fait, et l’a toujours fait à chaque fois que l’ombre de la violence a plané sur le Sénégal. Mais qu’il ait parlé est secondaire. L’important est de savoir ce qu’il a dit. Qu’a-t-il dit, qu’a-t-il toujours dit, depuis toutes ces années ? Ceci : « il faut en revenir à la paix, et éviter les affrontements. » Le message est beau. Jusque là, il avait été entendu. Aujourd’hui, il ne l’est plus. C’est qu’il ne suffit plus. La paix n’est pas un décret. Elle se construit, et elle se construit parfois dans la violence. Il ne faut surtout pas être veule au point de faire semblant de l’ignorer. Si prôner la paix avait suffit à l’installer, l’Histoire n’aurait qu’un sens, dans lequel tous les hommes auraient orienté leurs fauteuils. Et il n’y aurait eu ni tragédie ni sang. Ni Hitler ni Staline. Ni Auschwitz ni colonialisme. Ni traite négrière ni génocides. Si souhaiter la paix avait suffit à la faire advenir, les hommes seraient tous angéliques. Mais non. Pour construire la paix, et la maintenir ensuite, il faut se battre -dans la violence ou la résistance passive, aux armes ou aux cœurs, qu’importe, mais se battre. Le peuple sénégalais, dans sa légendaire capacité à obéir, a longtemps éludé la violence, a essayé la résistance passive. C’était en d’autres temps. Aujourd’hui, cela ne marche plus. Il a fallu rentrer dans la violence, car les autres solutions avaient montré leurs limites et leur inanité. Et qu’a dit le pouvoir religieux, devant cette nouvelle situation ? Ceci encore, dans un premier temps : « il faut éviter la violence, et garder la paix. » Qui peut être, dans l’idéal, contre ce discours ? Personne. Mais l’on ne parle plus d’idéal depuis longtemps déjà. Les faits nous accablent. Et les faits sont que la violence, aujourd’hui, dans cette situation, est inéluctable. Ceci, le pouvoir religieux le sait, et le voit. Mais il ne dit rien désormais. Il se retire dans un silence que ni l’amour de Dieu ni la sagesse ne peuvent légitimer.  Car l’amour de Dieu est d’abord l’amour des hommes, et la sagesse véritable est de ne pas trahir ses semblables. Je me rappelle, il y a quelques années, des interventions de deux guides religieux, sages mais intransigeants, remplis d’enseignements, apaisants. Cela manque aujourd’hui.

 

     Pourquoi se taisent-ils, alors ? Il se peut qu’ils prient. Cette idée est possible, mais elle m’est insupportable. Je préfèrerais encore qu’ils ne fassent rien plutôt que de prier pour une situation qu’ils ont tous contribué, par leur inaction, par leur prudence, par leur silence coupable, sinon a créer, au moins à accentuer la gravité.

 

     L’on pourra encore me répondre, pour justifier ce silence religieux (oh, oh…), que la religion n’a pas à se mêler de politique. Le républicain que je suis, ayant une foi affreuse dans la laïcité, recevrait volontiers cet argument, s’il n’était fallacieux, partiel, partial, sélectif, et d’une complète mauvaise foi. Dans une République démocratique et laïque idéale, cette séparation des pouvoirs temporel et spirituel devrait être absolue. C’eût été le cas au Sénégal que je n’eusse eu rien à y redire. Mais le Sénégal est loin d’être une République laïque idéale. L’histoire de ce pays est celle de cet enchevêtrement jamais démenti entre religion et politique. Les exemples abondent, je n’en citerai aucun. En soi, cela me gêne profondément : je suis idéaliste, c’est-à-dire désireux d’un certain absolu. Mais cela est une autre question, sur la laïcité (faut-il l’adapter aux mœurs de chaque pays ou la conserver comme horizon absolu et inaltérable, figurant cette scission politique et religieux, quel que soit le lieu ?) que je n’ai pas le loisir de traiter aujourd’hui.

 

     Il reste que dire, dans cette situation, pour expliquer le silence du religieux, qu’il n’a pas à se préoccuper de politique, serait commettre une double faute morale. La première serait qu’on ignorerait allègrement alors qu’il y a eu un avant à cette violence, et que dans cet avant, politique et religion s’acoquinaient, et même que la sphère religieuse favorisait l’intégration de celle politique dans ses activités. A partir de là, se mêler de politique quand le soleil brille, et vouloir s’en laver les mains quand le ciel s’obscurcit serait spirituellement et intellectuellement malhonnête. Il faut que le religieux assume son passé. La deuxième faute morale est celle-ci : dire que la religion ne doit se mêler de politique serait réduire la situation actuelle à sa stricte dimension politicienne, alors même qu’il y a un autre malaise, plus profond : le malaise social. Ces événements ne sont que l’aboutissement, dans un certain sens, d’une crise sociale de valeurs sociales, profonde, dont la violence politique est l’expression. Or, le social, c’est-à-dire les mœurs, les valeurs, n’est-il pas un des champs par excellence que la religion a à charge d’investir, de réfléchir et de (re) penser ?

 

Les autorités religieuses sénégalaises sont aujourd'hui indéfendables.

 

     Elles-mêmes ne peuvent plus se défendre sans perdre complètement la face devant un peuple qui ne l’écoute plus, pour l’instant. Le silence, finalement, est peut-être la seule chose qui lui reste à faire, au point où l’on en est. Cela est déjà insupportable. Mais ce qui l’est plus encore, c’est l’autre silence, celui qui naît du silence des religions : le silence du peuple, de la presse, des commentateurs de tous horizons. L’on laisse tout passer à la religion, même ses lâchetés. Mêmes ces silencieuses impuissances. L’on n’ose critiquer son guide religieux, son autorité morale. L’on préfère s’abattre sur d’autres cibles, plus faciles, plus consensuelles : la presse et les politiques. Ces derniers ont leur responsabilité, qu’on s’empresse de situer. Mais la religion aussi, censée être le garant d’une forme de stabilité sociale, a la sienne, aussi grande. Il faut la souligner, et avoir le courage de la critiquer sans ménagements.

 

     Je regrette moi-même de ne le faire que maintenant. Cela pourrait passer pour de l’opportunisme. La vérité est que, comme nombre de mes compatriotes, j’ai toujours été assez prudent –lâche ?- à l’égard de la sacro-sainte religion. Mais il est un temps où cette lâcheté est insupportable. Cet article n’est pas un rachat. Je garderai jusqu’à ma mort cette tâche, de n’avoir pas à l’avance dénoncé les dérives d’un pouvoir religieux qui n'a que trop rarement affirmé avec force son indépendance. Mais aujourd’hui, l’exigence d’être lucide et juste commande de ne plus se voiler la face.

 

     Une mystérieuse puissance ? Je sais ce que c’est. Cela tient en un simple mot : l’hypocrisie. Savoir la vérité et ne point la dire par peur ou par intérêt. Il n’y a que cela qui fait que la religion est exemptée de tout regard critique.

 

     Une dernière chose : il se pourrait, sait-on jamais, qu’à la lecture de cet article, certains me taxent d’hérétique, de mécréant, d’athée. Je me réjouis en me disant que quand bien même je le serais, ils ne le seraient pas moins que moi. Plus sérieusement, je ne prendrai pas la peine de leur répondre : rater l’essentiel de mon propos ne leur aura pas suffit, il aura en plus fallu qu’ils ouvrissent la bouche, laissant ainsi leur bêtise les confondre.      

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sow 19/03/2012 01:39

insultez le mouridisme comme vous voulez et jugez le comme il vous convient. il faut avant tout connaitre celui qui t'a créer, pourquoi il t'a créer et ton devoir spirituel durant ta misérable vie.
sachez que cheikh Béthio n'a rien à foutre des jugement que vous portez à son égard puis qu'au moment ou vous essayez de le dénigrer d'autre plus intellectuels, plus puissants et saints et plus
polis et impolis sont prets à mourir et à marchander leur vie pour lui. En plus à quoi bon les insulter si vous savez que leur puissance et leur influence ne cessent de croitre. économisez votre
encre, augmenter vos politesse et épargnez vous des ennuis que ça pourrait vous causer. L'impolitesse ne sert à rien et cheikh béthio ne sera jamais votre égal. ne laissez pas vos esprit cartésien
vous détourner de la miséricorde d'allah car l'intellectualité n'est que la connaissance du divin sinon ce n'est que ignorance et perdition. vous parlez de gourdin, sachez dieu n'a point de gourdin
pour se défendre et que ceux qui sont figé à l'hopital contre leur gré ou ceux qui meurent tres jeunes ou en pleine puissante n'ont de pire que toi. la vie est devant nous et nul qui sème le vent
ne récoltera que la tempete.

Mbougar 19/03/2012 21:18



Moussa, il faut que tu aies lu cet article de travers, ou que tu ne l'aies pas lu du tout, pour parler à son propos d'attaque contre le mouridisme. Il est vrai que je ne l'exclus pas, mais ce
n'est pas spécifiquement à lui que je m'adresse. Je dis bien inclure toutes les confréries. Et il n'y est nulle part fait allusion à cheikh Béthio Thioune en particulier. 


Si tu es contre ce que je dis, je te prie de me répondre sur le fond, sur le sujet de cet article. Car tu ne le fais pas. Il me semble même que tu parles de tout autre chose, qui est affreusement
hors-sujet. Tes grands mots sur la spiritualité et sur Dieu me font sourire et ne m'impressionnent pas: je ne crois pas que tu connaisses mieux que moi Celui qui m'a créé, ni que tu aies plus de
spiritualité que moi, ce que tu sembles suggérer bien peu adroitement. Quand bien même tu en aurais, garde-les pour toi, et je garderai ma nature et ma spiritualité. Ce n'est pas à toi de dire
quelle est ma spiritualité, ni quel est mon devoir envers le Seigneur. Tâche déjà de bien remplir le tien.   


Je crois comprendre que tu fais allusion à un autre de mes articles. Je vais te répondre. Dans le texte en question (Refuser les mouridismes), je ne vois pas où j'ai pu être impoli ou
irrespectueux. Je ne m'attaque pas à des personnes, mais à des symboles, à des idées. Or, et cela je le répète, cheikh Béthio Thioune incarne une idée qui nuit à la démocratie et à la laïcité, et
à la République, et qui est l'agenouillement de principes républicains devant les principes religieux. Je ne me réclame d'aucun cartésianisme, d'aucune intelligence, d'aucune puissance. Je dis ce
qui me semble vrai, avec des arguments. Et si ton marabout se fout (je reprends tes termes si élégants) des jugements que je porte à son égard, s'il a des disciples qui sont prêts à mourir pour
lui, sache que cela m'en touche une sans faire bouger l'autre. Ils peuvent être plus puissants, intelligents, sages que moi. J'en doute fort. Mais supposons qu'ils le soient: cela me serait égal.
J'affirme une conviction, et si tu veux débattre sur celle-là, apporte moi des arguments, et non des sermons, et l'on débattra. Je ne m'attarderai pas sur ton accusation d'impolitesse: elle ne
vaut pas la peine, par sa nature elle-même déplacée et risible, que j'y réponde. Cheikh Béthio ne sera jamais mon égal? Encore heureux! Tu ne sais le bonheur que cela me fait de vivre avec cette
idée! 


Tu crois que c'est un esprit cartésien qui m'a poussé à écrire cet article sur deux mouridismes. Je doute alors que tu l'aies lu ou compris. 


Et une dernière chose: s'il n'y a que Dieu pour s'occuper de mon sort, alors je ne me fais aucun souci. Aucun. La vie est devant nous, en effet. 



souleymane tirera 18/03/2012 22:50

Merci d'avoir eu l'aisance de vous prononcer sur cette situation aussi honteuse mais je vous pris d'en mettre l'exception qui est le khalife gènèral de Leona niassene qui s'est prononcè lors des
manifestations prè-èlectorales (contre la candidature de mr wade) et avait demandè a Mr wade d'abandonner.

Pape Lat 22/02/2012 21:35

Je ne prendrai pas le risque de gloser ce pertinent article d'un quelconque commentaire (du moins sur le fond). Ce serait de la lèse-majesté, pour sûr.

Dieu te bénisse, grand ! L'on a, maintenant plus que jamais, besoin des hommes de ton acabit; ceux qui osent dire tout haut ce que la majorité passe sous silence. Ce n'est pas donné à n'importe qui
d'aller à rebrousse-poil des conventions sociales en apportant la lumière qui y sied.

M.M.S. 28/02/2012 15:01



Dieu te bénisse aussi, mon ami! Dans cette torumente, il faut chercher les vrais problèmes, je crois. Car ceci n'est qu'un aboutissement, une bombe qui finit par exploser. Mais qui l'a posée?
C'est cela, qui est essentiel, afin que cela ne se reproduise plus. Le plus important sera sans doute l'après... Est-on capable de se servir de cet électrochoc pour refonder un Sénégal nouveau,
plus critique vis-à-vis de la religion? Il faut voir, et se battre. Mais vous serez là, je n'en doute pas... Sa genre gui... Moi, je reste là, et vous laisse prendre la direction des opérations!
^^ Merci, comme toujours, grand, pour ta fidélité à l'égard de cette tribune et tes commentaires. Cela donne du baume au coeur, vraiment. Merci!!!