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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite.

12 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre II : La bordée (1).

 

Les monstrueux embouteillages de la banlieue de Dakar avaient considérablement retardé notre « sept places ». Les goulots d’étranglement que sont Pikine, dans la banlieue immédiate de Dakar, et, surtout, Rufisque, donnent lieu, chaque jour et depuis des décennies, au spectacle parfois surréaliste d’interminables files de voitures sur plusieurs kilomètres, avançant au centimètre ou n’avançant pas. Sans que l’on ne sache trop pourquoi, il n’y a, pour entrer dans Dakar, qu’une seule voie : Rufisque et l’étroitesse de sa route principale que des milliers de voitures empruntent pour se rendre dans la capitale ou en sortir. Les voitures y sont agglutinées, klaxonnant, enfumant, rampant telles des limaces. Cela dure des heures. Joindre ou quitter Dakar est un calvaire que tous les sénégalais ont vécu un jour, et que les passagers de notre « sept places », en habitués de la chose, semblaient supporter avec un calme et un silence qui ressemblaient fort, chez certains, à de la résignation, chez d’autres, aux effets d’une sourde colère. Un ou deux d’entre eux devaient être complètement indifférents à la chose.

 

La nuit déjà annonçait son empire par l’apparition de quelques étoiles lorsque le véhicule s’extirpa enfin de ce bourbier automobile, où il pataugea près de deux heures pour une quinzaine de kilomètres à peine. La suite fut plus rapide : Diamniadio la joyeuse, Thiès, capitale du rail et deuxième ville du pays puis Tivaouane, lieu de pèlerinage de la confrérie religieuse des Tidianes furent traversées en une heure et demie à peine. Saint-Louis était encore loin pour nos voyageurs, cependant. Ils n’y parviendraient qu’à la nuit noire, vu qu’il était déjà 21 heures un quart et qu’il leur restait près de cent cinquante kilomètres à parcourir.

 

« Tchip, je déteste vraiment Dakar et ses embouteillages. Voyez le temps que cela nous a fait perdre. Il est très mauvais de voyager de nuit, et c’est apparemment ce qui va se passer… Tchiiiiip… Tout ceci à cause de ces satanés embouteillages, à la médiocrité des policiers et à l’indiscipline des chauffeurs. Tchipp ! »

 

La voix disgracieuse qui venait de parler en ponctuant son discours de ces « tchiip » si caractéristiques du langage sénégalais, onomatopées nées de ce sifflement que produisent les lèvres que l’on pince, signifiant l’agacement ou le mépris, était celle d’une grosse dame au physique qui était tout autant disgracieux. A sa corpulence, comme si en cette créature tout était solidaire, venaient s’ajouter des traits grossiers, lourds, des yeux globuleux et remplis de ce regard à la fois hautain et suffisant que seuls les parvenus savent jeter, un nez aussi massif que le visage était gras, un front fier, haut et large. Une légende universelle veut qu’un grand front soit le signe d’une intelligence tout aussi étendue ; chez cette femme, il en était plutôt celui d’une pensée très peu éclairée, voire obscure et médiocre. Aucun reflet d’esprit ne balayait cette face pauvre en finesse et riche en chair. Son cou était si massif qu’un œil non exercé eût dit qu’elle avait le goitre. Cependant, quelque chose dans cette dame exsudait la mesquinerie, la sournoiserie, l’opportunisme, l’impitoyable perfidie. Elle ne semblait être douée d’intelligence que pour ces choses-là, cela se voyait à ses yeux. Son allure imposante était un atout, tant physique que moral, dans ce pays où les mœurs ont sacré les femmes rondes, matures, en chair et qui ne s’en cachent pas : les driankés. Mais son plus grand atout était sans conteste sa langue, qu’elle avait bien pendue et en fourche, aussi vénéneuse que celle des serpents, ce qui était une arme redoutable en cette contrée. Elle était richement parée avec ce qui semblait être de l’or brut, et ne se gênait d’ailleurs pas pour exhiber ses mains couvertes de maintes bagues. A voir cette créature humaine, une pensée vous venait à l’esprit quoique vous ne la connussiez pas : « En voilà une qui a deux passions dans la vie : l’argent et les commérages. » C’était vrai.

 

« C’est plutôt à l’incompétence de nos dirigeants qu’il faut s’en prendre, madame, si je peux me permettre. L’ancien parti au pouvoir, malgré ses quelques décennies à la tête du pays, a constaté le problème de ces embouteillages et n’a rien fait. Rien. Quant au nouveau parti, il ne fait guère mieux à force de dire que leurs prédécesseurs n’ont rien fait pour changer la situation. Au lieu de reconstruire, ils contemplent les ruines : c’est une forme de destruction, seulement qu’elle est passive. C’est peut-être la pire d’entre toutes. Je crois que beaucoup de sénégalais en ont assez de cette ville. Simplement, puisque tout y est concentré, que tous les centres de décision y sont agglutinés, que rien au Sénégal ne se règle sans Dakar, ils n’ont pas le choix. Le problème de cette ville est moins géographique qu’administratif. Ceux qui nous gouvernent ne s’intéressent pas au problème. Quoi de plus étonnant, d’ailleurs, puisqu’ils n’ont pas, comme nous autres, à poireauter des heures parmi les ferrailles, avec leurs cortèges et leurs motards… C’est révoltant… Vraiment révoltant… »

 

Cette analyse, dite d’une voix lente, douce mais résolue, était celle d’un homme d’une trentaine d’années environ. Assis à côté de la grosse dame sur la banquette intermédiaire du véhicule, il en était l’opposition parfaite, le contraire naturel, tant physique que spirituel. Jamais couple n’avait été si antithétique, jamais contraste n’avait été si flagrant ! Il était petit quoique ses bras qu’il avait agités en parlant semblassent musclés et puissants sous la chemise de lin. Sur son visage à l’ovalie nette, une paire de grosses lunettes cerclée d’écailles de serpents achevait de lui donner cet air bizarre que les grandes intelligences dégagent. Quoiqu’il fît assez sombre, l’on imaginait qu’il avait dans le visage ce feu, ce je ne sais quoi de passionné, d’emporté, de noble et de profond qui effraie et attire à la fois. A sa diction et à ses grands gestes vifs, l’on devina l’habitude du professeur, du maître, de l’enseignant, du conférencier, du syndicaliste, de l’orateur !

La grosse dame ne parut pas comprendre tout ce que l’homme à ses côtés venait de dire, mais elle opina vaguement de sa voix rauque :

 

« Oui… Oui… Il y a ça aussi, vous avez raison… 

 

-Evidemment, qu’il a raison. L’indiscipline des chauffeurs n’a rien à voir avec ce problème, ma sœur. Ce n’est pas de notre faute si la route est étroite… Nous essayons de mener les clients le plus vite possible vers leur destination, car vous autres, vous vous plaignez souvent de notre lenteur. Aucun passager sénégalais n’aime un chauffeur quand il est discipliné dans un embouteillage. Au contraire, on l’encourage d’un silence éloquent quand il prend des chemins de traverse et fait du « système D ». Et quand la police l’arrête, plus personne n’est là ! On le conspue ! Il faut savoir ce que vous voulez, à la fin…

 

-Eh ! Bien ! Ce n’est pas à toi particulièrement que je m’adressais en parlant d’indiscipline, chauffeur. Pourquoi te vexes-tu ?

 

-Je ne suis pas du tout vexé, répondit le conducteur avec tranquillité.

 

-Tu défends tes confrères alors… Mais tu n’y peux rien : ils sont indisciplinés, tout le monde le sait. La cause de tous ces accidents, c’est eux. Personne ne vous demande de rouler vite. On veut juste arriver en vie. Serais-tu indiscipliné sur la route, par hasard, pour prendre ma remarque tellement à cœur ? Mène-nous à bon port, surtout, c’est tout ce que l’on te demande acheva la dame en éclatant d’un rire affreux.

Le chauffeur, ne répondit pas.  

 

-Tu ne réponds pas ? Tu es fâché ? Ah, toi aussi ! Ne sois pas si susceptible… Je ne fais que te taquiner... Comment t’appelles-tu ?

 

-Madame, je vous en prie, et pour la grâce de Dieu, laissez cet homme conduire sereinement. Il n’est pas recommandé de parler au chauffeur quand il conduit. Ca le distrait. Vous lui parliez de nous mener à bon port : aidez-le à le faire, laissez-le se concentrer. Je m’excuse, je n’ai rien contre vous, je ne cherche que notre salut à tous, que Dieu fait passer entre les mains et les pieds de notre conducteur… Nous voulons tous arriver à Saint-Louis en paix, et inch’Allah nous y arriverons…

 

La voix était basse, presque murmurée, aussi polie que la demande. Elle appartenait à l’homme assis à l’avant, aux côtés du chauffeur. C’était une voix tremblotante, suppliante, avec des accents tragiques qui trahissaient une sincérité pathétique, pitoyable. L’homme était vieux, il était sans doute le plus âgé du véhicule. De profondes rides entaillaient son front, si proéminent que les orbites de ses yeux semblaient s’y encaisser. Son visage était mince, émacié, tourmenté par les affres d’une ferveur religieuse qui se voyait partout chez lui : du grand boubou immaculé dans lequel il était engoncé au chapelet qu’il égrenait fiévreusement depuis des heures ; de ses yeux larmoyants aux « Alhamdoulilah » qu’il ne cessait de répéter toutes les cinq minutes à voix basse depuis le départ. C’était un de ces hommes que la religion brise au lieu de les sauver, un de ceux-là que leur dévotion réduisait à la servitude dont on doute qu’elle soit volontaire. Homme de Dieu, il l’était peut-être, mais l’on doutait qu’il fût en paix en voyant un visage si marqué. Les soufis eux-mêmes avaient plus heureuse mine.

 

-Pardonnez-moi, mon oncle, mais vous n’avez pas à vous en mêler… Vous autres, êtes toujours comme ça : toujours à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas en faisant valoir je ne sais quelle sagesse ou votre âge. L’on vous connaît tous, avec vos chapelets interminables et vos mines faussement vertueuses. Et c’est toi qui veux m’empêcher de parler ? Tchiip… Vous me dégoûtez-tous, à parler de Dieu alors que vous ne le connaissez pas. Vieillard diabolique ! Mêlez-vous de ce qui vous regarde, songez à votre mort et laissez-moi en paix. Je vous connais, j’ai eu à faire à nombre de ton espèce… Je vous connais ! Vous ne m’impressionnez pas ! Tchiim ! Niak diom ! Tchiip !

 

Toute l’ironie de cette cinglante réplique résidait dans le « pardonnez-moi, mon oncle… » que la grosse dame avait mis en tête. Elle s’était excusée avant de l’abreuver d’injures. La violence de sa diatribe, que rien, au fond, ne justifiait, laissa un moment « le sept places » abasourdi. Le vieillard qui reçut cette gifle verbale en pleine face dit « Subhanallah » et se retourna sans plus rien dire. Un temps s’écoula. Ce fut l’homme à lunettes qui réagit le premier :

 

-Calmez-vous, madame. Rien ne sert de vous donner en spectacle ainsi. Il voulait juste vous demander de parler moins au chauffeur pour notre sécurité, pas de vous taire… Calmez-vous, et montrez plus de respect pour ce vieil homme…

 

-Il n’avait qu’à en montrer à mon égard, cria la grosse dame, que cette occasion de parler et de crier, de relancer l’affaire, de se montrer, semblait réjouir  au plus haut point. C’est ce type d’individus qui gangrènent notre société. Toujours à traîner leurs guêtres dans les mosquées alors que Dieu seul sait ce qu’ils font derrière…

 

-Anhou zoubilahi mina sheytani radjim ! Subhanallah !

 

-Je l’ai dit et je le redis, ne me fatigue pas avec tes gros mots, gueula la mégère en se dressant et en battant des mains. Elle faisait rouler ses yeux dans leur orbite, ce qui, chez les femmes sénégalaises, est signe de défi ou de coquetterie, de  bravade ou de perfide séduction. Dans le cas présent, la nature de la chose allait de soi. La grosse dame s’excitait, et comme elle ne devait être loin de faire cent kilos, les effets de ses mouvements s’en ressentaient d’autant plus fortement. La banquette du milieu tanguait et grinçait…

Le vieillard, ébahi, regarda devant lui sans un mot. Il enfonça un peu plus son corps menu dans son boubou et se réfugia dans Dieu, dans la prière, la méditation. Peut-être le Seigneur le sauverait-elle de cette femme satanique. Il serra son chapelet et se mit à réciter sourdement la sourate  « Ayatoul Koursiyou. » Ce ne fut pas cela qui calma la dame, déchaînée :

 

-Qu’il parle, qu’il nie ! Il ne le fait pas, vous voyez ? Vous voyez ? Il ne dit rien ! Ils sont tous pareils, que je vous dis !

 

-Madame, calmez-vous… Il ne répond pas, cela n’est pas honorable de votre part de continuer à l’attaquer de la sorte. Alors arrêtez. L’on a commencé ce voyage dans la paix, terminons-le ainsi. Nous ne nous reverrons probablement pas après. Alors inutile de s’entretuer. Reprenez-votre calme.

Et son souffle. Après cet échange salé, la grosse dame respirait à pleins poumons, comme si elle eut manqué d’air. L’effort avait été considérable, à n’en point douter. Elle réussit pourtant, avant de s’effondrer de tout son poids sur la banquette dont elle occupait presque la moitié, et qui menaça de casser sous son faix, à lancer, dans un ultime hoquet de mépris : « Tchimm… ».

 

Elle ne sembla pas relever que l’homme à lunettes, de sa voix suave mais ferme, lui avait explicitement demandé, intimé même, de se taire, tandis que le pauvre vieillard qui avait subi ses foudres le lui avait simplement supplié. Mais que voulez-vous ? On a les victoires que l’on peut sur terre. La fragilité du vieillard en faisait une proie facile ; la carrure intellectuelle et l’assurance du monsieur à lunettes l’investissait d’une autorité naturelle. Cette image avait dû s’imprimer dans l’inconscient de la dame, qui s’adoucit aussitôt que l’homme à ses côtés le lui demanda. Dans ce pays, plus que dans tout autre, l’apparence était une arme, la première des armes. L’intellectuel et le vieux dévot. A l’un, l’on témoignait respect et admiration ; à l’autre, au mieux, indifférence, au pire mépris, dans les deux cas mésestime. Allez chercher la logique dans tout ceci, l’on ne vous suivra point dans ces architectures des mœurs sénégalaises, dignes du labyrinthe de Dédale. Cette confrontation tacite, dans l’esprit de la grosse dame vulgaire, entre l’homme d’esprit et l’homme de Dieu (non pas, loin de là, que l’homme de Dieu soit dépourvu d’esprit et l’homme d’esprit de religion), que le premier cité remporta, témoignait bien de l’image que renvoyait la religion dans ce pays. On aime Dieu, point ceux qui l’aiment plus que nous ou en semblent être les plus proches. La plus grande faiblesse de la foi, hormis qu’elle est intermittente et souvent intéressée, c’est qu’elle est jalouse. Là-même, sur ce terrain sacré où l’amour devrait être le plus désintéressé, le plus éthéré, l’on trouve encore des moyens de faire régner une compétition, de l’envie. La masse ne se soumet aux élus de Dieu qu’après des miracles. La foi et la science de ces élus, qu’ils ont inébranlable et fort étendue en ce qui concerne les choses sacrées, n’ont jamais été des preuves absolues, car le peuple n’accorde aucun crédit à la grandeur de la foi et la sainteté si elles restent immatérielles. Bête, terre-à-terre, simple, simpliste, simplet, assoiffé de mythes (est-ce blâmable, si l’on sait qu’ils fondent une civilisation et une culture ?), le peuple  ne croit qu’aux mystères, aux choses extraordinaires. Une minorité d’entre eux se dévoue sur le seul testament de la sagesse et de la vertu de certains hommes élus. Voyez les prophètes ! Les religieux célèbres ! Que de persécutions avant la reconnaissance ! Et que de miracles durent-ils accomplir avant qu’on ne les croie ! C’est leur passeport. Ils se démènent pour l’obtenir. Il y a au Sénégal plusieurs confréries religieuses. Demandez à un disciple d’une de ces confréries une prouesse du saint qui l’a fondée. Spontanément, la plupart de ce que vous interrogerez auront cette tendance à vous citer des miracles matériels, qui brillent par leur éclat visible, extraordinaire, palpable. Peu d’entre eux vous parleront des miracles spirituels, qui sont au fond les seuls vrais en religion. Certes, dans les actes extraordinaires, il y a indéniablement une part spirituelle forte, mais elle est cachée : elle est la face immergée de l’iceberg de la foi, dont la part manifeste est la matérialisation du miracle. L’on ne voit, hélas ! que trop souvent la part matérielle et trop peu ses fondements spirituels. D’ailleurs, ce qui impressionne ces hommes n’est pas tant le principe que la réalisation ; c’est moins le comment de la chose que son éclosion subite et fabuleuse sur la scène des merveilles inexplicables. Ils s’enivrent de l’émotion sans en chercher les principes générateurs.  Et pourtant, les plus grands miracles de ces saints sont dans leur dévotion, leur culte du travail, leur amour de Dieu et des hommes, leurs écrits aussi nombreux qu’ils sont profonds et empreints de spiritualité, leurs prières, leurs discours qui sont des enseignements. Mais cela, bien peu vous le diront. L’on exige du saint qu’il prouve sa sainteté sous peine de le taxer de charlatan, de faux vertueux, de vendeur de foi à deux sous. On en oublie Dieu, en empiristes de la foi, en Thomas. C’était d’une certaine façon ce qui venait de se passer entre cette femme et ce vieux. 

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chien errant 16/01/2012 05:10

J'ai tout lu.C'est subtil ,c'est drole ...

M.M.S. 31/01/2012 20:32



Merci de vous être donné la peine! Je sais la difficulté qu'il y a à lire sur un écran... C'est un peu long, et peut paraître lent... Enfin, l'on fait ce que l'on peut pour éviter l'ennui...