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Le Diable en Sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite 3

17 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S.

Chapitre III : La Rencontre.

 

 

Le « sept places » s’était remis à rouler depuis une trentaine de kilomètres lorsqu’au détour d’un virage, il heurta quelque chose. Le chauffeur n’avait rien vu. Il était pourtant très attentif. C’était comme si la chose avait surgi de nulle part. Il ne savait pas ce que c’était, l’accident était allé trop vitre. Il avait seulement senti le choc, puis les roues du véhicule qui étaient passées sur le corps. Mais le corps de quoi ? D’un homme ? D’un animal ? Il n’avait rien vu et il n’y avait eu aucun cri. Un bruit mat et le silence était revenu. Au moment du choc, commençant sans doute à fatiguer, les occupants du véhicule avaient commencé à se laisser aller dans une agréable somnolence. Il n’y avait guère que le vieillard et le dandy qui fussent encore totalement éveillés, mais le vieillard était si absorbé dans ses pensées qu’il ne vit rien au moment du choc, qu’il salua d’un « Allahou Akbar » et d’un « Alhamdoulilah » ; quant au dandy, il regardait par la vitre en réfléchissant peut-être à l’influence de Meyerbeer sur Wagner. Lui non plus ne vit rien, et fut au moins autant surpris que les cinq autres, qui furent brutalement tirés de leur rêveuse torpeur. La fille au fond entre les deux hommes poussa une légère plainte qui semblait être un couinement. L’homme au second rang entre les deux femmes dit « Seigneur ! ». La grosse dame, qui était la seule profondément endormie, poussa un grand cri d’effroi : « Wouy Sama Ndeye ! » La femme aveugle, projetée contre l’arrière du siège du dévot à l’avant, n’émit aucun bruit  quoiqu’elle dût être sonnée. L’enfant de troupe se cogna violemment contre sa vitre en lâchant « Putain ! ». Mais enfin, il n’y eut aucun blessé. Juste un traumatisme à cause de la surprise et de la peur.

 

Le chauffeur s’arrêta quelques mètres après l’endroit ou le choc avait eu lieu, et où le corps de la chose devait gésir.

 

« Ah ! Je le savais, je le savais ! J’avais raison, sur l’indiscipline des chauffeurs… En voilà la preuve ! Et mon asthme qui se réveille ! Je n’ai jamais eu confiance dans les chauffeurs… Ici, il n’y a pas d’embouteillage, je suis certaine que tu dormais… Les accidents arrivent souvent comme ça… Ah mon Dieu, protège-nous !...

 

Chacun essayait de se remettre et la grosse dame parlait. Cela agaça tout le monde. Même l’homme à lunettes lui jeta un regard où l’on lisait énervement et pitié mêlés.

 

-Tout le monde va bien ? Est-ce que quelqu’un est blessé ?

 

-Ca va par ici, juste un choc à la tête contre la vitre, mais ça va… Et vous, mademoiselle, ça va ?

 

-Ca va, j’ai eu un peu peur, c’est tout… madame, vous allez bien ?

 

-Ca va, merci, ma fille…

 

-Satané accident ! Juste alors que je m’apprêtais à magistralement conclure une réflexion brillante ! Diable ! 

 

Personne n’avait rien.

 

« Et si l’on se décidait à aller voir la malheureuse chose que l’on a percutée ? reprit Mohamed. Elle doit s’être vidée de son sang à l’heure qu’il est, ses entrailles à l’air… Nous roulions vite… Ma foi, ça ne doit pas être fort agréable à l’œil. Si c’est un homme… Il me semble me souvenir qu’il y a quelques villages dans les environs. Ca pourrait bien être un habitant de l’un d’entre eux. Vous avez-vous ce que c’était, chauffeur ?

 

-Non. Allons voir.

 

Le chauffeur, l’homme aux lunettes et le dandy descendirent et se dirigèrent vers l’endroit où le choc avait eu lieu. Vu qu’ils n’avaient pas de torche, ils se servirent des lumières de leurs portables pour s’éclairer. A quelques mètres, une masse sombre, qui semblait bouger encore, se découpait sur le bitume.

 

-Juste ciel ! Mais que vois-je ? Ca a l’air de bouger encore… Oh Seigneur, cela m'a tout l'air d'un grand enfant!...

 

Dans le véhicule, les cinq personnes qui étaient restées étaient angoissées. Personne n’osait le dire, mais tous avaient au cœur cette crainte que leur chauffeur eût percuté un homme. Ils attendirent ainsi quelques minutes, qui leur parurent une vie.

 

Enfin les trois hommes revinrent. Ils reprirent leur place dans le véhicule en silence, avec une mine qui parut sombre à ceux qui les avaient attendus. Ceux-ci craignaient et attendaient à la fois leurs réactions. Ils attendirent. Aucun des trois hommes ne dit rien. La grosse dame rompit enfin le silence :

 

-Alors ?

 

-C’était un jeune homme, dit le dandy…

 

-Subhanallah !

 

-Mon Dieu…

 

La dame au châle se tint la bouche. L’enfant de troupe frémit. La fille à ses côtés resta pétrifiée.

 

-Mais qu’est-ce qui vous prend de dire des choses pareilles ? Calmez-vous tous… Calmez-vous… C’était un âne, dit l’homme aux lunettes, qui goûta mal à la plaisanterie du dandy. Il ne faut pas s’amuser avec ces choses-là ! Quelqu’un pourrait être cardiaque… Mais qu’est-ce qui vous a pris ?

 

-Ha ! Ha ! Si vous aviez vu vos têtes ? Pourquoi l’ai-je fait ? Cela m’amuse… Un homme ou un âne, ou est la différence ? Je ne vois que la taille des oreilles… Pour ce qui est de l’intelligence, je ne vois rien. Un âne a la sienne proportionnelle à la distance qui sépare les deux oreilles. L’homme, à celle séparant ses deux yeux. Dans les deux cas, peu de chose. Et pour ce qui est des sentiments… L’on en a que pour nos connaissances. Les hommes sont si prompts à s’émouvoir de la mort de leurs semblables. Je trouve cela ridicule… C’est souvent feint. Etes-vous déjà allés à un enterrement ? Les sentiments en cirque ! Et puis ne faites point les hypocrites. Je suis certain que quelques uns d’entre vous avaient déjà commencé à dégager toute leur responsabilité en ne la versant que sur le chauffeur. Après tout, s’il se fût agi d’un homme, ce serait lui qui l’aurait percuté… Ah ! mais… Diable ! Ne me jetez point ces regards de haine et de mépris, ils m’enrhument ! Où est passé votre sens de l’humour ?…

 

-Mais quel genre d’hommes êtes-vous donc si vous pensez réellement ce que vous dites ? dit la femme aveugle, sa voix tremblant d’émotion.

 

-De ceux qui rient, madame… vous devriez vous y mettre. Votre visage est trop harmonieux pour que vous l’assombrissiez en ne souriant pas.

 

-Vous êtes vraiment un malotru, lança la grosse femme. Tchipp !

 

-Ainsi soit-il, madame. Ainsi soit-il.

 

-Gorgui, il ne faut pas être comme ça…

 

-Tiens tiens, Dieu vous aurait-il laissé pour que vous puissiez parler et dire autre chose que

 

« Alhamdoulilah » ? Méfiez-vous de lui, il quitte souvent les âmes au moment où l’on s’y attend le moins. Il a même laissé tomber son fils sur la croix, à ce qu’on dit. Quel père !

 

-Astafiroulah… Dieu… avoir un fils… Vous êtes maudit, mon enfant… Maudit ! Dieu vous sauve !

 

-Qu’il essaie voir, il abandonnera au premier essai, je le ferai désespérer de mes pourritures… !  

L’on commença à haïr ce personnage.

 

« Qu’avez-vous fait du corps ?

 

-Nous l’avons jeté au bord de la route, assez loin cependant pour que l’odeur soit moins agressive aux voyageurs. Je plains juste le propriétaire… Mais enfin, il n’avait qu’à garder son animal ? Qu’est-ce qu’il faisait sur la route à minuit ? Bon… Et si l’on repartait ? On a déjà perdu beaucoup de temps, et Saint-Louis est encore loin. On y va ?

 

Le chauffeur prit les deux bouts de fils et les frotta l’un contre l’autre. Aucune étincelle ne jaillit. Il réessaya. Une, deux, trois fois. Pas un éclat.

 

-Alors chauffeur ! s’impatienta la grosse dame.

 

-Ca ne démarre pas. Il n’y a pourtant aucun dysfonctionnement, elle a été révisée hier.

 

-Pourquoi elle ne démarre pas, dans ce cas ?

 

-Je n’en sais rien.

 

-J’aurais préféré une autre cocasserie… Y a-t-il un mécanicien dans cet amas d’âmes pauvres ? Non… Eh bien, causons… L’on a toute la nuit…

 

Le chauffeur s’apprêtait à descendre du véhicule afin de vérifier son moteur et sa batterie quand il vit devant le véhicule une silhouette qui s’avançait. Il essaya de dire quelque chose mais ne le put pas. Aucun mot ne sortit de sa bouche. Il essaya de lever le doigt mais ses membres semblaient ne plus lui obéir. Etait-il le seul à avoir remarqué la chose qui venait vers eux ? Il écarquilla les yeux en regardant l’ombre mystérieuse s’avancer doucement.

 

Ce qui se produisit en cet instant fut inexplicable.

 

La voiture sembla se soulever de terre et flotter. L’atmosphère s’éclaira tout d’un coup d’une lumière rougeâtre, comme si un immense feu avait été allumé quelque part non loin. Tout ceci se passait dans un silence surnaturel, angoissant. L’univers semblait s’être tu, et tous les mille petits bruits qui, un instant avant animaient la nuit avaient disparu. Les voyageurs, terrorisés, étaient dans le même état que le chauffeur : ils ne pouvaient crier ni parler. Une force inconnue semblait s’être emparée de leur corps. Ils étaient faibles. Sur leur visage, se lisait un effroi que seule la vue d’une chose fantastique provoquait. Tout ceci se produisit en un rien de temps. Le « sept places », suspendu quelques mètres au-dessus du sol, semblait être un patin que quelque marionnettiste manipulait. Au bord de l’évanouissement, nos passagers furent cependant contraints de rester conscients… Leur volonté semblait s’être dérobée avec la chaleur de leur corps. Soudain, la voiture sembla enfler, doubler de volume. De l’extérieur, elle avait le même aspect, mais l’intérieur était distendu, l’espace entre le chauffeur et le tableau de bord se rallongea, la carrosserie s’écarta, en sorte qu’il y eut bientôt de la place pour qu’un homme pût se tenir debout devant les huit passagers. Ces derniers, voyant la magie qui se passait, furent saisis d’une indicible terreur. Leurs entrailles se soulevèrent, et leur cœur battait si vite qu’on eut dit que leur poitrine allait exploser. L’on  voulut s’évanouir, l’on n’y parvint pas.

Un individu apparut en cet instant devant eux.

 

Il n’est pas de mots assez forts dans la langue pour décrire cette apparition. Bien qu’il eût la forme d’un homme, tout en lui était inhumain. Ses yeux étaient deux minces entailles rouges dans un visage émacié. Son nez n’était qu’un vague trait au milieu de sa figure. Il était chauve, et dans son regard insoutenable brillait un feu maléfique, qui semblait être celui qui éclairait l’endroit de ses rougeurs. Cet homme ressemblait plus à quelque créature mythologique qu’à un homme. Son expression faciale était terrible, surnaturelle, oppressante. Elle semblait déclencher chez ceux qui la voyaient une inexplicable sensation de malheur et de tristesse. Ses joues creuses lui donnaient un air malade, squelettique, un air de maigreur qui le rendait plus effrayant encore. La sécheresse de ses traits semblait être celle de son cœur, s’il en avait un. Jamais chez un être le physique et l’âme n’étaient si bellement accordés et symétriques. La vue de cet être plongea les passagers dans un effroi qui frôlait la démence. Aucun d’eux ne put détacher son regard de celui de l’homme, qui semblait les regarder tous à la fois sans avoir à bouger ses yeux, qui n’avaient d’ailleurs pas de pupilles : il n’y avait dans ces fentes qu’un espace rouge, vitreux, effroyable, profond, où l’âme se noyait. Le vieillard à l’avant, qui était avec le chauffeur le plus proche de l’apparition, ne put sortir un mot de sa bouche, qu’il avait largement ouverte. Il perdit son chapelet. La dame aveugle voyait ce qui se tenait devant eux. Cet être semblait visible autant qu’aux yeux qu’au cœur.

Après un moment qui fut un siècle, l’homme sourit, et son sourire fut un supplice. Il parla d’une voix lente, caverneuse, horrible, d’outre-tombe :

 

« Ne faites pas semblant d’ignorer qui je suis, vous le savez.  Et vous savez tous pourquoi je suis là. L’heure est venue de vous acquitter de votre dette… L’heure est venue de me payer. J’ai attendu que vous soyez tous réunis. C’est moi qui vous ai réunis. Maintenant, il est temps… »

Il s’arrêta un temps, regarda la mine blême des passagers qui ne demandaient plus qu’à mourir pour échapper aux yeux de cet être mystérieux, inconnu, terrible qui se dressait devant eux. Il sourit, et reprit avec cette lenteur effroyable, tranquille dans la voix :

 

« Je lis dans vos âmes aussi clairement que si vous me les eussiez ouvertes. Je vous connais. Ne faites pas semblants d’ignorer. Ne faites pas semblants de ne pas me connaître. Vous avez fait appel à moi, par le passé. Croyiez-vous que le service que je vous ai rendu alors serait gratuit. L’heure est venue… » Il éclata ensuite d’un rire aigu, cruel, sans âme, mais saisissant. Puis il poursuivit :

 

« Je vois que les hommes ne changeront jamais. Vous faites vos actes et ne les assumez jamais. Vous êtes si faibles, si lâches, si faciles à attirer. Je vais vous rafraîchir la mémoire, et vous dire ce qui m’amène à vous. La Mort… Vous êtes tous responsables de la mort d’un être de votre entourage. Vous ne l’avez pas tué directement, je me suis chargé de cette besogne pour vous. Mais je n’ai fait que vous obéir. Je n’ai fait qu’obéir à vos souhaits les plus enfouis dans vos cœurs, mais que vous désiriez le plus qu’ils se réalisent. Vous m’avez appelé dans vos prières secrètes, et je suis venu. Je vous ai obéi, vous tirant d’un mauvais pas, vous sauvant. J’ai tué ces êtres qui vous gênaient. Mais vous êtes ingrats : au lieu de me remercier, vous avez remercié Dieu, qui vous avait abandonnés, une fois de plus. Mais je viens prendre ma paie : vos vies.

 

Tous les passagers déglutirent sans pouvoir dire un mot.

 

« Oui, sous vos airs, vous êtes une assemblée de meurtriers… Vous vous rappelez ? Des amis, des proches morts récemment ? Osez nier n’avoir pas voulu leur mort ; vous les avez tués. Vous et personne d’autre. Je n’ai lu qu’en vos cœurs. Chacun de vous a tué pour des raisons différentes. Il arrive parfois que vos souhaits les plus criminels soient exaucés. Lorsque cela arrive, le regret ne sert à rien. Vous l’avez souhaité, il faut assumer. De la même manière que vos rêves les plus magnifiques adviennent parfois, les noirceurs de votre cœur ne sont pas des volontés dont il faut faire bon marché. Assumez ces meurtres. Ce soir ils vous mèneront en Enfer. Faites face à vos péchés.  

 

Le mystérieux visiteur se tut, comme pour constater l’effet de son discours sur les huit visages qui le regardaient sans ciller. Aucun de ceux-ci n’avaient changé : tous étaient livides de terreur, la bouche ouverte les yeux exorbités. Ils avaient peur. Ils ont toujours peur. La voix reprit :

 

« Oui, chacun de vous en a un. Chacun de vous : toi, Macodou, chauffeur au silence lourd de secrets ; toi, Cheikh Ahmadou, pauvre dévot qui cherche la rédemption dans la religion ; toi, Absa, femme aux multiples visages, prête à tout pour arriver à ses fins ; toi, Gabriel, qui essaie de dissimuler ta faute derrière un masque d’intégrité ; toi, Isseu, aveugle pas si innocente que le laisse paraître ton air ; toi, Daouda, élève dont l’intelligence a eu un prix ; et toi, Madeleine, dont la beauté n’a d’égale que l’horreur de tes actes ; enfin toi, Mohamed, le mal-nommé, l’athée sans scrupules. Oui, vous tous êtes coupables d’un crime, dont le terreau a été la présence dans votre cœur de la volonté du Mal. Je viens vous prendre, vos crimes ne doivent rester impunis, ils ne le peuvent. J’ai besoin de main-d’œuvre. Et  vous m’avez montré que vous méritiez d’être à ma solde. Vous mourrez avant d’arriver à Saint-Louis. »

Cette annonce tomba comme un couperet. Elle ne souffrait aucun doute sur sa vérité, tant elle fut dite d’un ton cruel et implacable, empreint de fatalité, les huit passagers frémirent. Le désespoir les envahit. La mort… Ils mourront ce soir La voix reprit :

 

 « Cependant, je ne vous tuerai pas tous. J’ai envie de m’amuser un peu. Vous êtes huit, je ne recevrai que sept d’entre vous. J’épargnerai l’un d’entre vous, je suis d’humeur magnanime ce soir. Mais il y a une condition, je ne choisirai pas. Car vu que je n’ai aucune préférence, vu que vous êtes tous si également damnés, je vous laisse choisir la personne qui va survivre… Racontez-vous vos histoires, soumettez votre sort au jugement des autres. Aujourd’hui, vous êtes un tribunal dont chaque juré est un coupable. Quand vous entrerez dans Saint-Louis, vous serez tous à mes côtés sauf une personne, celle que vous aurez choisi d’épargner… C’est moi qui ferai office de juge suprême. Je lirai dans vos cœurs, à la fin de chaque récit, je verrai le sentiment qui s’est emparé de vous tous pour la personne qui vient de se livrer à vous. Cela me divertira un peu. Et selon le sentiment que vous aurez éprouvé à l’égard de cette personne, dégoût ou compassion, cette dernière devra mourir ou survivre. Celui ou celle d’entre vous qui aura obtenu le plus de compassion survivra. Et surtout, n’essayez pas de tricher, cela ne servirait à rien ; vous n’avez aucune prise sur vos sentiments, qui sont spontanés. Ne doutez pas que je puisse déceler à la première seconde qui suivra le récit que vous aurez entendu ce que la personne qui l’a dit vous inspire vraiment… Je ne suis pas le Diable pour rien. Je marche sur Terre avec la puissance de Dieu. Je comptabiliserai et, à la fin, j’emporterai sept d’entre vous qui auront le plus dégoûté leurs frères. Frères ! Ha ha ! N’essayez également pas de mentir, je vois tout… N’édulcorez pas vos histoires, ne soyez pas complaisants, soyez vrais, pour une fois… Tout mensonge vous disqualifiera, et vous n’aurez aucune chance de survivre… »

 

Un vent froid se leva, et s’engouffra dans le véhicule suspendu.  

 

« Aucune, est-ce clair ? Maintenant, je vais me retirer, mais n’oubliez pas que je vous observe. Je suis en vous. Ce véhicule est sous mon contrôle, je peux l’arrêter quand je veux, je peux vous tuer quand je veux. Mais je veux vous voir vous débattre. Je veux voir certains d’entre vous espérer, puis mourir fatalement. L’affaire ce soir ne sera pas de déterminer le meilleur d’entre vous, mais le moins monstrueux. Je suis curieux de voir qui va s’en sortir : vous me semblez tous si pareils… Je vous offre une chance de sauver une vie en remplacement de celle que vous avez indirectement enlevée. Que devenez-vous devant la mort face à d’autres hommes ? Je vous attends de l’autre côté. Jouez, malheureux, jouez ! Luttez ! Luttez pour vos vies ! »

 

L’homme s’évanouit dans un éclair aveuglant de lumière rouge.

 

Le « sept places », reprenant ses dimensions intérieures normales, revint se poser sur le bitume. Le temps, qui semblait s’être figé, recommença à s’écouler, complice du Diable, rapprochant toujours plus, inexorablement, sept personnes d’une mort certaine. Saint-Louis était à moins de quatre-vingt kilomètres. Une heure. Une seule. Les échos d’un rire méphistophélique résonnèrent encore longtemps dans la nuit, qui revenait peu à peu à la vie. Un silence tranquille s’installa de nouveau.

Ils restèrent silencieux de longues minutes. Ils auraient voulu se convaincre que ce n’était qu’un cauchemar, mais il suffisait de voir la tête de son voisin pour se rendre compte que tout était vrai. Ils avaient vraiment vu le diable. Et ils seraient sept à mourir ce soir.

En ce moment, chacun devait se dire : « je vais peut-être mourir ce soir. Mais je peux survivre. Ma vie ne dépend plus de moi, mais d’eux. » Et tout de suite, les autres apparaissaient subitement sous un jour nouveau. Celui que l’on haïssait devenait une chance. Chacun était une carte, une voie de salut. Ce qui se passait était terrible et beau à la fois : tous les voyageurs, tout en étant rivaux, étaient alliés. La vie de l’un d’eux allait être sauvée par les autres.

 

L’enfer, c’est les autres. Le paradis aussi. Ce « sept places » en était la preuve vivante.

 

Ils se taisaient encore. Ce fut le dandy qui parla le premier :

 

-Allez, mes amis, chers comptables d’âmes, arrêtez donc ces calculs… Restez donc dignes, je vous en prie, un peu de tenue morale, dit-il en éclatant d’un rire sardonique.

 

-Mais de quoi parlez-vous, demanda l’homme du deuxième rang ?

 

-De quoi je parle ? Voyons, Gabriel, est-ce bien ainsi que ce bon diable vous a appelé ? Oui, je disais donc, mon cher Gabriel, qu’il était temps d’arrêter ces calculs auxquels nous avons commencé à nous livrer. Que croyez-vous que nous fassions depuis la disparition de notre visiteur ? Que nous prions Dieu de nous sauver ? Haha ! Vous savez tous qu’il ne nous sauvera pas, nous le savons tous. Alors on essaie de voir comment survivre. On pense déjà à la mort, à qui va survivre, à la possibilité que ce soit nous, à comment faire pour recueillir les voix des autres… C’est admirable, ce  que le diable peut faire dans une âme d’homme… Admirable… Allons, mes amis, plus qu’une heure… Jouissons ! Je suis disposé à faire l’amour à toutes les femmes de ce véhicule. C’est la dernière chose qu’il faut espérer faire sur terre. Il n’y a pas de plus belle dernière volonté ! Jouissons ! »

 

Ce discours fut accueilli avec un silence qui ne niait rien. Le dandy avait raison. Tout un chacun, au fond de lui-même avait dans un coin de sa tête ce tribunal qui s’était composé.

 

Le vieillard récita une sourate que personne n’écouta.

 

« Qu’avons-nous fait au bon Dieu pour attirer à nous le diable ? dit-il ensuite piteusement.

 

-Qu’avons-nous fait ? Ah, tu te demandes encore ce que nous avons fait, vieillard stupide ? gueula la grosse femme qui s’appelait Absa. Mais on te l’a dit ! Tu as péché, comme nous tous ! Vous voyez ? J’avais raison, une fois de plus ! Toujours dans les mosquées, toujours avec un chapelet, toujours une sourate à la bouche, mais vous ne savez que pécher ! Tchiippp… Et tu oses encore demander ce que nous avons fait ? 

Le vieillard ne répondit pas. Le dandy cassa le silence qui menaçait de nouveau.

 

-Ainsi donc, je suis dans une assemblée de pécheurs… Qui l’eût cru ? Qui l’eût cru ? Haha ! Les hommes arrivent à me surprendre encore, quoique je les connaisse tellement… En outre, chers amis damnés, je crois que la présence de ce diable avait une autre explication, que je trouve plus drôle : nous avons renversé sa monture tout à l’heure. Le Diable sillonne la terre sur un bourricot.

Personne, hormis l’enfant de troupe qui, émergeant de sombres pensées, réussit à sourire, ne goûta à la plaisanterie.

 

-Eh bien, cela calcule bien fort ! Soit. Qui veut commencer ? Le temps passe… Le premier cadavre, s’il vous plaît ! J’ai tellement hâte d’entendre les monstruosités que vous avez faites. J’en frémis et me délecte à l’avance du dégoût que vous allez m’inspirer… Quant à moi, je ne m’en cache pas : je suis un suppôt du diable. Je suis d’ailleurs étonné qu’il ne m’ait pas reconnu, tout à l’heure… Allons, un peu de courage ! Qui veut commencer ? Qui veut subir le jugement des hommes, plus terrible que celui de Dieu ? Qui ?

 

Mohamed, puisque c’était son nom, se tut un instant, avant de réciter d’une voix sombre :

 

« Satan rit, et cracha du côté du tonnerre.

L'immensité, qu'emplit l'ombre visionnaire,
Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas.

Un souffle qui passait le fit tomber plus bas. »  

 

Il éclata ensuite d’un rire moqueur : les Barabbas, les meurtriers, c’est nous ! Moi, toi, lui ! Bande gaie de suppôts de Satan. Nous tuons avec l'intention, le pire des crimes! 

 

-Astafiroulah… Mon fils, vous êtes damné

 

-Pas plus que vous ne l’êtes pour l’instant, vieillard. Quel vice vous a donc conduit à tuer, vieux dévot ? Quelle motivation ? Ha ha ! J’ai hâte de vous entendre… Commençons, mes frères et sœurs !

 

-Est-ce la peur qui vous rend si volubile ? demanda la dame aveugle. Je vous avais connu plus silencieux.

 

-Vous n’avez pas tort, ma chère… Isseu, si j’ai bonne souvenance. Je crève de peur, comme tout le monde, mais piaffe d’impatience. Je ne veux pas mourir, mais puisqu’il y a de grandes chances ce soir, pourquoi se taire ? J’aurai tout le temps, dans ma tombe…

 

-Tchiiip, vous êtes vraiment malpoli, déglutit Absa entre deux sanglots.

 

-Et vous, vous êtes grosse, nous sommes quittes. Chauffeur, cher pécheur, allons donc ! Démarrez, que l’on commence !

 

-Un instant, dit Gabriel, qu’est-ce qui nous prouve que cet homme, le diable ou autre, dit vrai ? Qu’est-ce qui nous prouve que nous allons bien mourir ? Pourquoi le croire si facilement ?

 

-Parce que c’est le diable, et qu’il ne plaisante pas. Vous croyez vraiment que ce qui nous est arrivé est une farce ? répondit le chauffeur du véhicule en cherchant le bout des deux fils qui lui servaient à démarrer. Je vais commencer.

 

-Bravo, Macodou, enfin un courage ! s’exclama Mohamed. L’on est toute ouïe, n’est-ce pas, les amis ? Attachez votre ceinture, l’aller simple vers l’Enfer est en marche ! Vous allez bien, Madeleine ? Vous êtes bien silencieuse… Ne désespérez pas maintenant, vous avez une chance sur huit de vous en sortir… Mais non, ne pleurez pas. C’est injuste, je sais. Pourquoi nous, après tout ? Il y en a bien quelques milliards d’autres qui tuent chaque jour en pensée. Mais y eut-il jamais quelque chose de juste ici ? Allons, allons ! Consolez-la donc, Daouda, voyons… Vous avez enfin l’occasion de lui mettre un bras autour de l’épaule. Croyez-vous donc que je sois aveugle à vos œillades vers cette charmante demoiselle ? Je vois tout… Allons-y, Macodou, c’est à vous ! Confessez votre péché à un tribunal de pécheurs ! Ah, Seigneur, votre humour est exquis !

 

L’on ne prêtait plus attention aux provocations de Mohamed. L’on écoutait déjà le chauffeur qui, après avoir démarré la voiture, commença à parler d’une voix calme et monocorde. 

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