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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite 2.

12 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S.

Chapitre II: La Bordée (2).

 

 

Durant cette brève algarade, le chauffeur, qui avait été sa cause originelle, était resté impassible, presque indifférent. Rien ne semblait pouvoir l’ébranler dans ses méditations intérieures, le déloger des sphères de sérénité et d’effrayante placidité où il semblait s’être muré. Dans le noir, ses yeux fixes brillaient d’un éclat particulier, jetant sur le bitume qui défilait inexorablement un regard d’où ne filtrait aucune pensée. Tout en lui semblait hermétique, inaltérable, affreusement imperturbable. Au fond du véhicule, sur l’inconfortable banquette arrière, à l’extrême gauche, l’enfant de troupe avait suivi la scène avec un sourire ou l’amusement disputait à l’effarement l’honneur de l’expression à porter au visage. Il n’avait rien dit, mais avait pensé tout haut : « qu’ils sont bêtes ! Mais qu’ils sont bêtes ! ». Un savoureux mot d’Einstein, de la même façon que celle d’Hampaté Bâ lui était venue plus tôt à l’esprit, résonna à son cerveau vif : ‘’il existe deux choses infinies : l’univers et la bêtise humaine ; encore que pour l’univers, rien ne soit sûr…’’ Il faillit le chantonner l’air de rien. Auraient-t-ils saisi la subtilité et la méchanceté de l’attaque ? Trois au moins, hélas, non. Le quatrième avait une chance. Aucun d’eux n’échappait à son jugement : ni le vieillard qui marmonnait encore une sourate, ni le monsieur qui réajustait ses lunettes sur son nez busqué avec cet air important qui lui était cependant naturel, ni la grosse qui, affalée sur le siège devant lui, et qui lui comprimait les genoux. Ni même le chauffeur qu’il prit pour un faible d’esprit, au même titre que le vieux. Dieu, pensa-t-il, et l’exemple dans tout cela ? C’est sur eux que je suis censé prendre exemple. Faites, Seigneur, que je ne devienne point adulte si c’est cela. En quelques heures, j’en aurai croisé cinq : quatre drôles et un menteur. Il y en a trois que je n’ai encore point entendus. Attendons de voir. Cela pourrait s’animer de nouveau, pour le meilleur ou pour le pire…

 

Il achevait cette pensée qu’une voix se fit entendre, rompant le silence qui s’était réinstallé dans la voiture depuis dix minutes, que ne dérangeaient par moments que la respiration bruyante de la grosse dame et les « alhamdoulilah » sourds du vieux à l’avant :

 

« Puis-je vous demander, à tous, de m’accorder une halte lorsque nous arriverons à Ngaye-Mékhé ? J’ai une chose très importante à récupérer. J’avais espéré que nous arriverions plus tôt, mais ces embouteillages ont tout dérangé. Je vous promets, ce ne sera pas long : juste quelques secondes. Il y a une personne qui m’attend au bord de la route, à la sortie de la ville, au niveau de la station Elton. Elle me remettra juste un colis et nous repartirons. Mais c’est juste si cela ne vous dérange pas. Je pourrai bien me le faire parvenir demain, je trouverai un moyen… »

 

-Ah mais bien entendu, répondit derechef la grosse dame qui s’était relevée subitement, et qui ne manqua pas cette nouvelle occasion de parler. Vous n’aviez même pas besoin de nous avertir, madame. On comprend parfaitement, cela m’est arrivé plusieurs fois. Faites-donc ! En ce qui me concerne, il n’y aucun problème. Elle retomba sur le siège en produisant son rire de monstre, arrachant au passage un couinement insonore au jeune homme assis derrière lui, dont elle avait encore écrasé les genoux.

 

-Je n’y vois pas d’inconvénient non plus, madame, fit l’homme à lunettes assis entre les deux femmes.

-Nous nous y arrêterons inchAllah.

 

-Je n’ai rien contre, dit l’élève en se remettant de sa douleur.

 

-C’est d'accord pour moi aussi, vous le demandez si gentiment, dit une jeune femme que l’on n’avait pas encore entendue, assise au fond du véhicule, à droite de l’élève. Manifestement, l’état d’énervement impatient qui l’avait conduite à mitrailler du regard son jeune voisin lorsqu’il entra dans la voiture, à la gare, s’était dissipé au cours du voyage. Elle souriait presque. Et elle était belle. L’enfant de troupe l’avait déjà remarqué lorsque son regard croisa le sien, incendiaire, à la gare. Mais bien qu’elle fût fâchée, sa beauté restait visible ; elle semblait même accentuée par la dureté qu’imprimait cet état d’âme à ses traits si délicats. Maintenant qu’elle souriait, l’élève, risquant un regard à sa droite, un de ces coups d’œil volés que seuls les voyeurs, les dragueurs invétérés et, accessoirement, les enfants de troupe savent jeter sans être pris en flagrant délit de contemplation, pensa avec cette simplicité qui ne sied qu’aux évidences de la beauté: « Elle est aussi jolie qu’un printemps. »

 

-Je crois que presque tout le monde a donné son accord, dit l’orateur du second rang avec un sourire satisfait. Il ne reste que vous, monsieur, continua-t-il en se retournant…

Personne ne parla.

 

-Monsieur… ?

 

Toujours aucune réponse de l’homme plongé dans le noir, qui complétait le trio de la banquette du fond.

On pensa qu’il s’était endormi. L’on essaya une dernière fois, en haussant la voix.

 

-Monsieur… !!

 

-Oui ?

 

-Excusez-moi de vous réveiller, je croyais que vous étiez en veille : j’aurais juré vous avoir entendu chantonner à l’instant…

 

-Vous avez l’oreille fine. Même mademoiselle à mes côtés ne m’a pas semblé entendre. Comment aurait-elle pu sinon résister à cet air divin ? Elle aurait dû fondre en larmes, que Diable ! Vous m’avez l’air d’un homme de culture et d’esprit. Avez-vous reconnu le dramatique mais non moins sublime air des Huguenots ? (Il chantonna) « Ô beau pays de la Touraine… » Voyez-vous le faste des décors et du ballet du grand-opéra ? Nous sommes au troisième acte, tenez… L’héritier du grand Rossini est là ! Le plus perfectionniste des grands compositeurs du XIXe siècle européen. Meyerbeer ! L’avez-vous écouté ?

 

-Non, je ne sais même pas qui c’est. Je ne connais pas parfaitement la musique classique européenne…

 

-Bédiable, je me serais donc fourvoyé dans l’évaluation de votre esprit ! Pauvre malheureuse âme, soupira l’homme avec une affliction réelle qui perçait.

 

- Je voulais simplement vous demander si vous aviez entendu la requête de cette dame, dit l’homme à lunettes qui sembla passer outre la désespérée et injurieuse remarque de son interlocuteur. Elle souhaiterait…

 

-J’ai parfaitement entendu, et cela m’est complètement égal. Je n’aime pas être dérangé quand la musique m’envahit. Que nous nous arrêtions pour la nuit ou pour une seconde, cela m’est absolument égal. Faites et laissez-moi seul avec la céleste musique. C’est dit…

 

-Voilà au moins qui a le mérite d’être clair, dit l’homme du second rang en souriant. Ce véhicule est bien étrange par ces passagers, acheva-t-il pour lui-même, ignorant qu’au même instant, tout le monde, excepté le vieux qui était perdu dans Dieu et l’élève dans la contemplation de la jeune femme à ses côtés, faisait la semblable remarque en pensée. Chauffeur, vous avez entendu ? A la station Elton de Ngaye…

Le chauffeur ne répondit pas.

 

-Merci, dit tout doucement la femme qui avait formulé la requête. Merci à tous.

Elle avait parlé avec tant de délicatesse, tant d’humilité que l’homme à ses côtés, surpris de tant de sincère gratitude en un seul son de sa voix, qu’elle avait fort douce, se retourna et la considéra. Elle devait avoir une quarantaine d’années. La tête couverte d’un châle bleu turquoise, elle portait des lunettes, grosses, noires, dont il se demandait l’utilité dans une telle obscurité. L’explication lui parvint un instant plus tard, quand il la vit tâtonner pour retrouver le manche du baisse-vitre, encore miraculeusement intact, pour remonter la vitre et se protéger de l’air froid qui avait commencé à s’engouffrer dans le véhicule. Elle était aveugle. Mais malgré la taille des lunettes, l’homme arrivait à voir distinctement le visage fin et long de sa voisine, son nez droit, son menton relevé sans être agressif et ses pommettes saillantes : autant d’attributs qui lui donnaient une beauté sauvage mais douce à la fois. « Ses yeux jadis durent être grands et beaux », se dit l’homme songeur, en détournant son regard.

 

On arriva à Ngaye. La ville ne dormait pas encore et était même joyeusement animée, alors que vingt-trois heures sonneraient bientôt. La chaleur de la nuit avait poussé les habitants au dehors, à la quête d'une improbable brise. Alors que la voiture traversait lentement la ville, se dirigeant vers la halte prévue, nos passagers purent profiter des atours de cette commune.

 

Ngaye-Mékhé avait de multiples charmes. Sa célébrité, cependant, était surtout assurée par ses productions de chaussures en cuir. C’étaient des étals partout, des boutiques, des comptoirs où étaient achalandés des chaussures aux formes aussi diverses que les occasions qui pourraient pousser les mettre. Ici c’étaient de magnifiques souliers faits main, et qui n’avaient à rougir devant aucune production d’Helston, de Redskins, de Rampazzo ou de Florsheim ; de ce côté des sandales pour la détente qui n’en étaient pas moins raffinées ; là c’étaient de magnifiques babouches qui, en qualité, valaient deux paires d’espadrilles et quatre d’escarpins tout en valant cinq fois moins en prix. Ces babouches aux motifs somptueux, rappelaient l’apparat riche des anciennes princesses, ces femmes, ces grandes royales, ces élégances, ces reines, ces nobles Linguères de l’ancien empire du Djolof, dont Ngaye est, avec Louga et Kébémer, l’un des joyaux.

 

Ngaye jouissait des auras croisées de deux dimensions : celle historique d’abord, que lui avait conféré les faits de guerre des anciens royaumes du Cayor et du Ndiambour jadis unis; artisanale ensuite, telle que sa production d’articles de cuir et d’objets de toutes sortes, d’art surtout, la lui assurait. De plus, sa situation géographique privilégiée, entre les deux grands poumons régionaux que sont le nord-ouest et le centre-ouest, Saint-Louis et Dakar, la grande côte et la façade atlantique dakaroise, avait alimenté un temps la rumeur d’un transfert céans de la capitale. Mais la chose fut plus facile à dire qu’à réaliser, et mourut comme elle était née : à l’état de projet. L’idée n’était pourtant pas mal pensée : le site géographique même de Ngaye, qui est autre chose que sa situation, offrait toutes les garanties d’un espace ouvert et non comprimé comme peut l’être Dakar. Imaginez-vous d’immenses plaines qui s’étendent à perte de vue, où foisonnent prairies et pâturages sur lesquels paissent à longueur de journée maints animaux domestiques, champs, bosquets. Ces plaines, qui annoncent l’océan Atlantique à l’ouest, sont à cette grande côte du Nord du pays ce que la Flandre française est à la région Nord-Pas-de-Calais en France : un hinterland, c’est-à-dire un arrière pays. On retrouve à Ngaye, à peu près, les mêmes caractéristiques géographiques que celles du « plat pays ». Car comme la Belgique, par la solidarité des caractéristiques de ses terres, leur platitude donc, commence en réalité, géographiquement, dans l’arrière pays à l’est de Dunkerque, dans ces plaines flamandes baignées par la mer du Nord, dont les collines de l’Artois constituent le premier vrai repoussoir, la zone de contact entre Ndiambour et Cayor, au cœur de laquelle Ngaye se trouve, se décline comme un vaste talus, qui sépare la plaine des hauts plateaux, et annonce Tivaouane, qui est la vraie entrée dans le montagneux Cayor par le nord. C’est ainsi aux confins de près de cent cinquante kilomètres d’étendues planes et d’une région montagneuse que Ngaye se trouve. Cette position de carrefour géographique avait été un atout de taille dans ce projet d’en faire le cœur économique du pays. Son accessibilité avait enchanté les auteurs du projet et le président de la République bâtisseur, avait trouvé l’idée géniale –et l’avait donc faite sienne. Les seuls défauts de Ngaye, hélas, sont de n’avoir pas une ouverture sur l’Atlantique, qui ne s’étend pas jusque là, et de pâlir de la concurrence avec Thiès et, à un degré moindre, Louga. Mais quel atout cela eût été pour cette ville: arrière-pays fort et avant-port ! 

 

Le « sept places » arriva à la station. La pause qui devait durer une trentaine de secondes, le temps juste que l’on remît le colis à la dame aveugle, dura cinq minutes. Le monsieur au fond du véhicule, celui qui chantonnait, avait soudain dit, avec une désinvolture surprenante : « J’ai un besoin des plus pressants. » Il avait demandé à sortir et se dirigea d’un pas nonchalant mais élégant vers les toilettes de la station. Le chauffeur l’y suivit. Et les autres passagers du sept places sortirent finalement se dégourdir les jambes quelques minutes : après tout, cela faisait près de quatre heures qu’ils étaient assis.

 

Le jeune enfant de troupe notamment bénit cette pause et détendit ces pieds douloureux. Il jetait de furtives œillades sur sa belle voisine qui, bien que ses yeux fussent mélancoliquement fixés sur les ténèbres de la plaine qui s’étendait de l’autre côté de la route, sentait l’intérêt que lui portait le jeune homme qui croyait épier incognito, et l’insistance de son regard. Des multiples dons non charnels de la femme dans l’art de se faire désirer, le plus banal est l’indifférence qu’elle feint à l’égard de l’attention mâle. Le plus classique est le mépris qu’elle lui témoigne. Le plus ingénieux, le plus inexplicable, est la haine qu’elle lui nourrit. « Tu es encore trop jeune, mon chéri, pensa-t-elle en souriant malicieusement… » Un peu plus loin, adossés à la voiture, la grosse dame et le monsieur à lunettes conversaient. Mais de quoi ? Qui les eût vus là se serait posé la même question, tellement leur dissemblance physique frappait, mais l’on a vu qu’il n’y avait pas que celle-ci. Un vrai abîme intellectuel existait entre ces deux âmes qui semblaient pourtant s’entendre, soit que la médiocrité s’élevât au niveau de la lumière, soit la que lumière descendît au niveau des ténèbres. Aucune de ces solutions n’était satisfaisante : la première était impossible : un quintal de bêtise ne saurait s’élever, au sens propre comme figuré ; la seconde illogique. Pourtant, ils discutaient. Mais de quoi, Seigneur ?

 

La dame au châle était descendue quelques secondes puis était remontée. Elle était si discrète qu’elle semblait ne pas vouloir déranger les autres de sa présence. Cependant, au moment de remonter dans le véhicule, elle avait demandé l’aide de la jeune femme qui était au fond du véhicule. Celle-ci s’était empressée de l’aider, la tenant par le bras, la guidant dans tous ses gestes avec une attention particulière. « Merci beaucoup, ma fille… » La jeune fille fut comblée de joie par ce mot de cette dame qu’elle connaissait à peine, mais dont l’attitude l’émerveillait déjà. Ce n’était point de la pitié par égard à son handicap physique : c’était un de ces attachements inexplicables qui vous lient naturellement à une personne, qui font que vous l’admirez spontanément, gratuitement. Elle lui sourit. La femme, comme ayant perçu à travers les ténèbres dans lesquelles sa cécité l’avait plongée le sourire de la jeune femme, le lui rendit sans dire mot. Cela venait du cœur.

 

Le vieillard avait fait quelques pas les bras croisés dans le dos, le chapelet à la main, et s’était arrêté, les yeux levés vers le ciel, au milieu de la station. Lui aussi était discret, mais d’une discrétion autre, qui confine à l’absence, à cette absorption et cette dilution compète de l’âme dans la prière et la quête du Seigneur. Il se retourna et revint lentement vers le véhicule. Il rêvassait quand soudain son regard croisa les yeux de la grosse dame. Il crut avoir vu sur ses lèvres un sourire, qui avait l’air de dire : « tout à l’heure, ce n’était que du cinéma ; tu es mon ami… ».

 

Cette sortie inopinée révélait la troupe dans toute sa diversité. Et dans toute son étrange composition. Si l’on pénétrait les pensées de chacun de ces individus à cet instant précis, l’on serait autant surpris de la différence de leurs pensées intimes que de la façon dont elles sont paradoxalement reliées. Chacun d’eux pensait d’une façon ou d’une autre, indirectement ou non, consciemment ou non, à un autre passager. La dispute qui avait animé le voyage tout à l’heure ainsi que les savoureux échanges qui s’étaient produits rendaient leurs effets en ces moments. La complexité de la nature humaine aidant, chacun s’était fait une petite idée de son voisin, avait imaginé des choses, avait décidé d’une attitude à tenir ou maintenir. Les plus impudiques en attendaient encore, les projets les plus diverses étaient ficelés dans quelque coin de chaque cerveau, en vue du reste du voyage. La complexe toile des relations humaines, dont les sentiments, les jugements et les affects à l’égard de son prochain sont les fils, avait commencé à se tisser entre ses individus qui, il y a quelques heures encore, ne se connaissaient pas. Qui avait commencé à s’intéresser à un autre, un tel méprisait un autre quidam, celui-ci se moquait de celui-là, celui-là craignait celui-ci ou le détestait, tel autre était indifférent. Etc. C’est également cela, la magie du « sept places ».

 

Le chauffeur marchait derrière l’homme du fond, l’amateur de musique. Etant donné qu’il avait trouvé un malin plaisir à dissimuler son visage dans les ténèbres des encoignures du véhicule, le chauffeur n’avait pu distinguer nettement les traits de son visage, comme il avait pu le faire avec les autres. Qu’il était bien mis, tout en étant simple ! Un pantalon de soie noir et une chemise bleue ciel avaient suffit à son élégance. Il avait dans la démarche cette majesté noble des fauves, qui ressemblait à un alanguissement. Et cette forme de nonchalance, loin d’être une discordance à cette allure, en était l’indispensable  agrément.

 

La station, à cette heure, était bien peu animée. Quand, après avoir fait leurs besoins, ils se retrouvèrent face à face en pleine lumière, le chauffeur put détailler le visage de ce singulier personnage. Il était tout ce qu’il y avait de plus laid. Sa mise élégante n’avait d’égal que le désordre de ses traits : ceci compense cela. Sa tête était grosse, disproportionnée par rapport au reste du corps, auquel elle était reliée par un cou maigre, dont on se demandait par quel miracle il ne se rompait pas. Le nez épaté, les joues flétries et creuses, le menton fuyant, cet homme n’avait pas la beauté qu’avait pu laisser supposer sa culture et son apparat. Cependant, il avait du charme. De celui là que confère la laideur. Un charme terrible, laid, magnétique, irrésistible. Ses yeux profonds et clairs étaient sévères. Ses lèvres, larges et plissées, donnaient à son faciès une moue méprisante que ne pouvait justifier que l’assurance de quelque supériorité intellectuelle ou sociale. Enfin, il était impossible de lui donner un âge. Il semblait être hors du temps, passer entre les lignes des âges aussi facilement que s’il eût marché. Quoique ses joues laissassent deviner un certain âge, la vigueur apparente de son corps et son front qu’aucune ride ne plissait vous eussent convaincu du contraire.  Le chauffeur, pour la première fois de la soirée, parut impressionné par l’individu qui se tenait devant lui.

 

« Votre véhicule est un régal, monsieur, rappelez-moi d’y monter une prochaine fois. Je m’amuse comme je ne l’ai fait depuis longtemps, surtout dans ce type de véhicule. Il en sort de la bêtise par tous les trous de sa carrosserie, qu’elle a fort laide. L’on ne devrait être au bout de nos surprises, ne pensez-vous pas ?

 

-Je suis de votre avis.

 

-Bien. Votre laconisme manque cruellement de personnalité et de réflexion, cher ami...

 

-Et votre arrogance de méchanceté, ce qui en fait une enveloppe vide.

 

-Ha ha ! La méchanceté… Puis-je allumer ma pipe ? Merci… La méchanceté… Elle n’appartient qu’aux médiocres et à ceux qui considèrent leur prochain, dût-cette considération être de la haine. Je ne suis pas de ceux-là. Envers les autres, envers vous, je n’ai qu’une superbe et désinvolte indifférence. Je ne vous hais ni ne vous aime. Je vous regarde de haut, d’un pilastre: mes goûts m’en ont donné le droit. Le seul sentiment humain qui me relie constamment à vous -puisque l’indifférence, différant en cela du mépris, est absence de sentiment, pure attitude donc- c’est le cynisme. En ce qui me concerne, l’art de se faire haïr pour ne point aimer ou créer d’attaches. C’est la seule chose dont il faut s’armer dans les commerces humains. Tout le reste, le mépris, l’amour, l’amitié, est futile et meurt. L’art seul compte, qui est éternel et ne vous trahit jamais. Et la musique est le plus beau des arts.

 

-Je vois. Encore un de ces crétins qui se prennent pour des exceptions. Esthète ?

 

-Entre autres qualités. Mais je réclame plus.  

 

-Dandy donc.

 

-Me voici. 

 

-Vous n’êtes pas très crédibles, reprit le chauffeur après l’avoir considéré un moment. Nous sommes au Sénégal, en 2011. Croyez-vous que votre personnage, provocateur, subversif, paresseux révolté vaille encore quelque chose ? Le dandy cynique, précieux, hautain, on connaît. C’est un cliché suranné, cela ne tient plus la route. Même en Europe, vous seriez ridicule.

 

-Oui, je le sais. C’est bien pour cela que je le fais. Et entre nous, un chauffeur qui sait ce qu’est un dandy n’est pas très courant non plus. Vous m’étonnez… C’est à se demander si vous êtes bien ce que vous prétendez être. La fumée ne vous dérange pas ? 

 

Ils se turent tous deux un temps, s’observant les yeux dans les yeux. Il y avait là deux forces qui se défiaient. Celle, mystérieuse et tranquille du chauffeur d’une part ; de l’autre, celle exubérante mais non moins imperturbable car indifférente du dandy. Il y avait également deux physiques particuliers qui se toisaient. Le chauffeur rompit ce duel silencieux :

 

-Vous êtes un con.

 

-Il faut en être un pour reconnaître son semblable. C’est leur seul talent, camarade. Le vôtre.

 

Le chauffeur sourit et repartit vers le véhicule, où les autres passagers étaient restés dans la configuration dans laquelle nous les avions laissés. Le  dandy marcha un peu, s’arrêta, regarda le petit groupe et dit assez haut : « Cette compagnie porte en elle quelque chose, il y a là quelque intérêt mystérieux, ma foi, ou mon intuition me trompe, ce qui est impensable. » Il éteignit sa pipe, et se dirigea vers le véhicule de sa démarche si caractéristique.

 

Au moment où le « sept places » repartait, il était vingt-trois heures un quart, et il restait plus d’une centaine de kilomètres de route à couvrir. Mais Saint-Louis était déjà dans l’air, ou du moins, dans les esprits.

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