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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 8

15 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Où s’engage une philosophique discussion sur la nature humaine.

 

« Eh ! bien, qui l’eût imaginé ? Voilà un récit fort poignant, narré avec talent, qui semble avoir touché les cœurs. J’espère juste, messieurs dames les juges, que vous avez fait le bon choix : c'est-à-dire que vous avez haï cette chère Isseu. Car laissez-moi vous dire une chose: celui d’entre vous qui aura commis l’imprudence d’avoir de la compassion pour l’un ou l’autre de ses pairs n’aura aucune chance de vivre, et aura fait preuve, au mieux, d’ingénuité, au pire, d’imbécilité : deux attitudes qui, en ces circonstances, ne pardonneront pas, et le mèneront à la mort. Aucun optimisme en la condition humaine ou en la bonté du cœur humain ne saurait ici prévaloir. Nous sommes, tous ici, des bêtes, des criminels. Mais ce n’est même pas cela qui nous poussera à nous entre-dévorer, dans une espèce de cannibalisme secret, donnant ainsi raison à Hobbes. Ce n’est pas notre passé de criminel, ou notre âme de pécheur repentant qui nous fera calculer. Nous nous haïrons parce que nous sommes des Hommes. C’est aussi simple que cela. La nature humaine suffit à justifier le recours à la haine et à l’hypocrisie pour le salut. Hé ! Mes amis, ne vous faites point de grandes illusions. Vous voulez sauver vos vies, chacun veut sauver la sienne : hélas nous ne pouvons tous être sauvés. Cependant, la solution de sécurité consiste ici à faire ce qui dépend de nous pour être sauvés. Et ce qui dépend de nous, c’est faire en sorte qu’aucun des autres ne puisse bénéficier de notre compassion. Il n’est point besoin d’être un grand mathématicien pour le savoir : le calcul des probabilités est ici simple : il faut condamner tous les autres, juger sévèrement tous les récits, détester leurs auteurs, et espérer, que son récit propre bénéficie de la clémence d’un cœur faible. Il faut haïr les autres tout en espérant que l’un d’eux ne vous haïsse pas. Et si tout se passe comme je le prévois, si, derrière les signes apparents de commisération, de soutien, de pitié, d’empathie, si derrière cette hypocrisie plaisante et stratégique, il ne se cache en réalité qu’un jeu féroce de calcul d’intérêt, nous devrions en arriver, à la fin de toutes nos histoires, à cette cocasse situation où tout le monde ayant haï tout le monde pour sauver sa vie, aucun de nous n’aura bénéficié de la grâce. Que se passera-t-il alors ? Mourrons-nous tous ? C’est la grande question, la seule valable.

-Vous parlez comme si vous étiez omniscient, comme si vous étiez Dieu, répliqua avec dégoût Gabriel à Mohamed.

-Dieu me garde d’être Dieu. Par contre, c’est mon grand Ami. Et je suis certain qu’il me parle plus qu’à notre cher ami au chapelet, qui se tue à le chercher dans des choses aussi difficiles et obscures que la religion, alors qu’il suffit de le chercher dans les choses les plus simples et les plus subtiles : les femmes, le vin, l’Art. »

Le vieillard ne répondit pas à cette énième provocation du dandy.

« Mais, à supposer que votre pessimiste théorie soit vraie…

-Elle l’est, n’ayez aucun doute là-dessus, mon jeune ami. Je connais les Hommes.

-Comme vous voudrez, reprit Daouda. Si elle s’avère vraie, donc, cela voudra dire que nous sommes tous ici en mesure de contrôler les élans et les inclinations de nos cœurs. C’est ce que vous semblez penser. Cela me semble difficile.

-Déduction exacte. C’est ce que je pense. C’est un leurre de penser que nous puissions être seulement spectateurs de nos émotions. La raison en l’Homme l’emporte sur son cœur lorsqu’il s’agit de ruser et de calculer pour sauver sa vie. Il n’y a dans cette assemblée, malgré toutes les apparences, toutes les larmes, toutes les feintes d’une émotion du cœur, que des raisons, des cerveaux aiguisés, calculant, aux aguets et prêts à exploiter la moindre faille pour se sauver. Gageons que des deux histoires qui viennent d’être racontées, aucune n’a eu une voix de pitié et de compassion. Je le sais : toutes deux n’ont reçu pour jugement qu’une haine finement contrôlée, qu’un dégoût dirigé, hélas. Et ce sort qui attend tous les autres récits. Ne sous-estimez pas la puissance de la volonté humaine, qui est capable de régner sur l’âme, et d’en dicter tyranniquement les élans. En temps normal, l’on ne contrôle pas toujours nos émotions. Mais nous ne sommes pas en temps normal. Laisser au hasard le soin de décider, c’est mourir sans avoir combattu. Ce qu’aucun de nous ne fera ici. Ne prenez pas, je vous prie, cette mine outrée, chère grosse madame, ce que je dis vous est connu : ce n’est que le réalisme dans tout ce qu’il a de plus banal.

-Cela voudrait donc dire, monsieur, que toutes ces histoires n’ont aucun intérêt, que le jeu est joué d’avance, que les dés sont truqués, que la configuration finale est déjà établie ? demanda avec une certaine ironie Gabriel.

-C’est exactement cela, mon ami. Cependant, je ne suis pas d’accord quand vous dites que nos histoires n’ont aucun intérêt. J’en vois un.

-Et lequel ?

-Celui d’être racontées.

-Je pense, Monsieur, que vous êtes bête.

-Vous êtes en droit de le penser, mais sachez que je n’en pense pas moins de vous. Ni plus, d'ailleurs.

-Sous vos airs pessimistes, vous avez tout simplement peur. Comme tout le monde ici. Mais n’osant vous l’avouer, vous faites le pitre, et tentez de désespérer les autres. C’est proprement ridicule.

-Ah ! La belle théorie. Mais si vous y tenez, je me tais. Cela ne changera rien à l’affaire. Bercez-vous de vos illusions.

-Je vais vous dire, à vous tous, ma foi profonde, et sincère, reprit Gabriel avec une certaine solennité : je crois en la nature humaine, et à sa capacité à s’émouvoir spontanément devant le malheur des autres hommes. Je suis convaincu, contrairement à ce que vient d’expliquer cet homme, que tous les récits ici susciteront la pitié et l’empathie, car ils sont vrais, et parlent au cœur, et non à la raison. Je ne sais ce qui se passera à la fin de ce voyage, mais j’ai l’espoir que tous les récits reçoivent de l’empathie, même de votre part, Monsieur.

-N’y comptez pas. Je vous hais et je calcule, moi. Je veux sauver ma vie.

-Je ne vous crois pas : haïr n’est pas humain.

-Il n’y a d’humain qu’haïr et couvrir cette haine d’un manteau d’amour. Ne soyez pas trop chrétien, mon cher ami. L’on sait où cela a mené Jésus.

-Je vous interdis de parler ainsi du Sauveur ! avait rugi Madeleine, dont la voix était remplie de sanglots.

-Quelle lionne féroce! Je me tais, définitivement. Je vous laisse à vos espoirs. Pauvres esprits, pauvres cœurs, pauvres âmes. La déception sera votre lot. Aimez-vous les uns les autres, si vous le pouvez. Moi, je vous détesterai. N’attendez rien de moi.

-Ne cédez pas à la colère, ma sœur, dit Gabriel en se tournant vers Madeleine. Cet homme est égaré, ou fait semblant de l’être, pour on ne sait quelle raison. Mes amis, mes frères et sœurs, j’ai espoir, et quoiqu’il arrive ce soir, nous aurons gagné contre le Diable. Il a voulu nous opposer, nous lui montrerons que l’Amour humain est une possibilité. Je crois aux Hommes, je crois en Dieu. J’ai confiance : ce soir, même si nous mourrons, nous ne perdrons pas.

-Je ne veux pas mourir. C’est tout ce dont je suis sûr, fit l’enfant de troupe. Je crois en Dieu, un peu moins aux Hommes. Peut-être que ce que vous dites sur l’Amour est vrai, mais si l’Amour ne nous sauve pas, je ne vois pas à quoi il sert. Je ne sais pas si je peux contrôler mes sentiments, je ne sais pas exactement ce que j’ai ressenti en entendant les deux récits précédents, mais je sais juste que je ne veux pas crever. Si nous mourrons, nous aurons perdu. Ce n’est pas l’Amour ou autre chose qui y changera quelque chose. Je ne crois pas être mauvais, mais s’il faut que je vous haïsse pour ne pas mourir, je vous haïrai sans remords, même après avoir eu pitié de vous. Aucun de nous ici ne veut mourir, et je ne crois pas Isseu lorsqu’elle dit le vouloir. Ce n’est pas humain, et…

-Mais fais silence ! Qui es-tu donc, toi, jeune prétentieux qui ne sait encore rien de cette vie, pour savoir qui veut mourir ou non ? Qu’en sais-tu ? Silence !

-Arrêtez d’abord de gesticuler, Madame ! Vous m’écrasez les pieds de votre quintal.

-Tu es odieux, en plus, gueula encore Absa. Tais-toi ! Taisez-vous tous et prions ! Il n’y a que cela qui nous sauvera, si nous devons être sauvés. Je remets ma vie et mon destin entre les mains de Dieu.

-Mais Madame, n’est-ce pas vous qui agressiez tout à l’heure le vieillard qui vous parlait de Dieu ? demanda Daouda, amusé, à la grosse dame. Vous êtes tous témoin, non ? Voilà encore l’hypocrisie dans toute sa force. Comment faire confiance, dites-moi, Gabriel, à quelqu’un comme ça, qui croit en Dieu lorsque cela l’arrange ? Quelqu’un qui peut faire cela n’hésitera pas à sacrifier un Homme pour se sauver. Je ne sais pas si Mohamed a raison, mais il n’a pas totalement tort.

-Laissez-moi en dehors de cela, mon jeune ami, menez votre débat seul, et agissez comme bon vous semble. J’ai été censuré, je suis vexé. Et je pense.

-Quand je disais avoir foi dans les Hommes, mon jeune frère, je ne pensais pas à une sorte de contrat entre nous pour nous sauver. Je ne crois pas que nous puissions contrôler et dicter nos émotions, mais je crois profondément à la bonté de l’âme, et je crois que devant le malheur humain, devant le drame humain, l’homme s’émeut et prend en pitié. Nous nous unirons naturellement, spontanément. Ce sera une union des cœurs. Si l’on parle de contrat, ce ne pourra être qu’un contrat naturel, un contrat des cœurs, que la volonté ne décidera pas. Comprenez bien cela, Daouda.

-Je le comprends parfaitement. Je ne suis pas certain que la grosse dame à vos côtés l’entende ainsi.

-Je pourrai être ta mère, petit impoli ! Mal éduqué ! Qui est ton père ?

-Calmez-vous, Absa, ce n’est pas le moment. Tout le monde est un peu tendu en ce moment, c’est normal. Pardonnez-lui, et calmez-vous.

-Bâtard, je t’aurais battu à mort si je t’avais en face de moi. Petit imbécile.

-Apprenez d’abord à respirer, madame. Vous vous essoufflez en m’insultant.

-Calmez-vous, l’on va continuer, dit Gabriel, qui avait haussé le ton. Mais d’abord, j’aimerais savoir si les autres ont un avis sur la question. Mon père, que pensez-vous de cette histoire ? »

Le vieillard sursauta lorsque Gabriel lui toucha l’épaule. Il semblait n’avoir même pas entendu tout ce qui venait d’être dit. Il mit quelques secondes à se rendre compte qu’on l’écoutait, et finit par soupirer, avent de parler :

« Il faut croire en Dieu. Notre Seigneur, Subhana hu Wa Tala, peut tout, et éprouve ses fidèles. Il faut maintenir notre foi en Lui, et Il nous sauvera. »

Il se tut ensuite, et plongea de nouveau dans ses méditations.

« Et vous, chauffeur, vous voulez dire quelque chose ?

-Non. »

La réponse fut si immédiate, si sèche et si tranquille que Gabriel n’insista pas. Il demanda ensuite à Isseu et Madeleine, qui ne purent répondre parce qu’elles s’étaient remises à pleurer. Gabriel essaya de les calmer, avant de reprendre la parole.

« Eh bien, nous allons continuer. Qui veut raconter son histoire ? 

-Moi, je veux bien. Comme cela, ce sera fait.

-Très bien, l’on vous écoute alors, Madame. »

Reprenant péniblement son souffle, Absa commença à parler de sa voix d’autant plus étrange qu’elle haletait, sous les ricanements moqueurs de Daouda. 

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Mouhamed Diop 11/10/2018 23:27

Formidable!!
J'étais au bord des larmes lorsque j'ai pris conscience qu'il n'y avait et qu'il n'y aurait -peut-être- pas de suite...
Un bleu
Un admirateur