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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (1)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Isseu.

 

« Je m’appelle Isseu, nom presque banal, j’en conviens, pour le crime que j’ai commis. Je ne sais plus mon âge : j’ai arrêté de compter après mon horreur, je n’en avais plus la force, pas plus que je n’en voyais le sens : je savais juste que je me rapprochais de l’Enfer, et avoir cela comme horizon certain suffit à vous désespérer de vivre, et ce même désespoir est celui qui motive à souhaiter sa propre mort. Combien de fois n’ai-je, du fond de mes interminables nuits, souillée et criminelle, souhaité ne point plus revoir le jour ? La plupart des gens désespérés songent à leur propre mort sans vraiment la souhaiter. Les plus courageux se suicident. Mais le suicide est une lâcheté. C’est mourir sans avoir souffert. C’est mourir sans avoir payé. C’est la solution de facilité, que je décidai donc de ne pas emprunter. J’ai souhaité périr, donc, de toutes mes forces, sincèrement, alors que je m’efforçais au quotidien, face au soleil et au bonheur, de ne mettre fin à mes jours. Faisant cela, j’avais le sentiment, faux peut-être, mais suffisant en ce qui me concernait, de payer, en attendant une mort qui, je ne le savais que trop bien, ne viendrait jamais. Car les châtiments moraux ont ceci de terrible qu’ils sont lents.

-Quel ramassis de clichés ! Allons donc. Allez au fait, vous ne maîtrisez pas l’art de la digression. »

Hormis le dandy, tous les autres passagers semblaient tétanisés, soit que les premiers mots de cette dame les eussent apeurés, soit que la perspective de l’horreur à venir leur ôtât la chaleur de leur sang ainsi que la parole. Isseu, comme si elle méprisait les remarques de Mohamed, continua sans leur prêter attention.

« Longtemps, j’ai attendu la mort, dans l’espoir qu’elle me frappât, dans le désespoir de vivre. Elle vient à moi aujourd’hui, après toutes ces années. Aussi espéré-je que vous me tuerez. Je dois être la seule personne de ce véhicule à vouloir mourir. Ce n’est point par coquetterie, par une tentative de vous émouvoir, par ce procédé si classique de noircir le tableau pour provoquer la commisération, que je vous dis cela. Je ne suis ni dans la rhétorique ni dans le calcul : je suis dans la vérité. J’espère vraiment mourir ce soir. C’est le plus grand des services, sans doute, que vous pourriez me rendre. »

Cette annonce, faite avec la tranquille froideur que certaines vérités revêtent parfois, mit les voyageurs dans une étrange disposition d’esprit et de cœur. Car quoiqu’ils parvinssent tous à garder une certaine impassibilité, l’on ne pouvait douter que certains d’entre eux, nul ne saurait dire lesquels, par horrible réflexe ou par un égoïste calcul, ce qui était peut-être la même chose en ces instants, n’avaient pas manqué de se dire : « Cela fait un de moins ! ». Mais Madeleine, qui ne fut sans doute pas de ces personnes-là, on peut du moins le présumer, serra sa main sur l’épaule de la femme, comme pour lui dire : « vous n’êtes pas la seule ici à mériter la mort, ni la seule à l’avoir souhaitée, et vous aussi, méritez de vivre. »

« Vous feriez mieux, ma fille, reprit Isseu à l’intention de Madeleine, de ne point me prendre en amitié. Attendez de m’avoir entendue, attendez de connaître ce que j’ai fait, ne vous éprenez pas d’un monstre. Et puis, rajouta-t-elle d’un ton d’autant plus inquiétant qu’il contrastait avec la douceur de sa voix, nous sommes ennemies ce soir : aucune alliance n’est possible. Vous m’êtes très sympathique, mais… »

Elle se tut. Madeleine serra encore son épaule, dans l’élan d’un indéfectible soutien. Elle reprit, visiblement touchée par cette inconditionnelle tendresse :

« Enfin, pour en revenir à mon âge, je crois avoir quarante ans. L’on m’en donne souvent plus. Il paraît que je donne l’image d’une femme très mûre, ayant plus de cinquante ans. La vérité est que les tourments vous empèsent l’âme et vous flétrissent le corps, vous blanchissent les cheveux et vous voûtent les épaules ; ils vous creusent les rides, vous assèchent le visage. Le crime vieillit de cent ans ! Maintenant, écoutez.     

Je me suis marié jeune, à l’époque où l’on s’unissait encore par amour. J’avais dix-huit ans, de l’intelligence, je venais d’obtenir mon Baccalauréat et je me fichais de tout. Inutile de préciser qu’en ce temps-là, j’avais encore l’usage de mes yeux ; et sans me vanter, je puis dire qu’ils étaient beaux : de grands yeux marrons, très clairs, qui donnaient le sentiment que je portais des lentilles –artifices qui n’étaient pas encore d’usage, évidemment. Ma mère, qui était superstitieuse, avait, à l’insu de mon père qui était au contraire un esprit cartésien pur, couru je ne sais combien de marabouts afin que les mauvaises langues ne m’attinssent pas. Elle ne cessait de me répéter « Thiat baxul », « Laalal bant », « del wax Kaar, Macha Allah », et autres expressions dont je ne me souviens même plus, censées toutes conjurer le mauvais sort que les flatteries abusives peuvent jeter sur une personne ayant quelque talent, don, succès ou beauté. Je dois dire que je ne croyais pas beaucoup à ces choses-là : non par un simple cartésianisme comme mon père, mais plutôt parce que je croyais profondément en la bonté de Dieu. Je me mettais sous Sa protection et cela me suffisait : Il était plus fort et plus bienveillant que toutes les mauvaises langues de la Terre, et me protégeait. J’allais dans la vie avec cette idée-là, naïve mais si pure dans son innocence. Saint-Louis, ville microcosme où tout se sait par tous, de Guet-Ndar à Ngallel, le temps d’une traversée du pont, ville dont le bavardage inutile et les suppositions infondées sont les activités favorites, ville ramassée sur elle-même quoique donnant l’impression d’être étendue, unie dans sa beauté, solidaire dans ses rumeurs, magique dans ses eaux qui charrient les paroles et les pensées, Saint-Louis donc, avait vite fait de me désigner comme l’un de ses charmes les plus exquis, et je fus vite connue de tous, contemplée par les plus esthètes, dévorée des yeux par les plus pervers, draguée par les plus zélés. La rumeur me consacra. Je sentais et entendais les murmures qui se faisaient sur mon passage. En tirais-je gloire ? Oui : je n’avais que dix-sept ans. A cet âge, la gloire se quête, et la vanité vous devient une habitude, puis une vertu. Cela me faisait plaisir, certes, mais, je le redis, je mettais tout cela entre les mains du Seigneur. Reine de beauté à dix-sept ans, je ne savais trop que faire de mon succès précoce. Je ne savais vraiment ce que l’on me trouvait de particulier. Je n’étais pas laide, certes, loin de là, mais il me semblait qu’il y avait, indolentes, paresseuses et superbes dans cette ville qui épousait leur caractère, d’autres filles, d’autres femmes dont la beauté surpassait largement la mienne. Que de beautés se côtoyaient dans cette petite ville ! Ainsi qu’on le faisait pour la Corse, il me semble que l’on pouvait, et l’on peut sans doute encore, appeler également Ndar « L’île de Beauté. » Le charme des Saint-Louisiennes n’est pas qu’une légende, je puis vous l’assurer. Inutile d’en faire une dissertation, il faut y aller pour le voir. Passons.

J’ai rencontré Lamine Sokhna un jour que, en classe de Première, notre Professeur de Français, M. Camara, avait décidé de nous emmener assister à un colloque littéraire sur l’Africanité de la Poésie de Césaire, au Centre Culturel Français. J’étais alors au Lycée De Gaulle. Quoique la poésie m’intéressât alors fortement, je n’aimais pas trop ces rencontres où, me semblait-il, l’exhibition de la pensée l’emportait sur sa profondeur. Et au bal pompeux et ridicule des intervenants, qui essayaient, chacun, pour impressionner leurs collègues, d’imprimer du rythme, de la profondeur, du mystère à leurs mots, ce qui avait pour effet de produire un comique inverse, répondait le défilé imbécile des élèves des différentes écoles présentes. Rivaux cherchant à se séduire, ces élèves, dans une compétition souvent vestimentaire et psychologique, rarement intellectuelle, s’affrontaient à coups de regards, de mépris, d’indifférence feinte dont on espérait l’exacte opposée, de moqueries mesquines. Il est vrai qu’il y avait une certaine rivalité entre les quelques grands lycées de Saint-Louis ; dont les enseignants comme les élèves étaient les protagonistes. J’avais toujours l’impression que l’on venait à ces rencontres moins pour se cultiver, découvrir d’autres horizons d’une œuvre, que pour étaler sa culture, montrer son intelligence en toute bêtise, se charmer, se draguer, se séduire. De Césaire, ce jour-là, il fut finalement peu question. Dans un coin, entourée de copines qui n’avaient d’yeux que pour les garçons présents dans la salle, dont elles essayaient d’attirer l’attention sans pour autant perdre de leur superbe et de leur inaccessibilité –fait difficile, gymnastique physique et spirituelle qui donnait lieu de cocasses scènes de drague imbécile- je regardais étrangement ce peuple supposé être intelligent. Il y avait les filles du Lycée Ameth Fall, en blouses roses, qui comportaient dans leurs rangs, en même temps que des beautés remarquables, des laideurs exceptionnelles, et qui semblaient toutes, enfin, aussi intéressées par Césaire que Césaire par leurs blouses. Il y avait aussi les élèves du Prytanée Militaire, hautains et méprisants dans leurs tenues kaki, vaniteux jusque dans la façon dont ils tenaient leurs bérets, orgueilleux, dragueurs et prétentieux, mais qui avaient l’excuse, pour beaucoup d’entre eux, de l’intelligence. Je n’aimais pas leur arrogance. J’en connaissais certains, qui avaient à maintes reprises tenté de me draguer. Je suppose que c’est leur école qui doit leur inculquer cela.

-L’intelligence, si elle est pure et lumineuse, peut excuser l’arrogance, madame. Et vous n’étiez pas très originale dans l’image que vous aviez du Prytanée, elle est encore très répandue, même aujourd’hui. »

Daouda n’avait pu se retenir : il avait coupé Isseu avec fougue et même colère.

« Tu dois être un enfant de troupe, je reconnais ce ton qui n’admet pas l’erreur. Ton emportement est normal : vous autres, ne supportez pas que l’on jette sur votre institution un regard autre que respectueux et admiratif. Cette fierté est votre force, mais aussi l’une de vos grandes faiblesses. Enfin, ce n’est pas mon propos. 

-Alors arrêtez de mêler le Prytanée à cela, et racontez-nous votre histoire horrible.

-Ha ha ! Vous êtes impétueux, jeune homme, lança le dandy. »

En ce moment, Madeleine, que la présence  de Daouda avait jusque là rassurée, lui décocha un de ces regards réprobateurs que les femmes seules savent lancer, et qui vous couvrent de remords. Elle ne supportait pas que l’on s’attaquât à Isseu. Daouda cependant ne s’excusa pas, et regarda Madeleine sans ciller, avec un air de défi, presque de mépris, et qui disait : « je défendrais mon école envers et contre tout et tous, même si pour cela tu dois me haïr. » Ils s’affrontèrent ainsi pendant quelques secondes, sous les rires étouffés de Mohamed, le dandy qui partageait le siège du fond du véhicule. Et leur histoire d’amour fut sur le point avant même d’avoir vu le jour.

« Il vous faut hélas ! faire une croix sur elle, mon cher ami : vous préférez l’honneur de votre école à ses faveurs ; elle, préfère l’affection d’Isseu à la vôtre. Ainsi va ce bas monde, qui n’est qu’une vulgaire affaire d’intérêts, de choix, de préférences individuelles. Vous voilà désormais ennemis ! C’est réglé. Mais dites donc, cher Isseu, continuez, les kilomètres défilent et notre mort approche. Ce serait con si nous mourrions tous sans nous être confessés. Vous parliez d’un certain Lamine Sokhna, si mes souvenirs sont bons. Dois-je comprendre que ce fut lui que vous épousâtes ? Poursuivez et ne prêtez pas attention aux caprices et jolis emportements de ces jeunes âmes.

-J’y venais, fit Isseu qui semblait pour une fois être reconnaissant à l’homme derrière lui d’être intervenu. Ce colloque, donc, me semblait des plus vains et des plus inintéressants jusqu’à ce Lamine Sokhna intervînt. On le présenta comme un jeune et brillant professeur de l’Université Gaston Berger, qui venait fraîchement, et avec brio, de réussir l’agrégation de Lettres Modernes. Le présentateur le couvrit d’éloges, en mentionnant la thèse qu’il avait faite sur la Poésie de Césaire, qui avait été récompensée du Prix Senghor de la meilleure Thèse sur la poésie et, surtout, en répétant à toute l’assistance que Lamine Sokhna était aussi, en plus d’un lecteur attentif et passionné de poésie, lui-même poète, qui avait publié un recueil salué par toute la critique et l’université sénégalaise, et qui était en lice pour le Prix littéraire du Président de la République, la plus prestigieuse des distinctions littéraires du pays. On l’applaudit chaleureusement, et Lamine Sokhna monta sur l’estrade, s’installa à la table des intervenants, et commença son discours. Pour la première fois depuis l’ouverture de ce colloque, toute l’assistance sembla captivée, attentive, emportée, intéressée. Cela prouvait bien qu’il y avait de l’intelligence là, qu’il suffisait juste de stimuler avec assez de talent pour qu’elle se manifestât. Du talent, Lamine Sohna en avait. Il parla de Césaire l’Africain avec passion, amour, mais aussi avec rigueur, étayant toutes ses thèses, révélant à l’auditoire des pans inconnus, obscurs ou mal compris de l’œuvre du poète martiniquais, osant des réflexions originales, différentes des soupes tièdes et convenues que l’on avait jusque là servies, et que tout le monde avait bues à la nausée, explicitant la Négritude de Césaire, ses nuances –et non ses divergences- d’avec celle de Senghor et de Damas, analysant la beauté et la complexité de la protéiforme œuvre de Césaire le polymorphe aux écrits polysémiques et polyphoniques. Il explora minutieusement les autres recueils du « nègre fondamental », expliqua pourquoi, plus peut-être que dans le Cahier, c’est là, dans les écrits postérieurs, que l’on pouvait trouver l’africanité de Césaire. En lui, l’on sentait, en même temps, le passionné enfiévré et le professeur rigoureux et méthodique ; l’admirateur et le théoricien ; le lecteur de cœur et le lecteur d’esprit. Il était éloquent sans être verbeux, orateur sans verser dans l’emphase d’apparat de la rhétorique, drôle, calme, mesuré, érudit, limpide, clair. Mais surtout, l’on sentait le poète parlant du Poète, le poète parlant de la Poésie. Il faisait montre d’une de ces sensibilités, que seuls les poètes peuvent avoir en parlant de leur Art. Son exposé, qui relevait de la démonstration et de l’exercice d’admiration, qui parlait de l’œuvre et de l’homme sans pathos, avait quelque chose de touchant, qui tenait le public en haleine. Il fallait entendre sa voix, douce mais déterminée ; il fallait le voir, retranché derrière d’épaisses lunettes, voir son front large et dégarni quoiqu’il dût avoir une trentaine d’années à peine, ses pommettes saillantes, son corps que l’on devinait vigoureux, sa peau claire, l’élégance de sa gestuelle. Il fallait le voir, tantôt, s’énerver parfois sous l’effet de la passion, et tantôt, timidement, comme s’il se fût excusé de cet écart, baisser la voix jusqu’au murmure. Lorsqu’il eût terminé, l’auditoire resta pétrifié, comme insensible à sa prestation puis, peu à peu, lentement et de façon disparate d’abord, de plus en plus vite et uniformément ensuite, la salle applaudit, et se leva. Comme tous, j’avais été charmée par l’érudition de Lamine Sokhna. Cela s’arrêta là. Mais ce qui nous lia véritablement n’advint que plus tard. Il y eut après le colloque un pot offert par le Centre Culturel, auquel toute l’assistance, élèves, intervenants, professeurs, participèrent. Là, à côté du spectacle navrant de la masse qui grouille devant une nourriture inespérée, se poursuivaient les dragues, les avances, les efforts pour impressionner. Autour de quelques perroquets qui faisaient leur roquet devant un auditoire aussi facilement influençable qu’ébahi, des élèves se regroupaient et buvaient les paroles vides de sens mais prophétiques. Tout cela, au bout de quelques minutes, me donna la nausée : je sortis avec une seule bouteille d’eau, et entreprit de prendre un taxi pour rentrer chez moi. C’est à la sortie du centre que, seul, fumant, les yeux levés au ciel, je trouvai Lamine Sokhna. Je fus surpris et, maladroitement, m’arrêtai brusquement, le regard interrogateur. Il avait pourtant bien le droit d’être là, de ne pas se mêler aux autres et de fumer. Mais il y avait quelque chose dans son attitude qui fascinait et faisait presque peur : il semblait absent, non pas d’une absence temporaire, que provoquerait quelque rêverie, mais une vraie absence, constante, infinie. Son corps lui-même semblait se défiler au monde : vous eussiez dit une de ces sculptures de Giacommetti, grandes, effilées, squelettiques et rêveuses, et qui semblaient s’évaporer vers le ciel. Il semblait étranger à tout. Je restai quelques secondes ainsi, à le regarder étrangement, moi-même perdue dans des pensées que je ne saurai rendre aujourd’hui. Aussi ne remarquai-je pas tout de suite qu’il m’avait vue, qu’il ne regardait plus le ciel mais me fixait derrière ces énormes lunettes d’un regard où jouait je ne savais quel sentiment. Je mis quelques secondes à émerger, puis, voyant qu’il ne disait rien, et continuait à me regarder, comme attendant une réponse, avec une espèce de grimace dans le visage, qui ressemblait vaguement à un sourire, je me rendis compte de la bizarrerie que je devais lui inspirer, et tentai alors de me ressaisir :

« Pardon ? Excusez-moi, j’étais perdue dans mes pensées…

-Je ne saurai vous reprocher cela, je suis moi-même souvent égaré dans les miennes. Je vous disais juste bonjour. »

Sa voix était douce, et maintenant qu’il n’y avait plus le micro pour l’altérer quelque peu, je remarquai l’élégance de sa diction, qu’il avait mesurée, respectueuse de la syntaxe, polie. Il souriait, j’en étais maintenant sûre.

« Ah… Excusez-moi, je n’avais pas entendue. Bonjour Monsieur Sokhna.

-Oh, vous avez retenu mon nom ? fit-il avec une réelle surprise teintée de joie.

-Oui, j’étais au colloque tout à l’heure, j’ai suivi votre intervention. »

Il me semblait que j’étais froide, et ma voix elle-même me paraissait changée, sèche, étouffée, comme si l’on m’étranglait.

« Ah ! Oui, oui… L’intervention… Je vous ai vue, oui. Vous étiez au fond de la salle, à l’extrême gauche. »

Je dus prendre à ce moment-là un air étrange, gêné ou réprobateur, car mon interlocuteur s’empressa, lui-même visiblement confus, de reprendre la parole.

« Ah, j’espère n’être pas malpoli, je ne voudrais pas que vous vous fassiez des idées, Mademoiselle… Excusez-moi, je suis tout confus… Je ne me serai jamais permis, croyez-le bien. C’est simplement… Ah, Désolé ! »

Il s’arrêta, et leva les yeux au ciel, comme s’il lui en voulait. Je ne savais que dire ou faire. J’étais gênée de l’avoir, sans vraiment le vouloir, plongé dans cet état, et en même temps, la scène avait pour moi quelque chose d’amusant. Je regardai cet homme à l’intelligence supérieure, ce poète, dont la maladresse d’adolescent le rendait si étrange et étranger. Je le fixai un instant, puis sourit. En hésitant, il risqua un regard vers moi, et voyant que je souriais, me regarda alors franchement, et sur son visage mangé par ses lunettes, se peignit la même grimace, faite de jovialité et de confusion mêlée.

« Je ne suis pas un voyeur, Mademoiselle, je vous le jure ! lâcha-t-il brusquement, en baissant la tête ! »

Ce mot fut si soudain, si inattendu, si incongru, si en décalage avec ce que je pensais à cet instant, que je ne pus m’empêcher d’éclater d’un rire qui devint vite fou, et que je lui transmis aussitôt. Nous passâmes quelques minutes ainsi à rire, franchement, doucement d’abord, puis de plus en plus bruyamment. Il avait un rire mécanique et drôle, comme s’il aspirait tout l’air qu’il pouvait avant de le transformer et d’en faire un esclaffement bref, répété. Cela rajouta à mon hilarité, et le fait également qu’il essaya de parler alors que des larmes lui coulaient des yeux et que ses côtes se convulsaient n’arrangea en rien la chose.

« Je vous… hou hou, hi hi, ha ha… Je vous prie mademoi… Ha ha, hou hou, hi hi… Je vous assure que je ne… Ho ho ho ho… Pas un voyeur… Ha ha ha ha… Vous jure… »

Racontant cela, la dame s’était elle-même mise à rire, comme le souvenir de cette scène l’y replongeait, avec les mêmes effets.

« Au bout d’un temps, je ne sais plus combien, nous réussîmes enfin, non sans de colossaux efforts, à nous arrêter. Je crois que nous n’avions tous deux pas ri ainsi depuis bien longtemps. »

« Je n’avais plus ri ainsi depuis des années, merci, mademoiselle, m’avait-il dit.

-Mais je vous en prie, répondis-je en étouffant un dernier hoquet. Je vous en prie, même si je vous signale que c’est vous qui m’avez fait rire. Je vous remercie alors à mon tour. 

-Nous voilà quitte, en ce cas ! »

Ma voix avait retrouvé son timbre naturel, et je paraissais plus détendue –l’effet du rire sans doute. Il me regarda puis, retrouvant un air totalement sérieux, m’expliqua qu’il aimait bien, alors qu’il donnait une conférence, lever les yeux vers la salle pour guetter ses réactions, particulièrement lorsqu’il énonçait une thèse inhabituelle. Il rajouta qu’aujourd’hui, j’avais été la seule à sembler réactive à ce qu’il disait, la seule qui n’était pas penchée sur son cahier pour noter, la seule personne de toute l’assemblée, enfin, à écouter, à froncer les sourcils, à n’être pas d’emblée d’accord. « Tous les autres buvaient religieusement mes paroles, et je n’aime pas ça. »

« Nous discutâmes longtemps encore. Il avait la discussion agréable, je lui posais quelques questions, lui signalait mes désaccords, mineurs mais réels, avec certaines de ses pensées ; ce qu’il admit volontiers. Il me félicita pour ma perspicacité, et me dit que j’étais l’une des rares personnes qui semblaient comprendre ce qu’il disait, sans le traiter de rêveur et de poète. Oui, je l’avoue, il me charma à ce moment-là. Son esprit me charma, et j’étais assoiffée d’esprit. La plupart de mes prétendants étaient bêtes. Lui, ne cherchait manifestement pas à me charmer, mais le fait est qu’il le faisait, ce qui est sans doute le plus efficace des tours de charme. Il arrivait, au cours de la discussion, que je le contredis juste pour le voir s’agacer de son imprécision, réexpliquer sa pensée, lever les yeux au ciel, être passionné, emporté. Il ressemblait dans ces moments-là à un ange. Je tombai sous son charme là, inutile de faire durer le suspense. A la fin de notre discussion, alors que les autres allaient sortir, il me remercia et me dit qu’il s’était beaucoup enrichi en me parlant, et qu’il n’arrivait pas à croire que je fusse seulement en classe de Première.

« Au revoir, Mademoiselle…

-Au revoir Monsieur Sokhna, ce fut un honneur, et un plaisir. »

Je me retournai, déçue, et m’éloignai. Mais au moment où je hélai un taxi, quelques minutes plus tard, j’entendis sa voix derrière moi. Il était essoufflé, et semblait avoir couru :

« Pardonnez le mufle que je suis. Vous connaissez mon nom ; je ne vous ai même pas demandé le vôtre. Mademoiselle… ?»

Je réussis à cacher l’éclair de joie qui zébra mon cœur, et avec cette sorte d’indifférence et d’impassibilité qu’une femme heureuse et charmée, mais fière, seule, peut imprimer à ses traits, je lui répondis :

« Fall. Isseu Fall.

-Vous déclinez votre identité comme James Bond la sienne, Mademoiselle Fall, me répondit-il en riant. Enchanté. Voudriez-vous que l’on se revoie ? J’aimerais beaucoup. »

Il avait parlé sans gêne, sans timidité, franchement, mais avec ce sourire, ce regard si énigmatique que protégeaient ses lunettes, cet air intelligent, bienveillant.

« Volontiers, Monsieur Sokhna, répondis-je, en cachant mal, cette fois-ci, ma joie et mon trouble. »

Il sourit, visiblement soulagé, sortit un papier sur lequel il griffonna quelque chose, et me le tendis, tandis que le chauffeur de mon taxi s’impatientait : « Miss, je n’ai pas que ça à faire, defal lu xess ! »

Je pris le papier à la hâte, ne le lut pas tout de suite, et dit au revoir.

« Me permettrez-vous de payer la course ?

-Hors de question, Monsieur Sokhna.

-Appelez-moi au moins Lamine, je vous prie.

-Si vous arrêtez de me vouvoyer, lançai-je à travers la vitre ouverte. »

Il n’eut pas le temps de répondre que le taxi était déjà parti, l’aspergeant d’un nuage de fumée noire. Entre Lamine et moi, ça a commencé ainsi. »

« Ndeïssane ! dit la grosse dame de sa voix si désagréable !

-Je ne comprends pas, madame, pourquoi vous nous avez raconté tout cela. Je ne vois pas de crime, ni d’horreur.

-Je vais y arriver, mon cher monsieur, un peu de patience, répondit Isseu à Gabriel, l’homme à lunettes à côté d’elle, qui avait été l’auteur de la remarque. Et si je vous ai raconté tout cela, c’est à dessein que vous compreniez mieux la suite. Je voulais vous décrire quel genre d’homme est Lamine…

-Est ? Il n’est donc pas mort ! Ce n’est donc point lui que vous avez tué ! Cela devient intéressant ! Continuez, Isseu, je vous le commande, je porte le nom de votre prophète, ce drôle ! »

A l’avant, le vieillard dit deux astafiroulah et trois subhanallah, cracha, serra son chapelet. Nul, hormis Macodou qui voyait tout, ne remarqua cela. Aussi le chauffeur sourit-il en voyant ce vieil homme que les provocations du dandy à l’arrière horripilaient, effrayaient sans qu’il ne pût rien y faire. Il se demanda ce que dévot cachait derrière sa piété, ses boubous, son masque de martyr de la religion. Macodou se tourna alors discrètement vers l’homme à ses côtés, qui s’appelait Cheikh Ahmadou, et le regarda pendant quelques instants, de biais. Dans la nuit de cette route que quelques lampadaires mourants éclairaient irrégulièrement, le chauffeur put voir le profil du vieil homme : c’était un profil tourmenté, torturé par des rides qui semblaient être chacune le siège, le sillon, le vallon, l’ornière, d’un remords, d’une faute, d’une expiation à faire. « En voilà un qui a grandement péché, et l’étendue de son péché se mesure à la grandeur de sa foi présente. Paradoxe des criminels qui se repentent ! » pensa Macodou, avant de se tourner et de fixer à nouveau la route. Il ne prêta dès lors plus attention au vieillard, d’autant plus qu’Isseu, au deuxième rang, avait recommencé à parler, de cette voix si suave dont se demandait comment elle pouvait appartenir à une criminelle.

« Lamine m’avait écrit son adresse sur ce fameux bout de papier. Il habitait seul, dans le Quartier Nord, sur l’île. Sa condition de jeune professeur lui assurait un certain aise, que l’on voyait à sa demeure. C’était une magnifique villa en briques rouges, qui avait gardé des vieilles bâtisses coloniales leur charme décati, leur majesté surannée. L’intérieur était sobre, décoré avec goût. Il y avait, en plus de la cuisine et d’une salle de bains, trois chambres meublées, spacieuses, toutes équipées de salles de bain intégrées ainsi qu’un magnifique salon dont une grande bibliothèque remplie d’ouvrages divers était le joyau. « Mon livre se vend plutôt bien » avait-il répondu à mon regard interrogateur et ébahi devant une telle aisance matérielle. J’allais le voir souvent. Les mercredis soirs d’abord, les mercredis et les samedis ensuite, puis, peu à peu, tous les jours. Il était très correct, et alors qu’il aurait, toutes ces fois, pu me demander de rester dormir –ce que je n’aurais à pas refusé, lui faisant entièrement confiance, il me demandait toujours de rentrer, pour ne pas inquiéter mes parents et ne pas leur mentir. Il était d’ailleurs très gêné que l’on se voie ainsi, en cachette, sans l’approbation de mes parents. Il est vrai que j’étais encore mineure, et lui, avait en réalité, malgré une calvitie fort précoce, vingt-sept ans. Dix ans d’écart d’âge : l’on a vu pire. Nous discutions littérature, c’est autour de ce centre commun d’intérêt que se noua notre étrange relation, qu’aucun de nous ne refusait. Naturellement, après deux mois d’une fréquentation amicale, puis ambiguë sans être toutefois malsaine ni déplacée, il m’avoua ces sentiments. Ce fut la première fois que nous nous embrassâmes. Le lendemain, je le présentai à mes parents. Ma mère, qui était dotée de cet instinct maternel qui fait qu’une mère sait détecter et reconnaître immédiatement le bon parti pour son enfant, fut tout de suite heureuse et enchantée. Mon père, qui était lui-même professeur de philosophie à l’Université, fut plus circonspect, quoiqu’il eût déjà entendu parler de ce collègue dont on disait dans les couloirs de Gaston Berger qu’il était un génie. Mais au cours de leurs discussions, il apprit à se détendre, à connaître Lamine, et à l’apprécier tant pour son esprit que pour ses convictions morales. Lamine ne se cacha pas plus longtemps : un mois après avoir rencontré mes parents, il leur demandait ma main. Mes parents le prièrent d’attendre que j’obtinsse mon BAC, ce à quoi convint Lamine, heureux. Je passe sur mon année de terminale, au bout de laquelle j’obtins mon BAC avec une mention Bien, faisant la fierté de mes parents et de Lamine. Le sujet de Littérature, cette année-là était tombé sur la Poésie…

Deux mois plus tard, pendant les grandes vacances, je me mariais à Lamine, avec l’accord de mes parents, lors d’une cérémonie, que Lamine et mon père voulurent sobre, au grand dam de ma mère, qui l’eût souhaité plus « inoubliable ». Quant à moi, je m’en fichais : tout ce que je désirais, c’était partir de chez moi, et m’installer chez mon mari. Ce fut chose faite dès le lendemain de notre union. Cette nuit là, notre mariage fut consommé, et je découvris les splendeurs de l’amour… »

Isseu marqua en ce point une petite pause, et parut se remémorer de délicieux souvenirs. Elle reprit après quelques temps.

« La plupart des mariages ne connaissent que quelques années, voire quelques mois de grâce, avant que l’affreuse routine ne s’en mêle, et que la force de l’habitude, l’épouvantable obligation d’aimer non parce qu’on le veut mais parce qu’on le doit, ne pénètrent dans le ménage, et ne le rongent insidieusement, sous les yeux des amants conscients de la situation mais n’osant, par peur, par convenance, le dire. Mais notre mariage, à Lamine et à moi, jamais ne sombra dans la routine. Nous savions nous aimer sans grandes idées, simplement, sans s’encombrer. Nous nous aimions librement. Je crois que cela nous a sauvés, et nous sauve encore, car aujourd’hui encore, je l’aime comme au premier jour, sauf qu’entre temps, j’ai été criminelle. Je lui ai cachée le bonheur… Je l’ai… Je l’ai… »

A ce moment, la voix d’Isseu, qui n’était plus devenue qu’un murmure, se mua en un sanglot que l’on respecta. La dame aveugle pleura quelques minutes, silencieusement mais chaudement, son corps se convulsait de spasmes violents que les larmes, abondantes, causaient. Le poids du souvenir qu’elle s’apprêtait à confesser à cette assemblée d’inconnus devait maintenant lui peser sur le cœur dans toute sa force. Et l’on ne pouvait douter, à la voir ainsi, que cette confession était la première qu’elle faisait de son malheur. A avoir trop longtemps été son propre confesseur, dans la solitude tourmentée de sa propre conscience, l’on en oublie la souffrance et l’horreur de ses fautes : le temps les ensable et les recouvre, notre cœur les enfouit et ne les oublie pas, les cache mais ne s’apaise pas, renvoie la douleur à l’horizon mais marche vers cet horizon, lentement mais inéluctablement. Et le jour où l’on atteint cet horizon, le jour où refait face au passé, deux solutions s’offrent : ou l’affronter et souffrir, ou le renvoyer encore à l’horizon, le cacher et avoir l’illusion de ne pas souffrir. Mais l’on souffre toujours plus un jour, le jour où l’on n’a plus d’autre choix que d’affronter le souvenir, de n’avoir pas voulu souffrir avant. Et ce jour était arrivé pour Isseu. Elle souffrait, et cela se voyait. La confession d’une faute est comme une parturition : il faut nécessairement, avant la libération et le bonheur d’être léger, délesté du poids qui sourd dans les entrailles, souffrir, traverser les douleurs de l’enfantement, exposer son corps déchiré à des matrones pour la mère ; son cœur torturé à des confesseurs pour le pécheur. Et Isseu souffrait.

Pendant les quelques minutes qu’elle pleura, personne n’avait osé un mot. Madeleine seule avait reposé sa main sur l’épaule d’Isseu, et pleurait avec elle. Tous les autres avaient eu l’intelligence de respecter la douleur humaine, qui est toujours sacrée lorsqu’elle prend racine dans la nudité blessée de l’âme. Et tous, en ce moment, pensaient à leurs propres crimes.

Isseu se calma peu à peu. Gabriel et Madeleine la réconfortèrent comme ils purent, la grosse dame, Absa, lança de temps à autre quelques Ndeïssane fort inutiles, et Mohamed le dandy se taisait. Quand elle en eut la force et le courage, la dame reprit son récit.

« J’ai tué mon mari. Pas physiquement, mais moralement. Je lui ai ôté toutes ses forces. Voici comment. Lamine et moi avions convenu de n’essayer de concevoir un enfant qu’après l’obtention de ma licence de Philosophie. Mon père, et Lamine avait été naturellement d’accord avec lui, avait souhaité que je poursuive mes études au moins jusqu’à l’acquisition  d’un premier diplôme, pour n’être pas comme toutes ces jeunes femmes dont la scolarité s’arrête à jamais du fait de la grossesse et de l’éducation de leur progéniture. Je ne voulais non plus être comme celles-là. Aussi attendîmes-nous, Lamine et moi, quoique nous eussions envie de fonder une famille. Les trois années qui me séparaient de la licence parurent des siècles, que nous traversâmes silencieusement, comptant les jours, souffrant, nous soutenant. A plusieurs reprises, nous faillîmes trahir la promesse que nous fîmes à mon père, et céder au désir de faire un enfant. Mais à chaque fois, au prix d’un effort surhumain, nous nous retenions, et nous disions que le moment où nous le ferions serait d’autant plus beau que nous l’aurions si ardemment désiré pendant tout ce temps. J’acquis ma licence après trois années de travail et de retenue ; le soir même, nous faisions l’amour avec une passion folle, sans contraception d’aucune sorte

-Yaap ak Yaap ! dit Mohamed avec un sérieux imperturbable, qui fit rire l’enfant de troupe. Continuez, continuez, rajouta-t-il ensuite.

-Quelques semaines plus tard, j’eus la confirmation que j’étais enceinte. Le jour où j’annonçai la nouvelle à mon mari fut sans doute le plus beau de notre mariage. J’avais suspendu mes études, et me consacrais totalement à mener à bien cette grossesse si désirée. Lamine multiplia les attentions, devint maniaque, me choya,  fut présent, partagea mes craintes, mes nausées, comme s’il portait lui-même en son sein un enfant. Ma grossesse, d’ailleurs, lui inspira un recueil de poésie à la gloire de la femme, et il avait dédié ce chef-d’œuvre « à la femme aimée, qui n’a jamais été tant belle que portant le fruit d’un si fol amour, et à  l’enfant qui arrivait, miracle, bonheur, soleil. »

-Médiocre dédicace, siffla le dandy.

-Allez-vous donc vous taire ! hurla Madeleine, que le personnage à ses côtés excédait de plus en plus. Vous n’avez donc aucun respect, vous êtes détestable, désagréable !

-En effet, mademoiselle. Merci de vos compliments, je n’en espérais pas tant de votre part. Et oui : je consens à me taire, que cette chère dame aveugle achève son histoire. Mais j’avais bien le droit de penser que la dédicace était médiocre. Je dis non à la censure, ma chère. Continuez, Isseu.

-Neuf mois s’écoulèrent sans problèmes majeurs. La grossesse, grâce à l’attention de mon mari et à mes propres efforts, s’était déroulée à merveille. Lamine avait tenu à ce que j’aille à l’hôpital dès que sentirai les premières contractions, même infimes. J’y allai donc, et attendis. Trois jours après mon entrée à la maternité, je perdis les eaux. Lamine avait tenu à ce qu’on le prévînt dès que cela se produirait. On le fit, il arriva devant les portes de la maternité une demi-heure plus tard. Il ne put me voir, car le travail avait commencé. Une demi-heure après son arrivée, une sage-femme sortit de la salle d’accouchement, et lui annonça avec une mine sombre la mauvaise nouvelle : l’enfant était mort-né.

« Et ma femme ? avait-il eu la force de demander.

-Elle est vivante, mais très fatiguée, et inconsolable, Monsieur Sokhna. Je suis désolé, je sais ce que cela peut être comme souffrance, etc. »

Il paraît que Lamine s’était retourné, avait marché quelques pas, comme une ombre, vers un mur, puis s’était mis à le cogner violemment de la tête, jusqu’au sang, en criant : « Pourquoi ? » Et avant qu’on eût pu le maîtriser, il s’était évanoui. Lamine me raconte aujourd’hui qu’il n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé tout de suite après qu’on lui eût annoncé la nouvelle. »

A cet instant, Isseu se tut de nouveau, non pour pleurer, mais pour sombrer dans une de ces méditations qui doivent être plus horribles encore que les peines, où l’esprit plonge tourmenté et sort dans un état de désespérance qui ne doit être très loin de la folie. Elle reprit cependant.

« Oui, nous avons perdu notre premier enfant. C’était une fille. On l’aurait appelée Mariama, comme la maman de Lamine, qui était morte en lui donnant la vie. Pourquoi l’avions-nous perdue ? Je ne sais pas, et cette question m’a torturée des nuits entières. Les premiers mois qui suivirent cette épreuve furent douloureux, je n’ai ni la force ni les mots pour vous les décrire. Retenez tout simplement que n’eût été mon mari, j’eusse été folle. La tristesse me rongeait, la culpabilité me détruisait, la honte m’accablait, la haine envers Dieu, ou la Providence, me défigurait. Lamine fut exceptionnel, malgré sa propre douleur, qui devait être au moins aussi grande que la mienne. Il rêvait tant d’être père… Combien de fois n’avais-je pas, en pleine nuit, surpris ses sanglots silencieux et étouffés ? Combien de fois n’avais-je pas ramassé dans la poubelle de sa table de travail des papiers chiffonnés, qui contenait de longs, sombres, beaux mais douloureux poèmes où il déversait toute sa peine ? Je ne sais comment il arrivait à être fort pour nous deux, je ne sais. Mais il l’était. Encore une fois grâce à lui, nous traversâmes cette période, et peu à peu, même si nous n’oubliâmes jamais totalement, nous nous remîmes à reprendre goût à une vie qui nous avait infligé sa première grande épreuve. Hélas, il y eut d’autres. Nous réessayâmes naturellement, lorsque nous nous sentîmes mieux, de faire un enfant. Nous n’y arrivâmes plus jamais. Les plus grands experts du pays se penchèrent sur la question : tous parvinrent à une semblable conclusion, à laquelle ni Lamine, et encore moins moi, ne pouvions nous résoudre : le traumatisme de mon premier accouchement m’avait rendue stérile. L’on nous dit partout que je ne pourrai plus jamais avoir d’enfant. Cette perspective seule me rendait folle, et je dépérissais. Lamine, cette fois-ci, malgré tous ses efforts, sombra peu à peu avec moi dans une espèce de dépression dont nous ne sortîmes que grâce à mes parents qui, ayant appris la nouvelle, s’empressèrent de venir s’installer chez nous. La présence et l’énergie de ma mère, particulièrement, furent extraordinaires. Je sais, et vous savez tous, l’opprobre que la stérilité d’une fille peut dans notre pays abattre sur une famille. Ce n’est pas seulement la fille, mais l’honneur de la famille tout entière qui est entaché, souillé, moqué. La mère de la fille, l’on ne sait pour quelle imbécile raison, est accusée d’avoir enfanté une stérile, et raillée. Mais ma mère, à ma grande surprise, ne prêta nulle attention à ces quolibets et à cette malveillance. Elle me sauva. Me donna une nouvelle fois la vie. Hélas, Lamine, mon cher Lamine qui avait été si fort, s’effondra. Rien, ni la compagnie de mon père, ni les consolations de ma mère, ni mon amour redoublé ne le tirèrent d’une peine qu’il ne prenait plus la peine de masquer. Il restait des journées entières enfermé dans sa bibliothèque, écrivant et lisant, ne mangeant rien ou presque, enfin, plus étranger au monde que jamais. Il était en train de mourir, et l’idée que c’était par ma faute m’était insupportable. Et quoique je m’en cachasse, je souffrais chaque jour de cette pesante culpabilité. Je savais très bien qu’il ne m’en voulait pas, qu’il ne me tenait pas pour responsable de ce qui nous arrivait ; je savais que lui également, était rongé par le remords, car Lamine est un de ces êtres qui ont un grand sens de la responsabilité ; je savais qu’il m’aimait encore, car il me le répétait, et me le prouvait dans les rares instants où il arrivait à dominer son spleen. Simplement, il était triste : de ne pouvoir avoir d’enfant avec la femme qu’il aimait, de ne pouvoir être père. Il ne me le disait bien sûr pas, mais je sentais qu’il était déçu, de ces déceptions dont rien ne sauve. Je sentais surtout qu’il était rongé par un profond sentiment d’injustice, d’incompréhension, de sourde et impuissante colère. Il avait toujours rêvé d’être père, voici maintenant qu’il était condamné à ne l’être jamais, du moins, pas avec moi. Il publia un autre recueil de poésie, dont la tristesse et l’absence de désespoir furent horribles. Il l’intitula, en référence à l’un des recueils de Césaire, et à un vers d’Apollinaire « Adieu, Adieu, Mon Soleil cou-coupé ». La critique acclama « cette sublime plainte d’un cœur en ruines. » La situation me devint vite insupportable. Dans les faits, Lamine essayait d’être toujours aux petits soins, et de me prouver son amour. Mais quelque chose en lui avait changé ; une flamme en lui s’était éteinte qui ne se rallumait que de façon trop intermittente. Il me regardait encore avec amour, mais au fond de ses yeux, furtive, je pouvais voir la triste lueur de la déception, qui flamboyait, intensément, avant de disparaître. Lamine n’était plus totalement heureux, malgré tous ses efforts pour le cacher, et les miens pour lui rendre le bonheur.

Un jour, alors que nous étions au lit, je décidai de lui parler, car je ne pouvais me résoudre à voir dépérir l’homme que j’aimais. Il m’avait sauvé une fois, c’était à mon tour de le soulager. Il n’y avait dans notre situation qu’une seule solution pour que Lamine reprenne goût à la vie : qu’il devînt père. Et puisque je ne pouvais lui donner cet enfant, une autre le lui donnerait. Par amour, je lui proposai alors de prendre une deuxième femme, faisant ainsi ce que peu de femmes eussent eu le cœur, le courage, l’amour de faire. La perspective de partager mon homme me déchirait le cœur, mais celle de voir périr mon homme dans mes propres bras, par ma faute, et sans que je ne puisse rien faire pour le sauver de la mort m’était plus insupportable encore. Oui : je lui proposai de me prendre un coépouse, chose impensable en ce pays, où la polygamie est le pire châtiment qu’une femme puisse endurer. Nous avions déjà eu à discuter de la polygamie : il n’était pas forcément contre, car il y avait des circonstances, pensait-il, où la polygamie s’imposait, mais disait qu’il ne serait jamais polygame, pour l’élémentaire raison que son cœur jamais ne pourrait aimer deux femmes simultanément sinon à être hypocrite avec l’une, ce qu’il ne voulait pas ; quant à moi, j’abhorrais cette pratique, que je considérais comme une humiliation de la femme, réduite à partager son mari avec des inconnues, réduite à n’avoir son mari que pour quelques jours, quelques misérables jours la semaine pour lui prouver son amour, une ou deux nuits ; réduite, avec, contre ses coépouses, à se battre comme de vulgaires chiens se disputant un bout d’os ; bout d’os qui les dominait pourtant ; réduite, enfin, à n’être qu’une parmi tant d’autres, ce qui est sans doute la pire des choses qui puisse arriver à une femme qui aime : n’avoir plus de différence, n’avoir plus de singularité. Vous n’ignorez pas tous les scandales qui éclatent à cause de ces histoires de coépouse qui tournent mal : les coépouses qui se battent, qui se haïssent, qui cultivent la haine entre leurs enfants, qui en arrivent même à haïr l’homme qu’elles ont un jour aimé.

-Mais Sokhna si, que faites-vous de la religion. Notre prophète, Salalahu Aley hi Wa-Salam, était polygame. Si vous êtes une bonne croyante, vous n’avez pas le droit de…

-Vous me faites rire, vous autres, avec vos arguments religieux, coupa, dans un ricanement ironique, Isseu, que la saillie subite du vieillard à l’avant avait piquée au vif. Oui, vous me faites rire. La religion n’est plus en ce pays qu’une coquille vide dont on use pour justifier l’inavouable. Le fait est simple, Monsieur, et je vais vous le dire, quoique vous le sachiez peut-être déjà : la plupart des Hommes sénégalais ne cèdent à la polygamie que pour satisfaire une libido qu’une seule femme ne parvient plus –disent-ils, ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander- à satisfaire. D’amour, il n’est plus question : tout n’est que plaisir, égoïste plaisir. L’argument religieux est spécieux ; pire, il est caduc ; pire encore, il est hypocrite. C’est la triste réalité de ce temps. Les hommes de ce pays baisent, et baisent encore. Les enfants qui pourront naître de ces unions : il n’est jamais sûr qu’ils puissent les entretenir. Or, sur le plan de la religion, y a-t-il plus odieux crime que de donner la vie à un enfant qu’on ne saura ni aimer ni entretenir, et que l’on voue à la déchéance ? Alors non, ne me parlez pas de religion ! Vous n’y croyez plus. »

Au sermon qu’on lui destinait, Isseu avait répondu par un autre sermon, dont la violence surprit bien des membres de cet équipage maudit. Les termes avaient été crus, le ton dur, la douceur de la voix avait disparu, et l’amertume du cœur avait jailli. Madeleine elle-même s’effraya quelque peu, et retira sa main de l’épaule d’Isseu quelques instants, avant de l’y reposer.  Un long silence s’installa après cet échange qui, une fois de plus, avait fait taire le vieillard, avec une violence inexpliquée. Mohamed parla le premier :

« Ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander ! Admirable descriptif. Je ne l’eusse mieux dit !

-Veuillez tous m’excuser, je me suis laissé submerger par la colère. Excusez-moi, mon père, reprit Isseu, qui avait retrouvé son calme et sa douce tristesse, quoique sa respiration fût encore haletante.

-Oh mais, ne vous excusez pas, cela gâche tout votre panache ! Je commençais à bien vous aimer, moi ! fit encore le dandy. Décevant.

-Excusez-moi, tous, surtout vous, ma fille. Je n’ai jamais su accepter que la polygamie, dans son expression actuelle, puisse être justifiée par la religion. Je n’ai jamais su accepter la polygamie, tout simplement. C’est pourtant elle que j’ai proposée à Lamine. Si cela pouvait le rendre de nouveau heureux, j’étais prête à consentir à ce sacrifice.

-Votre geste a été magnifique, madame, dit Gabriel, l’homme qui était à ses côtés, avec une sorte d’admiration respectueuse dans la voix. Est-ce que votre mari a accepté ?

-Dans un premier temps, il refusa. Sa morale, son amour pour moi, son incapacité, croyait-il, à aimer une autre femme, constituèrent les premiers freins. Il s’en voulut d’être tout le temps triste et de me rendre triste, pleura au creux de mon épaule, me demanda pardon d’être si égoïste et promit qu’il ferait des efforts pour oublier. Il les fit. Pendant plusieurs semaines, je retrouvai le Lamine d’avant : joyeux, passionné, plus présent que jamais. Je me dis alors qu’il était guéri, et il m’arriva même, pendant cette période, de rire de la proposition que je lui avais faite. Je crus que tout allait redevenir normal. Mais c’était mal connaître la profondeur de la déception dans le cœur de mon mari. Il retomba progressivement dans la léthargie et la tristesse, malgré ses efforts. Cela le prenait violemment, et il ne pouvait alors lutter. Je ne pourrai vous expliquer l’étendue de la culpabilité qui me saisissait alors de nouveau, plus lancinante que jamais. Une deuxième fois, par désespoir, par amour, je lui suppliai de prendre une deuxième femme. Je pleurai, le priai, lui demandai de le faire pour moi, sinon par amour, au moins par pitié. Lamine, meurtri, refusa encore. Quelques mois s’écoulèrent au cours desquels rien n’alla mieux. Nous ne nous parlions presque plus, retranchés, enfermés, prostrés chacun dans une douleur dont l’autre était la cause et, peut-être, la solution. Mais nous ne parlions plus : nous souffrions en silence. La troisième fois que je lui proposais d’être polygame, il accepta, le visage baigné de larmes, presque honteux.

-Ndeïssane…

-Lamine épousa Khady, une de ses collègues avec qui il avait noué une amitié très forte. Khady venait souvent à la maison : nous nous connaissions bien, et nous respections. Nous n’étions peut-être pas des amies, mais nous nous appréciions assez pour être de bonnes copines. Elle était du même âge que Lamine, et était divorcée. Elle connaissait notre histoire, avec Lamine, car ce dernier en avait fait une confidente. Aussi, lorsque Lamine lui demanda sa main, elle accepta intelligemment, ayant compris tous les enjeux de cette union. Je souffris, et incapable de cacher une douleur à laquelle j’avais contribuée, que j’avais même créée, je pleurai des heures entières, enfermée dans ma chambre. Puis, me reprenant, je me dis que Lamine serait de nouveau heureux, qu’il serait père, que Khady lui donnerait un enfant, et cette idée me redonna des forces. Je mobilisai alors toute mon énergie pour le mariage, m’activai, m’occupai de tous les préparatifs, devint exemplaire dans mon rôle de première épouse.

-Awoo buru Kërëm !

-Comme vous le dites, Monsieur. Je devins comme une reine, qui préparait l’accession de sa fille, la princesse, au pouvoir. Je m’occupai de la future mariée, ma future coépouse, peut-être ma future rivale. Je lui trouvai des habits, des cadeaux de mariage, et toutes ces choses dont une femme avait besoin. Je fis autant que je peux bonne figure, quoique mon cœur fût partagé entre l’idée de perdre une part de Lamine, et celle d’en retrouver une autre part. J’avais choisi le sacrifice. Je devais l’assumer. Je vis peu Lamine pendant cette période : il était rarement à la maison et rentrait tard, et les rares soirs où nous discutions, je sentais dans son regard fuyant une sorte de honte et de gêne par rapport à ce qui se passait. Il me dit même un jour qu’il voulait tout arrêter, annuler le mariage et sa demande, revenir avec moi. Je refusai, même si mon cœur, ou mon esprit, je ne sais plus, me criait le contraire. Le mariage eut donc lieu. La veille, Khady vint me trouver dans ma chambre. Je l’accueillis comme une sœur. Elle me regarda longuement, et avec un sourire bienveillant, me parla :

« Tu sais, Isseu, que je t’apprécie beaucoup. Tu es comme ma petite sœur. Je connais ton histoire avec Lamine, et je voudrais te dire que tu es l’une des personnes les plus courageuses que je connaisse. Lamine ne me l’a pas dit, mais je l’ai deviné : c’est toi qui es derrière ce mariage. Je crois en savoir la raison : tu veux que Lamine ait un enfant, vu que tu ne peux le lui en donner. Ce geste te grandit, et ton renoncement est sublime. Ce que tu fais, peu de femmes l’auraient fait. Moi-même n’aurais jamais pu le faire. Tu en es d’autant plus admirable. Quant à moi, je ne me fais pas d’illusions : je sais que Lamine ne m’aime pas, ou du moins, il m’aime d’un autre amour. Tu es la seule femme à être dans son cœur, et cela, nul ne le changera, et certainement pas moi. Mais…

-Mais tu aimes Lamine, achevais-je…

-Oui, je l’aime et sincèrement, en secret, depuis des années. Lorsque j’ai divorcé, il y a quelques années, il a été d’une présence et d’une aide exceptionnelles. Il m’a soutenue, moralement, financièrement. Il a été comme un père, comme un frère, comme un mari. Je suis tombé amoureuse de lui comme cela. Je pensais d’abord qu’il ne s’agissait que d’un élan de faiblesse, mais même quand j’allais mieux, je me sentais toujours aussi attaché à lui. Oui, je l’aimais. Et je l’aime encore. Je n’ai jamais eu le courage de le lui avouer. Et c’est au moment où j’allais le faire que tu es entrée dans sa vie. Il m’a parlé de toi tout de suite, et parlait de toi tout le temps. Je feignais alors d’être heureuse pour lui, mais je te jalousais, au fond. J’étais même, finalement, contente pour lui, car ne m’importait que son bonheur, mais j’eusse préféré, souhaité, que ce bonheur fût partagé avec moi. Je te l’avoue, je t’ai haïe. J’ai pensé en secret, lors de longues nuits, que tu ne le méritais pas, jusqu’au jour où je t’ai rencontrée. Il a suffi que je te voie, que nous discutions, que je vous voie, dans votre amour, dans votre complicité, pour que toutes mes haines et toutes mes jalousies disparussent. Vous étiez faits l’un pour l’autre, c’était évident. Et je connais trop bien l’amour, il m’a trop fait souffrir, trop procuré de bonheur, pour que je puisse jalouser deux personnes qui s’aiment. Au pire, je vous enviais ; au mieux, vous admirais. J’ai toujours été, ne t’en indigne pas, la troisième composante votre couple. Lamine me confiait tout : son impatience d’avoir un enfant, son bonheur de te savoir enceinte, ses angoisses quand tu étais grosse, et sa douleur lorsque tu perdis votre enfant. Il me parlait de ton courage, de son amour pour toi malgré tout, et de tout le reste. Son chagrin lorsqu’il apprit que tu étais stérile fut incommensurable : je fus la spectatrice de sa chute, de votre chute. Et pourtant, il t’aimait à la folie. Mais, je le savais, il voulait un enfant. Cette contradiction, cette impossibilité, ont failli le rendre fou. Je ne savais que lui dire, je n’osais lui proposer la polygamie, sachant qu’il refuserait, par conviction, mais surtout par amour pour toi. Je me tus donc, et essayais de le soutenir comme il m’avait soutenue. Il me demanda un jour ce que j’aurais fait si l’on me suppliait, par amour, d’être égoïste, pour penser à son propre bonheur. Je compris tout de suite que tu lui avais demandé de prendre une seconde épouse. Je ne répondis pas à sa question, mais lui dis juste qu’en amour, le bonheur n’est jamais égoïste : celui de l’un est celui de l’autre. Oui, Isseu, je te comprenais, et t’admirais. Je savais que Lamine te chercherait bientôt une coépouse. Et je savais que ce serait moi. Je le souhaitais, du moins. Lamine n’aurait pas eu la force et le courage de chercher une femme qu’il ne connaissait pas. Et moi, j’étais après toi la femme qu’il connaissait le mieux. Il savait peut-être que j’avais des sentiments pour lui. Aussi ne fus-je pas surpris lorsque, au bord des larmes, il me demanda en mariage. Je dis tout de suite oui, en pensant à toi, et nous pleurâmes longtemps. Je ne serai pas ta rivale, mais ta sœur ; pas ta coépouse, mais d’abord une amie. Nous avons l’amour de Lamine en commun, nous voulons toutes deux son bonheur. Rendons le heureux, car de son bonheur dépend le nôtre. Rendons le heureux, Isseu. »

« Je n’eus la force que de dire un simple merci à Khady. Nous avons pleuré ce jour-là, dans les bras l’une de l’autre."

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