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Le Diable en sept (Roman d'un Drôle de voyage, partie 5)

4 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VI : Court intermède où l’on décida du prochain narrateur.

 

Le silence des voyageurs qui accueillit le récit de Macodou était assez éloquent de l’émotion dans laquelle sa chute les avait plongés. Le chauffeur, quant à lui, une fois sa narration terminée, reprit son air impénétrable, sans se soucier de l’effet que son histoire avait eue chez ses auditeurs, et juges d’un soir. Et pourtant, et Macodou le savait, son sort en cet instant était joué. Le Diable leur avait bien dit qu’il prendrait en compte le premier sentiment qu’éprouveraient les autres tout de suite après le récit. A cette pensée, il serra plus fort encore son volant, et attendit. Ce fut Gabriel, que l’on n’avait pas entendu pendant le récit, qui rompit le silence, de cette question d’un laconisme néanmoins pragmatique :

« A qui le tour ? »

La question sembla tirer les autres passagers de profondes méditations, et la voiture qu’écrasait le silence s’anima de quelques bruits : une posture que l’on arrange, un mouchoir que l’on refait, un soupir que l’on étouffe… Il y avait quelque chose de tragiquement cynique dans cette assemblée, condamnée et se sachant condamnée, obligée d’être solidaire jusqu’au bout, mais sachant en même temps qu’elle ne sera plus complète à son arrivée, et que des huit âmes qui la composaient, une seule survivrait, par la grâce et la faveur des autres. Ce qui pouvait se passer dans l’esprit de chacun, en ce moment précis, serait sans doute assez impossible à dire. Quel sentiment y régnait ? L’espoir, s’il y avait encore à espérer ? La peur ? Le désespoir ? L’indifférence ? Le remords ? Un mélange de tous ces états ? Nul ne saurait le dire. A la fois potentielle victime, potentiel bourreau et sauveur providentiel, chaque passager de ce véhicule avait la possibilité de mourir en damné ou en saint, en tuant ou en sauvant. Le calcul des intérêts affrontait la générosité des cœurs. C’était laid. Mais c’était sublime également. C’était la banalité des commerces humains élevée à la dimension de l’inéluctable tragédie de la mort.

« Puisque vous demandez, pourquoi ne commenceriez-vous pas ? demanda la grosse dame à Gabriel.

-Je préférais d’abord demander si quelqu’un se portait volontaire, sinon je me lance. Je ne vois pas l’utilité de dresser un ordre de passage, de toutes les manières. Ce n’est pas parce qu’on passe en dernier qu’on en sera forcément sauvé. Alors, quelqu’un veut passer ? »

Personne ne répondit. Le seul bruit que l’on entendait était celui du chapelet du vieux, qu’il continuait à égrener frénétiquement.

« Comme si cela pouvait vous sauver en cet instant », pensant l’enfant de troupe à l’arrière du véhicule.

Gabriel s’apprêtait à se proposer et à commencer lorsque la femme aveugle à côté de lui, de sa douce voix, dit de façon presque inaudible :

« Je veux bien parler. 

-L’aveugle ? Voyons voir quelle horreur vous hante ! lança le dandy en ricanant. Enfin, quand je dis « voyons voir », ne le prenez pas pour une provocation personnelle, je vous prie.

-Je suis la dernière personne à qui votre impolitesse…

-J’eusse préféré sarcasme ou ironie. Toujours allier la justesse du terme à l’élégance du registre.

-Laissez tomber. Ironie, sarcasme, dérision, cynisme, tout ce que vous voudrez. Après tout, cela m’est bien égal. Mais vous avez raison sur un point : mon crime me hante. Il ne se passe pas une nuit sans que j’y pense en pleurant. Mais je sais que le regret ne me sauvera pas, il ne sauve jamais…

-Assez de philosophie, chère madame. L’on attend votre horrible confession ! J’en frémis, l’horreur me fascine ! »

Madeleine, qu’une affection silencieuse et inexpliquée liait à la femme qui se préparait à raconter son histoire, posa sur son épaule une main bienveillante, qui l’encourageait. Cela redonna courage à la femme, qui baissa la tête, et inspira profondément, comme si elle s’apprêtait à livrer une bataille cruciale.

 

« Voilà mon histoire, finit-elle par dire enfin. » 

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