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Le Diable en sept (Roman d'un Drôle de voyage, partie 4)

21 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

« C’était il y a deux ans, à la frontière guinéenne, en pleine forêt casamançaise. J’étais alors dans le maquis ; j’étais un indépendantiste convaincu en résolu, ou, pour utiliser un terme commode qui vous parlera peut-être plus, et que l’on emploie volontiers pour nous caractériser, j’étais un rebelle. »

 

Au même instant, à l’exception du dandy qui ne manifesta aucune émotion, tous les passagers frémirent et, chacun, dans un réflexe aussi imperceptible qu’inutile et absurde, se replia sur lui, pour s’éloigner, ne serait-ce que de quelques centimètres, de l’homme.

 

Macodou, dont l’œil semblait garder dans sa profondeur mystérieuse quelque trace des choses étranges qu’il a vues et l’éclat des épreuves qu’il a traversées, sentit plus qu’il ne vit ce mouvement de peur des passagers, et sourit discrètement, de ces sourires dont on ne sait s’ils expriment la tristesse d’être fui ou la fierté d’être craint.

 

« Rassurez-vous, Messieurs dames. Je sais bien que ce nom, rebelle, couvre pour vous autres, civils et citoyens ordinaires, un sens mystérieux, voire mystique. En y pensant, vous ne voyez pas l’homme mais le monstre, vous ne voyez pas le père mais le sorcier, vous ne voyez pas l’amant mais le barbare ; vous faites du rebelle un fantasme, une apparition, un fantôme aussi épouvantable que cruel ; vous ne pouvez vous figurer un instant qu’il ait une vie, qu’il ait des sentiments, qu’il ait des convictions, qu’il puisse défendre une cause qu’il juge juste, qu’il soit, en somme, humain. Le rebelle vous épouvante, c’est là sa première victoire. Mais rassurez-vous, cette époque de ma vie est derrière moi, et à jamais. Maintenant, je ne suis plus rien, je n’ai rien dans le cœur, je ne crois en rien, méprise tout, ne m’étonne plus. Je ne connais ni l’empathie ni l’amour, ni l’amitié ni la famille. Je suis désormais seul et souhaite le rester. Je parcours les routes car elles sont ma maison. Voilà ce que vous devez savoir de ma vie présente. Puisse cela vous mieux faire comprendre ma vie passée, que je vais vous raconter.

 

-Charmant, lança le dandy. » 

 

Macodou ne prit pas ombrage qu’on l’interrompit si inopinément, et après un moment de silence, reprit.

 

« Nous étions donc dans une petite unité d’une quarantaine d’hommes environ, de tous, âges, dont j’étais le chef. Nous n’étions pas, à proprement parler, basés à la frontière, mais les déplacements stratégiques qu’il faut opérer dans cette jungle, au milieu de cette guerre, nous avait menés là. Ce n’était cependant pas un hasard : nous maîtrisions le terrain ; sans doute même, je peux le dire sans prétention, mieux que nos valeureux adversaires. Cette année-là, particulièrement, les rebelles avaient pris un léger avantage sur l’armée sénégalaise, quoique l’année précédente, nous eussions perdu beaucoup de terrain. Mais nous le regagnions peu à peu, à force d’abnégation, de courage, de sacrifice et d’intelligence tactique. A la discipline stricte et à la lenteur de déplacement des troupes et des armements militaires, nous avions préféré la rapidité, la commodité, et l’imprévisibilité des petites factions comme celle que je dirigeais : peu nombreuse, légèrement mais efficacement armée, spécialisée dans les traquenards, les attaques-éclairs, les guets-apens et autres opérations vives. Nos actions ne duraient jamais plus de trois minutes. Comme l’aigle fond sur sa proie, la saisit et reprend immédiatement son vol, comme le cobra frappe et se relève, comme le scorpion pique et reprend sa garde, nous attaquions vite et avec précision: par surprise et non par lâcheté, par stratégie et non par peur. Et ces techniques étaient du plus dévastateur effet. Il est vrai que nous ressemblions quelque peu à des fantômes : insaisissables ou alors difficilement, hantant la forêt de nos présences indétectables, mais si sensibles. Le drame de l’Armée était qu’elle savait que nous procédions ainsi- nous avions en effet des centaines de détachements comme celui où j’officiais alors, répartis dans toute la forêt, agissant à peu près de la même manière quoique selon des techniques différents : certains étaient spécialisés dans le corps à corps, d’autres dans les fusillades, d’autres encore dans les pièges et les explosifs, mais tous enfin avions en partage le goût de la surprise- mais l’armée donc, disais-je, quoiqu’elle connût nos techniques, n’arrivait jamais à les prévoir. C’est bien là, me direz-vous, le propre de la surprise ! C’est que nous étions irréguliers. Il pouvait s’écouler des semaines, voire des mois, entre deux attaques. De la même façon que nous avions la rapidité de l’aigle, du cobra, du scorpion, nous possédions la patience imperturbable du crocodile tapi dans les eaux saumâtres, attendant que la meilleure occasion se présentât avant de se jeter sur sa proie. Et cette inactivité provisoire irritait nos adversaires autant qu’elle les endormait peu à peu. Et alors qu’ils somnolaient ou croyaient que nous n’étions plus dans la zone, nous les attaquions. Je vous ai dit que nous attaquions en trois minutes : ce n’est pas là un détail. Trois minutes pour attaquer, trois minutes pour se battre, trois minutes pour tuer. Cela vous offre, je peux vous l’assurer, les sensations les plus intenses, les plus puissantes, qu’un homme puisse éprouver sur cette terre d’Hommes : un mélange de peur, d’excitation, d’ivresse de puissance et de vie, de force, vous envahit, et vous êtes alors sur le toit du monde, soûl de courage, invincible comme un dieu. J’avais décidé de cette donnée, et je chronométrais minutieusement. Quand trois minutes exactement s’écoulaient, nous devions nous fondre dans la forêt aussi mystérieusement et vite que nous en étions sortis. Ceux-qui ne respectaient pas ce délai, par zèle ou goût du combat, y restaient fatalement. »

 

Il montra en ce moment, en présentant son poignet gauche à la vue de tous, une vieille montre électronique « Casio », qui était affreuse mais qui marchait encore.

 

« C’est le dernier objet qui me reste de mon ancienne vie. »

 

Tout le monde alors regarda avec une fascination mêlée d’horreur l’objet, dont la vue déclenchait en ce moment même chez chacun les imaginations les plus folles et les plus sanglantes, comme si la montre reflétait l’horreur des scènes dont elle fut plus que le témoin, dont elle fut l’arbitre et la mesure.

 

« J’étais un seigneur de guerre, et mon nom commençait à être connu partout à travers la jungle, que ce fut parmi les miens ou dans le rang des armées. J’étais admiré des premiers, redouté des seconds, craint par tous pour mon tempérament réputé imprévisible et impétueux. L’on m’appelait « l’apparition » ici, « la foudre » là, « le talisman des dieux » par ici, « le sorcier-minuteur » par là. Mon vrai nom n’était connu de personne, pas même de mes propres hommes. L’on vantait mes qualités de meneur d’hommes et de chef de guerre. L’on s’émouvait dans les deux camps de ma cruauté extrême, mais mon courage et mes talents de stratège fascinaient de part et d’autre. J’avais réussi là où les plus grands chefs rebelles d’alors avaient échoué, et vaincu des officiers de l’armée que tous les rebelles craignaient, fait gagner du terrain dans des zones que l’on disait perdues à jamais. L’on raconta alors mille et une histoires sur mon compte : on me fit fils de Démon, on me dit frère de Dieu (le vieux dévot à côté de Macodou produisit un bruit vague d’horreur auquel le chauffeur ne prêta aucune attention), on me fit sorcier, on me fit ange, l’on me fit tuer mon père et violer ma mère, on me dit damné, on fit de moi la réincarnation du grand Alexandre, de César, de Soundjata, de Chaka, de Tenguéla ou de Napoléon, l’on me dit invincible, l’on me fit intouchable, l’on me dit insensible au feu et au fer. L’on m’éleva à la légende, au mythe. Quant à moi, j’observais tout cela, amusé et avec un certain orgueil. Tout cela, à vrai dire, sans que j’en tirasse vanité, n’était pas au fond pour me déplaire, et c’est, ténébreux et mutique, que j’entretenais ma propre légende, que je participais à mon propre mystère en l’appesantissant d’un silence, d’une réserve et d’une discrétion absolus, qui n’infirmaient ni ne confirmaient rien, mais qui laissaient le champ ouvert à toutes les supputations, même aux plus folles. Les grands dignitaires rebelles eurent bientôt fait d’avoir vent de mes exploits, et tinrent à me rencontrer plusieurs fois, ce que je refusais toujours. Je ne voulais point d’honneurs ou de promotion. Mon arrogance et mon indiscipline leur déplurent, mais mon efficacité et ma garantie de succès leur empêchèrent d’agir à mon encontre. Ils me laissèrent tranquilles, en me traitant de fou, et durent sans doute se dire, «qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ». Je leur étais utile, cela leur suffisait. Et puis, qui sait, peut-être craignaient-ils que je me révoltasse, que je fisse une rébellion contre la rébellion, que je levasse une mutinerie, que de César, de devinsse Spartacus, que de Chaka, je muasse en Kunta Kinté. Je ne sais si c’eût été possible, mais je sais pour le moins que j’avais un grand charisme, qui m’assurait le respect et l’obéissance de maints hommes du maquis, mêmes ceux que je ne commandais pas. Il faut aussi dire, sans doute, que j’étais cruel : autant j’étais respectueux de mes hommes, n’exigeant d’eux qu’une stricte obéissance, autant je pouvais être féroce à leur endroit lorsqu’ils désobéissaient au point de compromettre une mission. Combien d’entre eux ai-je tués froidement sous les yeux de leurs camarades ? J’étais un homme de devoir, qui reléguait les sentiments au plus profond de mon âme lorsqu’il s’agissait des missions. Quant à nos adversaires, si d’aventure on en capturait un, je me chargeais personnellement de le supplicier, et je me souviens encore de ses cris fous de souffrance, ses hurlements de douleur, qui montaient dans la nuit et que j’écoutais avec un sentiment jubilatoire, espérant de tout cœur que ses camarades les entendent et s’en émeuvent.

 

-Mais quel monstre êtes-vous donc ? dit une voix. »

 

-Les belles âmes ne survivent pas à la guerre. Il ne s’y trouve de place ni pour l’amitié ni pour l’amour ni pour l’empathie. Qu’y a-t-il à comprendre, d’ailleurs, dans cet état où les hommes reviennent à leurs plus élémentaires et primaires instincts ? Rien, croyez-le. La situation exigeait que je fisse la guerre ; je l’ai faite, en accordant mon âme avec son esprit. Je ne regrette pas cela. »

 

Ces derniers mots glacèrent l’assistance.

 

« J’ai tué, supplicié, démembré. Pourquoi ? Parce que c’était la guerre : explication aussi absurde que simple, mais écrasante d’horrible vérité. Pourquoi j’ai fait la guerre ? Par vengeance. Ne nous éternisons pas sur le fait : ma famille entière a été massacrée par l’armée alors qu’elle n’avait eue que le malheur de se rendre dans un village situé à une quinzaine de kilomètres de Bignona, où résidait ma grand-mère. Hélas, il se trouve que ce village, d’après les renseignements qu’avait reçus l’armée, abritait également un homme fort du maquis. Une unité de cinquante hommes lourdement armés arrivèrent ce même jour où ma famille y était. Ils attaquèrent le village, brûlèrent, tuèrent, violèrent. La fureur et la jubilation absurde de la guerre saisissent les cœurs de tous les hommes qui la font, quel que soit leur camp. Ces hommes tuèrent ma famille, mon père, ma mère, mon grand-frère et mes deux petites sœurs jumelles. L’homme qu’ils étaient supposés chercher n’était pas sur les lieux. L’armée, évidemment, a nié ce crime, alléguant qu’il fut l’œuvre de bandes de mercenaires sans foi ni loi, n’appartenant ni à l’armée ni même aux rebelles, qui profiteraient du désordre et de la psychose de la guerre pour s’enrichir à travers des pillages. Il est vrai que les hommes qui ont attaqué n’avaient pas les tenues de combat habituelles des soldats, ont rapporté plusieurs témoins qui ont survécu au raid. Mais quelque chose au fond de moi me disait qu’ils étaient bien les auteurs de cette fatale méprise qui m’ôta ma famille. Ne méjugez pas la force de mon intuition : elle ne m’a jamais trahi. Et j’en suis d’autant plus certain que dès que j’appris cette nouvelle qui bouleversa ma vie et m’arracha le cœur, après avoir pleuré ma famille et enterré de mes propres mains ma mère, je me rendis au village où ils avaient trouvé la mort. Celui-ci était encore en ruines. Je cherchai un peu, et trouvai des douilles de balles que les criminels avaient utilisées. C’étaient des munitions de M 16, le fusil d’assaut de l’armée. Cela me suffit comme preuve. Je ne trouvai en outre aucune douille de Kalachnikov, qui est l’arme favorite des rebelles. Pour moi, c’était clair, et ce ne furent pas les arguments de l’armée, selon lesquels une de leurs garnisons avaient été victime d’une attaque la veille, et que les ravisseurs avaient emporté du matériel, qui me convainquirent. La colère, mes chers, aveugle autant qu’elle éclaire. Je décidai de me venger, et jurai sur les tombes de mes êtres aimés et perdus à jamais que ferai payer à l’armée son odieux crime, à mon échelle, comme je le pouvais. J’étais d’autant plus déterminé que je m’ne voulais de n’avoir pas été là avec eux, pour les défendre, pour mourir avec eux peut-être. J’eusse préféré cela que de devoir vivre avec leur absence. Mais je n’étais pas là. Au moment du drame, malgré les sollicitations de ma mère qui tenait à ce que je revoie ma grand-mère, j’avais préféré aller en mer, pour pêcher et ramener à la famille de beaux poissons. Noble intention qui m’ôta à la mort et lui livra seule ma famille ! Ce sentiment de culpabilité ne m’a jamais quitté, et au plus fort des batailles, parmi les balles, les cris, et les arbres qui s’éclaboussent d’horreur et de sang, il me hante et décuple ma rage de vaincre et ma soif de vengeance. »

 

En ce moment, Macodou se tut, comme si le souvenir de ce sentiment et de sa famille lui était trop douloureux pour qu’il continuât. Il resta silencieux de longues secondes, les yeux fixes et sans larmes, les mains crispées sur son volant. Personne n’osa rien dire, pas même le dandy. Il sembla même qu’à l’horreur que le chauffeur avait jusque là suscitée, succéda, même furtivement, une sorte de compassion et de sympathie secrète, que la tournure de son récit avait déclenchée. Les hommes s’indignent aussi vite qu’ils s’émeuvent, à tort ou à raison. C’est bien cela qui fait leur singularité.

 

« Gardez, je vous prie, votre pitié et votre commisération pour vous, ayez cette pudeur », dit Macodou d’une voix d’où ne perçait aucune émotion.

 

-Charmant, vraiment charmant monsieur. La suite, s’il vous plaît. Je sens un drame à venir !

« J’entrai donc dans le maquis, et y tint le rôle que vous savez désormais, pendant cinq années au cours desquelles j’ai ôté un nombre incalculable de vies. Pourquoi en suis-je sorti ? C’est cela, sans doute, qui m’a valu ma présence parmi vous, et non les autres crimes que j’ai commis lorsque j’étais seigneur de guerre. J’en ai commis, oui, un dernier, plus odieux.

 

-Cela est donc possible ? dit ingénument la grosse dame. Vous êtes… Vous êtes…

 

-Répugnant, acheva la femme aveugle de sa voix douce.

 

-Hé, Mesdames, attendez donc votre tour, nous verrons bien si vous l’êtes moins ! lança joyeusement le dandy du fond du véhicule. Reprenez, cher ami, si vous le voulez bien. »

 

L’homme reprit.

 

« Je vous ai dit que toute ma famille avait été tuée lors de cette fameuse attaque. Ce n’est pas complètement vrai. Au moment du drame, en effet, je n’étais pas le seul absent : il y avait aussi mon petit-frère, Salam, de huit mois mon cadet, qui était alors à Saint-Louis, où il menait ses études. De tous les membres de ma famille, c’est lui que je chérissais le plus et dont je me sentais le plus proche et le plus complice. Soit que la proximité de l’âge nous rapprochât naturellement, soit que ma condition d’aîné me poussât à nourrir envers lui un désir inexplicable de protection, d’autant plus qu’il était né prématuré et était de constitution quelque peu fragile, soit par une quelconque autre raison encore, et que j’ignore, ma relation avec lui dépassait parfois la puissance de la fraternité, pour toucher à la fusion la plus totale de nos êtres. Ce n’était même plus de la complicité, ni de l’amitié : c’était un sentiment plus fort encore, que serai bien en peine de vous restituer, mais qui m’unissait à lui dans un amour indéfectible et bienveillant. Nous grandîmes ensemble, traversèrent les épreuves de l’adolescence ensemble, jouèrent ensemble, entrèrent dans la case des hommes ensemble, nous battîmes côte à côte, nous battîmes l’un contre l’autre –et étrangement, malgré son physique malingre, nos bagarres étaient aussi violentes qu’équilibrées- et firent ensemble ces mille et unes petites choses qui tressent une fraternité d’exception. L’on s’aimait. En grandissant, aucune de ces rivalités qui finissent par éroder le lien fraternel ne nous opposât, qu’il s’agît des femmes ou des faveurs de nos parents. Je l’accompagnais et le conseillais dans ses premières conquêtes de jeune homme, il me défendait toujours devant mes parents. Notre seule différence résidait peut-être au niveau de l’intelligence : la sienne était très théorique, puisée dans les livres qu’il commença à empiler dans notre chambre vers ses quinze ans ; la mienne, pratique, forgée au contact de choses et des hommes, rôdée à tout commerce humain. Il connaissait les choses, moi, je les vivais au quotidien. Nous nous complétions ainsi, une fois de plus. Le peu de choses que je sais des concepts, théories et autres étrangetés que notre éducation familiale ne nous a pas donnés, je le sais de lui, des livres qu’il avait lus et dont il me parlait avec passion. Il découvrit la littérature européenne, s’enivra de Baudelaire. M’expliqua l’esthétique du dandy –voilà comment je vous connais, monsieur, fit-il à l’adresse du dandy qui s’était enthousiasmé au nom de Baudelaire- et me dit qu’il en était un. Nous grandîmes donc. J’arrêtai l’école  après mon Bac, et me consacrai à la pêche et aux autres travaux qui font vivre une maison. Notre père vieillissait, et avait besoin d’un soutien. Quant à Salam, ses dispositions pour les études le portèrent naturellement à continuer, après le Bac. Notre mère ne voulut pas qu’il s’en fût, mais je le défendis, et lui expliquai que mon frère deviendrait quelqu’un de très important, qui ferait régner la paix dans la région et nous aiderait. Ainsi Salam s’en fut-il à Saint-Louis, à l’université Gaston Berger, où il intégra la faculté de Lettres. Il revenait toutes les grandes vacances, et ramenait des cadeaux à la famille, qu’il avait pu acheter avec sa maigre bourse. Ces retrouvailles étaient l’occasion de remarquer qu’il mûrissait, qu’il changeait, qu’il devenait un vrai homme. Notre relation devint plus forte, quoique moins voyante. L’on se comprenait désormais parfaitement. Cinq années s’écoulèrent ainsi, jusqu’au drame où périt notre famille. C’était l’année où Salam était en deuxième année de Master. C’est moi qui l’informai du malheur, par téléphone. Le lendemain, il était à mes côtés. Nous pleurâmes silencieusement les nôtres, sans pudeur, sans retenue. Nous les pleurâmes. Nous les enterrâmes de nos propres mains, puis, pendant plusieurs jours encore, nous pleurâmes. »

 

« Puis un soir, alors que nous étions, silencieux, dans la cour d’une maison désertée par la chaleur des nôtres, il me demanda, calmement :

 

-Qui a fait cela, mon frère ? Dis-le-moi, tu le sais. » 

 

-Je ne sais pas, Salam, répondis-je.

 

-Macodou, dis-moi ce que tu sais. Ce sont les rebelles ? 

 

Je savais la haine que mon frère vouait depuis sa tendre enfance aux rebelles, ces sauvages, disait-il, qui ne connaissent rien à leur terre et qui se permettaient d’être fanatiques. Je savais qu’il les soupçonnait d’être derrière ce crime. Après tout, n’étaient-ils pas coutumiers des faits ? Je connaissais Salam, il portait en lui non une rage, mais une forme de mépris absolu pour les rebelles, et qui était plus forte sans doute que la haine. Je ne répondis pas à sa question.

 

-Macodou, réponds-moi. Est-ce que ce sont les rebelles qui ont tué notre famille ? 

 

Je n’avais pas encore entretenu Salam de mes convictions profondes sur le fait que les auteurs de ce crime étaient les soldats de l’armée, et non les rebelles, ni même des pillards mercenaires. Mon frère non plus ne croyait à cette théorie. Il n’y avait selon lui que deux coupables possibles : ou l’armée ou les rebelles, et sa détestation manifeste des rebelles l’inclinait à les accuser. Du moins, c’est ce que je pensais, à l’époque. Alors, par lâcheté ou par désir de le conforter dans ses convictions et de le rassurer, je ne sais, je répondis :

 

-Oui, ce sont eux. »

 

« Après cela, nous ne dîmes plus un mot de la soirée. Le lendemain, Salam devait repartir à Saint-Louis, pour y continuer son mémoire. Il voulait être professeur, et m’annonça qu’il ne reviendrait qu’avec ce titre, pour notre famille. Nos adieux furent de cette brièveté qui émeut, mais intenses. Quand nous reverrions-nous ? Dans deux, trois ans ? Nous ne le sûmes. Je n’en étais pas sûr à l’époque, mais il m’avait semblé qu’au moment de partir, il y avait quelque chose en mon frère qui avait changé : une lueur bestiale, sauvage, presque haineuse et méchante brillait au fond de ses yeux sans que j’en susse la raison. L’émotion de son départ me fit vite oublier ce détail, et nous nous partîmes. Lui, pour Saint-Louis, moi pour le maquis. Je rejoignis les rebelles dès le lendemain : ne me demandez pas comment : c’est eux qui me trouvèrent. »

« Trois ans s’écoulèrent sans qu’on ne se vît, mon frère et moi. L’on s’appelait cependant au moins deux fois par mois, longuement, et nous nous encouragions. Il me demandait si je m’en sortais avec la pêche, me taquinais sur la nécessité de prendre épouse, me demandait si j’avais besoin d’argent –ce dont je ne manquais du reste pas, avec les butins que nous récoltions dans l’unité que je dirigeais désormais. Et moi, je lui demandais s’il progressait dans ses études, s’il soutiendrait bientôt son mémoire. Et lui, me répondait inlassablement, « oui, très bientôt » et changeais vite de sujet. Je notai cet empressement évasif, mais le mis sur le compte de l’agacement ou de la nervosité. Je ressentais à chaque fois que nous nous appelions un pincement au cœur, à l’idée que je lui mentais, que je n’étais plus chez nous, que je m’étais engagé dans le maquis, que j’étais un seigneur de guerre, que j’avais rejoint les rangs des rebelles, qui, croyait-il, et je le lui avais dit, avaient tué notre famille. Je n’osai lui dire la vérité : il ne l’aurait pas souffert, et aurait pu en périr ou en devenir fou ! Et puis… »

 

En ce point, pour la première fois depuis qu’il parlait, la voix de Macodou se brisa sous le coup de l’émotion, et des larmes lui montèrent aux yeux.

 

« Et puis… ? demanda avec avidité la grosse dame.

 

-Et puis je l’aimais, acheva Macodou cependant qu’une larme perlait sur sa joue. Oui, je l’aimais. Assez pour ne pas lui dire que j’étais devenu un rebelle pour venger notre famille. Assez pour ne pas vouloir qu’il me détestât et ma haït, malgré la certitude de la vérité de ma cause. Assez pour lui épargner l’amère vérité qui l’eût conduit à me mépriser et m’accuser de trahison.

 

-C’est mignon ! C’est mignon ! C’est mignon !

 

Madeleine, au fond du véhicule, entre Daouda qui demeurait impassible et Mohamed qui continuait à dire que c’était mignon, pleurait doucement, sans que personne ne le remarquât.

 

« Je remettais chaque fois à plus tard, reprit le chauffeur qui essayait de contenir son émotion, le moment où je ferai la terrible révélation à mon frère ; je ne voulais pas le gêner dans ses études qui devaient l’occuper, et je décidai donc de continuer mes activités de rebelle à son insu, pour son bien. Ainsi continuai-je à tuer et me battre et venger ma famille. Un jour, il y a deux ans, nous préparions avec mes hommes une expédition contre une petite unité de militaires qui, depuis quelques semaines, progressaient courageusement à travers la forêt, gagnant du terrain, repoussant avec une facilité insolente les groupuscules rebelles qui tentaient de leur barrer la route. En plus d’être bien entraînés, l’on disait que les soldats de cette unité étaient aussi légèrement armés que nous, et connaissaient aussi bien le terrain. En peu de temps, ils devinrent dangereux, et l’on me chargea de les arrêter, ô moi qui n’avais jamais connu la déroute et qui avais toujours su infliger à l’adversaire de lourdes pertes. J’en fis une affaire personnelle, une affaire d’honneur, d’autant plus que cette fameuse unité, qui se nommait volontiers « Kangkurang », pénétrait dans la zone où je me trouvais avec mes hommes, à la frontière guinéenne, comme je vous l’ai dit. Je réunis mes hommes, leur tint un discours comme je ne leur en avais jamais tenu auparavant, flattai leur fierté, vantait leurs mérites, et leur dit que plus que toute autre expédition, celle-ci était cruciale à mener à bien. »

 

« Nous nous préparâmes, et le lendemain, à l’aube, choisîmes une zone propice à notre action, et attendîmes : les militaires étaient, me rapportèrent mes éclaireurs, à une demi journée de marche. Nous les attendions en milieu d’après-midi. Nous attendîmes longtemps, ils n’arrivèrent pas. J’envoyai un éclaireur, qui ne revint jamais. J’en étais à réfléchir à la marche à adopter lorsque, formidable dans le silence de la forêt, un cri s’éleva de derrière nous :

 

« Kangkurang ! »

 

« Ce qui suivit appartient à la légende et à l’horreur. Nos ennemis, par une admirable ruse tactique, nous avaient contournés et attaqués par derrière. Pris au piège, encerclés, surpris, nous n’eûmes d’autre alternative que de nous battre plus longuement que prévu. Je ne vous raconterai pas la violence du combat, le fracas des troupes : vous n’y entendrez rien. Retenez tout simplement que ce fut la plus sanglante bataille que cette guerre ait connue depuis qu’elle a éclatée. « C’est un bon jour pour mourir » criaient des hommes, les miens et ceux de l’armée. Les hommes se mêlèrent dans la folie sanglante. Je remarquai néanmoins, en pleine bataille, qu’un homme en particulier faisait plus de ravages dans mes rangs que les autres. C’était certainement le capitaine. Fou de rage, je fondis sur lui.

 

« Et nous nous battîmes. Ce fut le plus valeureux adversaire qu’il me fut donné d’affronter. Nous nous rendions coup pour coup, à mains nues, et étions de force égale, et tandis que la bataille faisait rage, notre combat singulier n’en était pas moins violent et enlevé. C’était sublime. Je parvins pourtant, je ne sais comment, à le terrasser et lui casser un bras. J’allais l’achever avec un couteau que je tirais de la ceinture d’un mort à côté de nous lorsque je sentis la lame froide d’une machette sur ma nuque, et la voix de Salam, mon frère, qui me disait :

 

« Tu le tues, je te tue, tu ne le tues pas, je te coupe seulement le bras. Choisis. »

 

« J’aurais reconnu sa voix entre mille. En ce moment, alors que les hommes criaient et mouraient, je me mis à pleurer, levai les bras au ciel, et priai pour que mon frère me tuât sans m’avoir vu. Il ne le fit pas, et m’obligea à me retourner. Lorsqu’il me vit, j’eus l’impression qu’il faillit mourir, ses jambes chancelèrent, ses yeux se convulsèrent. Mais il ne tomba pas. Dans un effort surhumain qu’il faisait pour ne pas s’évanouir, il réussit à parler :

 

« Macodou… Macodou c’est toi ? Que fais-tu là mon frère ? Que fais-tu ici, parmi les rebelles ?

 

-Tu ne comprendrais pas, tue-moi. Sinon c’est moi qui te tuerai. Dépêche-toi.

 

-Mon frère… Les rebelles… Ils ont tué…

 

-Tue-moi, et vite, répétai-je, tout en pleurant…

 

-Tuez-le bordel, caporal Coly ! hurla derrière moi le capitaine que j’avais affronté. Qu’est-ce que vous attendez, nom de Dieu, nom d’un cul ! Mais tuez-le ! »

 

« Salam ne bougeait pas. Dans ses yeux, je lus, en même temps que la surprise, la colère, l’incompréhension, l’amour, la haine, l’hésitation. C’était un de ses regards inhumains que seuls les hommes portés au summum de l’émotion peuvent jeter. Il demeura immobile, me suppliant presque de lui dire ce qu’il devait faire. »

 

« Mon frère, dit-il piteusement…

 

-Caporal Coly ! Mais butez-moi cet enfoiré, nom d’une pute ! »

 

Salam n’esquissait toujours aucun mouvement. Il semblait comme pétrifié.

 

« Caporal ! Débarrassez-nous de ce fils de pute !

 

-La ferme, Capitaine gueula mon frère. Et sauf votre respect, ma mère n’est pas une pute. »

 

« Et d’un geste aussi brusque que précis, il me contourna et enfonça jusqu’à sa garde la lame de sa machette dans la poitrine offerte du capitaine. Celui-ci mourut aussitôt, sans un cri, les yeux ouverts. Et moi, j’étais là, éberlué, aussi choqué que mon frère, incapable de sortir une seule phrase, les mains toujours machinalement suspendues en l’air. Autour de nous, la clameur du combat ne faiblissait pas, et le sang des hommes rougissait l’herbe mouillée. Mon frère me tournait désormais le dos, regardant sans la voir sans doute la dépouille de l’homme, son capitaine, qu’il venait d’achever. Je le regardai, et vit à quel point il avait physiquement changé : sa musculature était saillante, et ses épaules carrées soutenaient un cou massif et musclé, tandis que son dos large, donnait à son allure une stature fière et imposante. Je restai là, à le regarder bêtement, ne sachant que dire et essayant en vain de percer ses pensées. »

 

« Salam…

 

« Tais-toi, Macodou. L’on n’a rien à se dire désormais. Depuis que je t’ai quitté, je ne suis pas retourné à l’université. Je me suis engagé dans l’armée, et cela fait trois ans que je travaille d’arrache-pied. Je ne voulais t’en parler, pensant que tu n’aurais pas approuvé. Mais ainsi donc, nous nous mentions. C’est tragique et drôle, non, tu ne trouves pas ?

 

-Salam… »

 

Il me coupa de nouveau sèchement.

 

« Je suis rentré dans l’armée pour venger la mort de notre famille, que les rebelles ont massacrée. Pour je ne sais quelle raison, tu as rejoint le rang des rebelles. Nous sommes donc ennemis. Frères, mais ennemis. Je te laisse la vie sauve pour cette fois-ci. Mais je te traquerai, et la première fois qu’on se verra, je te tuerai. »

Il se tut un moment avant de rajouter doucement, comme pour lui-même : « je te tuerai. »

 

Puis, sans même se retourner, sans me regarder, sans m’avoir laissé lui dire un mot, il me dit, « Adieu » et s’enfonça dans la forêt en courant.

 

« A cet instant, sans savoir pourquoi, peut-être parce qu’il m’avait laissé la vie sauve, comme un misérable, je lui vouai une haine sans limite, et souhaitai de toute la force mon cœur qu’il mourût. Ce sentiment retomba aussi rapidement qu’il avait grandi dans mon cœur, mais je l’ai ressenti, oui. J’ai fortement voulu qu’il mourût. »

 

« Nous gagnâmes la bataille. Mes hommes avaient été exceptionnels de courage et d’abnégation. Ils tuèrent la majorité des hommes de l’unité, pourtant braves et bien entraînés, ne laissant s’échapper que quelques fuyards. »

 

« Le lendemain matin, alors que j’étais encore triste et choqué d’avoir revu mon frère dans ces conditions, et que je n’avais pu fermer les yeux de la nuit, un autre groupe de rebelles nous rejoignit, et nous dirent gaîment qu’ils avaient rencontré en patrouillant un groupe de soldats qui battaient en retraite, et qu’ils les avaient tous tués. »

 

« Tous ? avais-je demandé sans essayer de dissimuler l’angoisse contenue dans ma question.     

 

-Tous, mon frère ! me répondit le chef du groupe, un vieil homme édenté et à l’air bête. D’ailleurs, j’ai gardé en trophée ceci. C’est celle du gars qui a le mieux résisté, il s’est battu comme un lion.

 

Et il sortit d’un sac qu’il portait en bandoulière la tête de mon frère, et me la tendit en riant. » 

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