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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage).

9 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

     Ceci est un long et –peut-être - inutile bavardage, qui s’étalera sur des kilomètres. Passez votre chemin si la longueur, les digressions,  l’inutilité, la flânerie vous répugnent. C’est le roman d’un voyage. Et à être bien étrange, il n’en sera pas moins long.

 

 

Chapitre I : Le « Sept Places ».

 

L’effervescence inaltérable de la gare routière de « Pompiers », à Dakar, est un de ces indicateurs de la joyeuse frénésie qui s’empare la capitale sénégalaise dès l’aube pour ne la lâcher qu’à la nuit noire. Il était dix-huit heures passées de dix minutes. S’il vous arrivait de vous promener à peu près à ces instants dans cette gare, ce que vous y trouverez vous enchantera ou vous en dégoûtera à jamais.

 

Les puanteurs des ordures alentour, enchevêtrées à celles que dégagent des murs d’un jaune défraîchi qui menacent de tomber pourris à force qu’on leur ait pissé et/ou déféqué dessus, vous y agresseront les narines aussi fortement que vous les chatouilleront les effluves culinaires s’échappant de ces gargotes où l’on vous sert de tout à prix abordable, et qui font tout le charme de ces lieux publics. Ce mélange peu hygiénique, certes, mais que l’habitude finit par rendre plaisant, d’odeurs contradictoires, constitue la particularité olfactive de ce lieu, qui n’est qu’une part de son identité globale. L’autre part est sonore. Vous y entendrez les cris bêtes des apprentis bêtes, les vociférations des vendeurs d’articles aussi faux que les orgasmes des putains du Plateau, les klaxons des taxis, le tapage des disputes et des bagarres rangées entre cul-de-jatte et aveugles, les litanies sans âme de talibés harassés, les braillements d’un môme morveux qui chiale, les braiements d’un âne perdu au milieu (ne demandez pas comment, Dieu seul le sait) des voitures : autant de bruits dont l’adjonction donne lieu à un tumulte indistinct, pareil au bourdonnement d’un essaim d’abeilles, et qui, à force d’être persistant, finit par disparaître et se fondre dans cet univers, en en devenant, comme la rumeur des vagues se levant et s’écrasant sur la jetée l’est à la plage, le bruit de fond naturel. En ce lieu, vous l’aurez compris, l’harmonie est un désordre.

 

Cette gare, en somme, est un réduit social du pays : elle flaire bon  le petit peuple. Sa malpropreté a quelque chose de d’excitant, que les meurt-de-faim aiment. Elle figure les représentants lambdas, voire miséreux du Sénégal, c’est-à-dire l’écrasante majorité sociale, dans leur sympathique et niaise bonhommie, dans leurs extraordinaires tares. Le Sénégal est tout entier dans ses gares.

 

Au milieu de l’atmosphère délirante de cet endroit, décrite plus haut, coincé entre deux « Ndiaga Ndiaye » qui menaçaient de tomber en pièces s’ils se risquaient à rouler au-delà des cinquante (comme tous les « Ndiaga Ndiaye, du reste), un véhicule noir aux portières ouvertes attendait que son bord fût rempli pour partir vers une destination que nous découvrirons plus tard. C’était un « sept places ». En ce point, à dessein d’éclairer les lecteurs qui ne seraient pas sénégalais, ainsi que les sénégalais qui ne le seraient que de nom s’ils ignoraient de quoi il s’agit, il est peut-être nécessaire d’évoquer cette bizarrerie, ce désordre, ce malheur, cette difformité sur roues qu’est le « sept places ».  

 

Il est un certain nombre de similitudes frappantes entre un « sept places » sénégalais et un corbillard traditionnel. Pour sûr.

 

L’on vous passe leurs intrigantes ressemblances sur la forme : cette coupe sinistrement allongée, très basse sur le bitume à l’avant, quelque peu relevée à l’arrière ; cet aspect arrondi à la malle, qui leur donne une allure générale semblable à celle d’un batracien à la saison des amours ; enfin, cette étroitesse qui semble les compresser dans le sens de la largeur, et qui n’est que la conséquence de leur longueur. Le « sept places », dans sa forme, est un corbillard, sauf qu’il n’a pas cette lugubre élégance, ce charme classique qui font la singularité du véhicule funèbre.

 

Cependant, s’il ne s’agissait que de cela, que de pure ressemblance formelle, physique, il serait inutile d’en parler. Cela ne ferait partie que de ces innombrables curiosités disséminées dans la nature, dont on fait la  remarque un beau jour, plaisamment, l’air amusé, sans rien en tirer d’autre qu’une niaise joie à l’idée de la ressortir  dans quelque soirée future, snob, bête, vide, entre amis ou au milieu de dames que l’on cherchera à impressionner par l’étalage d’un savoir fin sans être pédant, remarquant des choses futiles mais agréables à l’esprit humain et à cette part de vanité qu’il recèle toujours. Ca ne sert à rien. Mais ça divertit.

 

Mais pour en revenir au « sept places » et au corbillard, puisque c’est d’eux que nous parlions avant de nous engager dans cette inutile quoique nécessaire digression (oui, inutile quoique nécessaire, c’est possible) il nous semble que leur ressemblance cruciale –et en cela d’autant plus étrange et inquiétante- réside dans leur fonction, qu’ils ont, malheur des malheurs, presque commune. Voici.

 

Le corbillard conduit au cimetière. Le « sept places » aussi, souvent, hélas. La preuve en est que c’est là (le cimetière) l’un des rares endroits où ses freins marchent. Le corbillard transporte un mort ; le « sept places » en porte sept probables. Non, pardon : huit, nous oubliions le chauffeur, qui est le premier des morts. Le corbillard roule vers le tombeau ; le « sept places », lui, roule à tombeau(x) ouvert(s). Et pas que les tombeaux, d’ailleurs, puisque ne sont non plus fermées quand il roule ses portières, heureusement maintenues à sa ferraille brinquebalante par une complexe et diablement ingénieuse architecture de fils de fer et de cordelettes douteuses. Les sénégalais n’ont du génie que pour cela : le rafistolage, le bricolage, les entreprises suicidaires, la malice parfois, la bêtise souvent. Le corbillard, enfin, appartient généralement aux Pompes Funèbres. Le « sept places » aussi. Car l’association de chauffeurs/chauffards –interchangeables sans conséquence grave, en ce qui les concerne- du coin est une succursale brillante des Pompes Funèbres, une assemblée de fossoyeurs qui ont plus affaire aux morts qu’ils tuent qu’aux vivants qu’ils vont tuer s’ils se risquent dans le « sept places ».   

 

Voilà pour la comparaison. Elle n’avait pour but que de montrer le caractère singulier des « sept places », infatigables et sinistres chevaliers portant en croupe la mort -« Post equitem sedet atra cura », disait ce bon Horace- sillonnant les routes sénégalaises, battant le bitume qui s’effrite, finissant souvent contre quelque arbre ou quelque autre « confrère », dans un duel où personne ne gagne, où tout le monde meurt. Pour vous épouvanter encore, tenez. Malgré tout ce que nous venons de dire pour vous ôter l’envie de grimper dans l’un deux, sachez que les « sept places » sont les moyens de transport en commun les plus sûrs du pays. Comparés aux « Ndiaga N’diaye », « karr rapitt », karrou Seugn-Bi », « wootirs » et autres « sarett », le « sept places » est un luxe. Le moins pire des moyens de mourir. Donc, si votre condition ne vous permet pas d’user d’un véhicule privé, que votre bourse ne vous laisse pas le loisir de louer un véhicule et un chauffeur sûrs, que votre condition physique et, surtout, votre santé mentale ne vous poussent pas à préférer le vélo ou la marche à pied plutôt qu’un transport en commun, alors choisissez le « sept places ».

 

Quant à sa configuration intérieure, vous vous la figurez sans grand peine. L’on va vous y aider, sinon. Imaginez trois rangées de sièges, une première à l’avant, où vous trouvez deux sièges, celui du conducteur et celui du passager ; derrière ceux-ci, mettez une banquette à peine assez large pour que trois personnes s’y tinssent en se serrant ; et enfin, derrière cette seconde banquette médiane, mettez-en une troisième au fond du véhicule, étroite, en hauteur par rapport aux autres et suivant la forme de la voiture, et vous aurez une représentation à peu près exacte de l’intérieur de ce véhicule. Cette dernière banquette que nous venons d’évoquer, celle du fond, est la plus inconfortable du « sept places ». Il y fait chaud, l’air n’y parvient que difficilement, et lorsqu’il y parvient, il y parvient vicié et désagréable. Trois malheureux doivent y être plus serrés que sardines en pots, et en ressortir avec toutes formes de courbatures. L’on ne sait point comment s’y tenir, car l’espace entre la banquette intermédiaire et celle-ci est parfois si mince qu’il n’y pas de place pour les jambes. Le passager infortuné de ces places du fond les garde souvent repliées, dans une posture semi-fœtale très peu commode. Et lorsque, par malheur, ce voyageur s’avère être très grand par la taille, le supplice est multiplié.  Si le « sept places » est en soi un échafaud, la rangée de places du fond en est le maître, c’est-à-dire le bourreau.

 

Le « sept places » dont il est ici question correspondait presque à toutes ces descriptions. Ses freins marchaient et ses portières fermaient. Il ne faut pas en demander plus.

 

A côté du véhicule, des hommes, regroupés conversaient politique. Comme d’habitude. Avec platitude, sans intelligence, sans débats d’idées, sans opinions réelles, en ressassant des sujets banals évoqués la veille, l’avant-veille, et qu’ils évoqueraient encore demain. Ils parleraient mais ne feraient rien. Se plaindraient puis iraient se coucher. Critiqueraient mais ne tenteraient de rien changer. Attendraient. Qui ? Dieu. Comme d’habitude. Aucun d’eux ne croyait à ce qu’il disait, cela se voyait dans la forme de leur tête. En assemblée publique, en palabres pures, c’était à qui serait l’orateur le plus brillant, entendez celui qui crierait le mieux. Mais en termes d’action, c’était à qui serait le plus inactif. Comme d’habitude. Après la politique, ce serait la lutte. Comme d’habitude.

 

La diversité de leur physionomie respective et de leur mise n’arrivait pas à dissimuler l’intérêt semblable de leur âme pour l’argent, et pour leur talent égal pour détecter à des lieues le voyageur en quête de véhicule. Celui-ci avait un nez telle une péninsule en dérade, celui-là une bouche aussi large qu’un océan, tel avait la tête si grosse qu’elle semblait alourdir le corps, tel autre avait le front si empesé qu’il lui semblait écraser le nez sur lequel il retombait en saillie, mais enfin, tous avaient les mêmes yeux d’aigles, qu’ils fussent cachés sous des lunettes noires ou rongés par la conjonctivite : des yeux avides, des yeux d’Harpagon, malicieux, à l’affût. L’on ne saurait vous dire exactement qui était qui dans ce lot : tout le monde était chauffeur, rabatteur, trésorier, contrôleur, mécanicien du véhicule. Tout le monde parlait.

 

« Combien de places reste-t-il encore ? »

-Plus qu’une seule, et ce sera plein. Tiens-toi prêt à partir à tout moment. Par ici ! Par ici ! Plus qu’une place ! »

 

Les deux hommes qui venaient d’échanger ce court dialogue semblaient être le chauffeur du véhicule et le contrôleur des finances, nommons le ainsi. Le premier était grand, d’un teint affreusement noir, et était habillé d’une chemise à carreaux simple à laquelle manquait un ou deux boutons et d’un pantalon de soie noir. Il semblait plutôt jeune, trente-cinq ans tout au plus, quoique son crâne commençât à se dégarnir par le front. Quant au second, il s’agissait d’un vieillard dont on se demandait comment il arrivait à être si agile malgré ses soixante dix ans au moins. Il avait un boubou ample, assorti d’un bonnet qu’il tenait négligemment posé sur sa tête blanche, mais qui ne tombait jamais malgré ses mouvements aussi brusques qu’incessants.

 

« Par ici ! Venez remplir celui-là. Plus qu’une place ! Une seule ! ». Il criait.

-Bonjour ! Excusez-moi, est-ce à cette voiture-ci qu’il ne reste qu’une place ? Un jeune homme de teint clair, avec des traits fins et harmonieux, vêtu d’un jean délavé et d’une chemise cintrée blanche, s’était approché du démarcheur.  

-Tu dois être aveugle, mon ami ! En vois-tu une autre ? Oui, c’est bien elle. Monte et c’est parti. Tu n’as pas de bagage ? Non… Alors on y va ! Chauffeur !

-Une minute. Vous ne savez même pas où je vais.

-Hé ! l’ami, tout le monde sait qu’ici, c’est la place réservée aux voitures en partance pour Saint-Louis. Et toi, tu y vas. Tu es saint-louisien ou au moins, tu y as vécu ou y vis encore. Vrai ou pas vrai ?

-Vrai, vrai, grand-père, dit l’interlocuteur du contrôleur des finances en affichant un sourire d’où suintait la fierté. A quoi le voyez-vous ?

 

Tout en parlant, le jeune homme avait remis au vieux le prix du billet. En habitué de ce trajet, il en connaissait le coût, et n’eut pas besoin de demander, même si avec les fréquentes augmentations, aussi subites qu’inexpliquées (la vie chère et le prix de l’essence deviennent des excuses un peu éculées), il eût été plus prudent de le faire. L’homme se saisit du billet de banque, le scruta afin de vérifier qu’il n’était pas issu de la contrebande devenue courante, puis sortit un gousset d’où il prit la monnaie qu’il devait et où il rangea le billet perçu. Ces gestes, exécutés avec la désinvolte maîtrise que confère l’habitude, ne l’empêchaient pas de continuer à converser gaiment :  

 

« Ah ça, petit, seules les personnes de mon âge savent encore le faire. Je l’entends d’abord, le vois ensuite. Je l’entends à ton accent, lent, régulier quoique traînant, rythmé, faussement noble, très lourd sur les « A » et raccourcissant les mots. Le wolof de Saint-Louis est si singulier, dans sa diction comme dans son vocabulaire, qu’il m’a suffit que tu me salues pour que je sache que tu as un lien avec la ville aux deux eaux. Et à quoi je le vois ? A quoi je le vois ? Ha ha ! Mais à tout ! Cela saute aux yeux : à ta démarche nonchalante, à tes gestes souples, à ton port de tête haut. Tout ça ! Vous ne changerez jamais, vous autres Ndar-Ndar : toujours à croire à la pureté de votre sang et à l’originalité de votre wolof ! Erreur ! Dakar a été et reste la matrice du wolof avec les Lébous. Vous, vous êtes nés du Fouta, dont vous vous êtes libérés par la suite. Mes ancêtres du Ndiambour vous ont ensuite fait. »

 

Le volubile énergumène vit avec un sourire narquois son interlocuteur esquisser un geste de protestation. Il reprit :

 

«J’ai bourlingué un peu partout, tu sais. J’ai été chauffeur de taxi un temps à Saint-Louis. Une charmante ville, avec de charmants habitants, ma foi. En termes de tranquillité et d’hospitalité, y a que Louga qui fait mieux. T’es de Guet-Ndar ?

-Non…

-De Pikine alors ? fit-le vieux qui ne laissa pas son jeune client en placer une.

-Non plus. De Bango.

-Bango ? Haha ! t’es loin toi du cœur de la ville, toi. Dakhar Bango, j’connais, j’connais ! Le camp, les militaires, le fleuve, le vieux ranch, les belles femmes peulhs du village. Pour sûr, ça me connaît ! Militaire ?

-Elève.

-A l’université ?

-Non, à l’école militaire de Bango…

-Ah, « La Birtannie militaire » ? Et t’habites Bango ? T’en as, de la veine ! Ah, ‘’la Brittanie…’’ J’y ai été ! Dans ma jeunesse, en 53. J’étais très intelligent ! Mais par la suite, je n’ai pas voulu continuer, car je voulais travailler très vite. Une grande école, très grande. » 

 

Le jeune homme regarda le vieux parler sans un mot. Il faisait en ce moment même appel à tout ce que sa volonté pût lui offrir de contenance pour ne point éclater de rire devant ce sympathique vieillard, qui mentait cependant. Les muscles de son visage se crispaient en de violentes contractions dues au fou rire qu’il réprimait depuis que le contrôleur avait parlé d’avoir été à « la Birtannie militaire. » Par respect pour son âge, l’enfant de troupe n’avait voulu signifier à son aîné qu’il ne disait pas vrai. L’année qu’il a donnée d’ailleurs, 1953, marque un petit événement dans l’histoire de l’école. C’est en 1953, en effet, que l’Ecole des Enfants de Troupe de Saint-Louis-du-Sénégal devint l’Ecole Militaire Préparatoire africaine. L’appellation de Prytanée Militaire ne surviendra que plus tard, après les Indépendances, en 1962. Quiconque a été au Prytanée le sait, c’est un détail que l’on n’oublie pas, un tournant décisif. Ce vieillard (savait-il qui était Charles N’tchoréré ?) faisait partie, sans doute, de ces centaines, de ces milliers de sénégalais qui n’avaient entendu parler du Prytanée Militaire de Saint-Louis qu’à travers la radio, la télé, ou par un lointain proche dont le fils passait ou réussissait le concours. Et comme tous ces sénégalais, désireux de s’attirer un pan des rayons de prestige qui irradiaient de cette école, ce vieillard s’était inventé un cursus imaginaire au sein celle-ci.  Etrangement, ceux qui le faisaient, et ils étaient nombreux –ce n’était par exemple pas le premier que le garçon croisait-, s’arrangeaient toujours pour faire remonter leur parcours à des périodes très éloignées dans le temps, en sorte, pensaient-ils certainement, que leurs dits soient invérifiables. L’erreur est aussi courante qu’elle est stupide, car au Prytanée, l’on n’apprend pas seulement aux élèves les rudiments d’une vie militaire, ni simplement les sciences, la littérature ou les langues : on leur apprend aussi l’histoire de leur institution. Ce vieux l’ignorait, et commettait ce gentil mensonge. Tout en se retenant de laissait paraître son amusement, le jeune homme pensa : ‘’ En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle…’’ « Oui, bien sûr, se dit-il. Sauf que celle que j’ai devant moi brûlera avec quelques mensonges, malgré sa science. L’autodafé ne sera pas tout à fait malheureux. » 

 

« T’es en quelle classe ?

-En terminale, souffla le jeune homme avec une voix rauque, convulsive et remplie de rires.

-Le BAC hein ? Bonne chance alors ! Que Dieu te vienne en aide. Voilà ta monnaie ! En route !

-Merci, réussit à balbutier le jeune, les larmes aux yeux et la tête baissée. »

 

Il fut obligé, après s’être éloigné du vieux, de feindre un appel téléphonique pour pouvoir éclater à sa guise d’un rire nerveux et fou, sous les yeux étonnés du contrôleur qui n’avait rien compris à la ruse. Cela lui prit deux bonnes minutes avant de se calmer. Outre le mensonge, la remarque du vieux sur son port de tête haut l’avait amusé. « Ca, ça n’a rien à voir avec le fait que je sois Ndar-Ndar. Ce ne sont que les effets collatéraux des garde-à-vous répétés... » Il rentra ensuite dans la voiture dans laquelle six personnes l’attendaient déjà, lança un timide salut auquel quelques voix, deux ou trois, répondirent du bout des lèvres, puis prit place au fond du véhicule. Il savait qu’en arrivant le dernier, il ne pouvait qu’hériter d’une place au fond. Il s’y était résigné, et avait pris place, le visage encore rieur, au fond du véhicule, à l’extrême gauche, près d’une fenêtre qui n’ouvrait évidemment pas. A côté de lui, les deux personnes qui partageraient son calvaire semblaient déjà énervées, à en juger par leur mine semblablement contrite, et le regard peu avenant que lui lança la personne immédiatement à sa droite, qui ne répondit pas à son salut.

 

-Ces enfants alors… Chauffeur, par ici ! T’es plein ! Il est temps de partir ! Bon vent, mes amitiés à Koumba Bang ! Voiture suivante !

 

Le chauffeur, dont la peau semblait avoir brûlé tellement elle était noire, se leva avec lenteur de son banc. Lorsqu’il se dressa, sa grande taille se vit d’autant plus qu’il était mince. Il dégageait cette tranquillité des hommes qui ont vu bien des choses mystérieuses et que rien ne saurait effrayer. La blancheur extrême de ses yeux, contrastant avec les ténèbres de son visage, lui conférait une aura mystérieuse et terrible. S’asseyant à la place qui lui était réservée, il salua et, sans attendre une réponse que l’on ne lui aurait de toutes les manières pas donnée, commença à manœuvrer l’indémêlable réseau de fils qui servait d’allumage au moteur. De clé, point n’était besoin. Où allait-elle rentrer, vu qu’il n’y avait plus d’emplacement à son effet ? Après quelques manipulations douteuses, le chauffeur réussit à retrouver les deux bouts de deux fils électriques, qu’il frotta l’un contre l’autre. Des étincelles jaillirent. Le moteur ahana plus qu’il ne vrombit, protesta plus qu’il ne rugit. Une fumée noire s’échappa du pot d’échappement et enfuma toute la place alentour.

 

Le jour chutait quand le « sept places » s’ébranla clinquant de la ferraille.  

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