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Le Déchirement.

12 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Je ne sais jamais quelle attitude adopter, derrière mon écran, au fond de mon lit, au chaud, face aux événements politiques qui secouent le Sénégal. La chose me laisse dans un état d’esprit et de cœur assez indistinct, tendu entre la colère et la retenue, l’envie de m’indigner et la nécessité de rester lucide, le besoin de crier et l’exigence intellectuelle de ne pas céder à l’effusion du cœur. Bien souvent, je l’admets, la seconde perspective, celle qui veut que je me taise, et me place en retrait, pour observer le cours des événements, l’emporte. Non pas qu’une certaine prétention me poussât à jouer à l’analyste au front éclairé, qui voit les événements d’un pilastre haut, sur lequel une prétendue supériorité l’aurait placé. Le fait est, surtout, que je me trouve assez illégitime pour en dire une parole qui fût juste. Je n’y suis pas. Et quelle que soit ma position sur la problématique qui me semble centrale dans cette histoire –faut-il descendre dans la rue et se battre en étant prêt à mourir pour que Wade parte ou faut-il attendre la puissance des urnes, seule voix légitime du peuple, pour rétablir la justice ?-, elle ne serait finalement pas importante, n’étant point légitime, que je l’eusse fondée ou non sur des arguments théoriques solides. Si je choisissais, en effet, de pousser la jeunesse à se battre jusqu’au bout pour que Wade quitte le pouvoir, fût-ce au prix du sang, d'aucuns pourraient me répondre qu’il est bien facile, de ma chambre douillette, de pousser des gens à se battre, et qu’être courageux à quelques six mille kilomètres, loin des matraques électriques, des gaz lacrymogènes et clameurs propres à l’embrasement du peuple, est bien aisé. Et si je prônais au contraire la paix, le calme, jusqu’au verdict des urnes, quelques autres pourraient me rétorquer que ma situation m’éloigne des faits dont j’ignore les réalités particulières, au point que je puisse croire, par exemple, à la force démocratique des urnes dans un pays où la fraude est devenue loi. Les deux réponses, sont également justes. Elles procèdent de logiques différentes, voire contradictoires, mais aboutissent au même résultat, partent peut-être même du même postulat : je n’y suis pas.

 

     Je ne crois pas –et j’ai peut-être tort- à la rébellion de salon : celle, commode, qui s’exprime sur Facebook à travers quelques statuts indignés alors que des hommes paient de leur sang et de leur vie, parfois. Je ne dis pas que ceux-là ne sont pas touchés par ce qui arrive. Il est possible qu’ils le soient. Simplement, je dis que cette solidarité, virtuelle, est à mon sens d’une impudeur que, par principe, je refuse. Que ceux qui ont besoin de crier leur attachement à leur terre, leur mépris d’Abdoulaye Wade, leur haine des hommes politiques, leur désir de lutte ou leur foi dans la démocratie, s’époumonent. Ce sera sans moi. L’on me dit que les réseaux sociaux sont les nouveaux acteurs principaux des révolutions. J’en conviens. Mais les jeunes qui publiaient sur Facebook ou Twitter les vidéos-témoignages, ou les blogueurs qui mettaient en ligne des chroniques des événements, étaient souvent parties prenantes des événements qu’ils décrivent ou montrent. Lorsque l’on ne voit pas les choses en face, il faut se taire, ne serait-ce que par respect. La solidarité d’esprit n’est jamais tant vraie que silencieuse.

 

     Voilà le dilemme qui me déchire. Elle peut se résumer en une question : quelle est l’attitude morale à tenir, lorsque par une quelconque raison, l’on ne peut prendre directement part à des événements graves qui secouent une terre qui nous est chère ? D’où une seconde question, qui naît de celle-ci : faut-il avoir mis sa peau sur la table pour être légitime de dire mot? A la première, j’ai répondu par le silence ; à la seconde, par oui. Mais est-ce nécessairement vrai ? Je me suis tournée vers les lettres, et nombre d’écrivains ou simples reporters évoquant et montrant la guerre ou, du moins, de la violence (Camus, Hemingway, Sartre, Malraux, Char, Capra, Capa, etc.) l’ont vécue ou fortement côtoyée. Je serai heureux d’entendre votre avis.

 

     Cependant, parce que je suis sénégalais, et que j’appartiens à ce peuple –je n’ai que cet argument, mais il ne faut pas en minimiser la portée-, je puis parler de façon théorique de ces événements, dont la considération me permet aujourd’hui de mener une réflexion sur un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps : la nature du rapport entre « révolte » et « révolution », et la lecture que l’on peut faire des manifestations du peuple sénégalais au prisme de ces deux termes. Et sur ce point précis, le fait que je sois loin est un avantage. L’objectivité et la lucidité ont bien souvent pour condition la distance.

 

     J’y reviendrai dans un très prochain article, celui-ci s’allonge.

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Abdoulaye F NDIAYE 08/03/2012 15:29

Même ici au coeur des évènements il est difficile de se situer; d'une part la réticence m'anime et d'autre part l'esprit de la révolte me taraude. Mais je suis persuadé que la finalité sera assez
sanglante. je le regrette vraiment. Pessimisme on peut dire mais c'est la tendance qui prévaut.

das 22/02/2012 00:20

Je remplacerais bien mon post sarcastique contre les "face-révolutionnaires" d'aujourd'hui par ton texte. Très franchement, je dirai que je ne sais pas. J'ai choisi de me taire parce que je me dis
que les mille mots que je pourrai écrire ne valent pas la seconde qu'aura passé un jeune sénégalais à manifester et à se battre. Mais bon il y a qu'en même une petite frustration qui me reste à la
gorge. Je me sens illégitime. J'aurai raté un grand combat. On en mène beaucoup ici, mais pas de cette ampleur. J'espère naïvement que ces mouvements donneront naissance à un Sénégalais nouveau.

M.M.S. 28/02/2012 14:57



Espérons le tous, grand... C'est très difficile d'en parler, d'ici. Mais j'ai le sentiment que le fait d'être sénégalais, d'avoir vécu dans ce pays, est un argument suffisant... Enfin, je crois.
Merci!