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Le Cri.

14 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Quinze mille tiges de roses se dressaient, éclatantes comme des lampadaires, à chaque coin de rue. Je recherchais dans la ville ces ombres qui, tant de fois déjà, m’avaient servi de refuge, je quémandais en vain une encoignure obscure où j’eusse eu le loisir de désespérer en paix. Mais non ! L’on me refusait tout, même ma mort. Cruel monde. Partout ce n’était que lumière rose. Le rose des fleurs, des bouches, des robes, des cœurs. Et ça marchait, bras dessus, bras dessous, vertu à la main et main sur la fesse complice! Et le soleil révélait tout ça ! Et ça s’unissait puissamment! Dans mon errance, ivre et étrange, je passais à côté de la statue de Jeanne d’Arc. La Pucelle d’Orléans d’habitude si fière et implacable et terrible, avait le regard langoureux. Que regardait-elle ? Une épée luisante, qui flottait dans l’air. Je l’entendis murmurer : « Ah, la lame qui se ficha dans mon cœur… ! » Son étendard se ternit, sa couronne de laurier se dessécha. Je m’en fus à ce moment là : rien n’est plus difficile à regarder qu’une légende qui déchoit… Fournier Sarlovèze, ayant entendu Jeanne d’Arc,  rougissait du haut de son buste, le sang lui fit une tâche rouge sur sa joue de pierre. Compiègne était un désastre. Je fendis la foule qui, occupée à miauler, ne me sentis pas la fendre avec peur…

Mes pas résonnaient avec fracas, je gagnais du terrain. J’allais bientôt être loin de cette mêlée. Il ne restait que quelques mètres. Mais là, formidable, puissante, gigantesque, surnaturelle, sortie des entrailles de la terre autant que du cœur de la masse à laquelle j’essayais d’échapper, une clameur me rattrapa, couvrit le bruit de mes pas, me broya :

 

« De l’Amour ! De l’Amour ! De l’Amour ! »

 

L’on n’échappe pas impunément au Jugement annuel. Le cri était beau, mais la lumière le rendait effroyable. Car en effet, que restait-il, alors, la nuit venue? Qu’importe. La nuit est fade. Des roses me furent décochées. « Ah, cette flèche qui se ficha dans mon cœur !… ». J’enlaçai le pavé, baisai le bitume, chevauchai la poussière, et le sang de mon cœur touché se mêla aux pétales de rose. Je mourais. A l’agonie, tout se mélangea. Dans mon délire, je vis soixante-neuf  ou soixante dix levrettes roses poursuivre un homme de Dieu. Celui-ci fuyait : il portait une grande soutane blanche qui lui battait les jambes. On eût dit un de ces missionnaires du temps colonial. J’eus un instant de lucidité. J’eus la sensation que la monstrueuse meute allait m’écraser du talon, moi qui tentais de faire manger à quelques uns le fruit de la nuit, et m’achever, lorsque, surgie de je ne savais où, une petite main me tira vers un paradis de seuls regards et d’intimité silencieuse. Je me consumai et revins au monde là.

 

La foule transie gueulait toujours joyeusement, comme un taureau que l’on pique aux flancs. Il ne faut pas toréer contre cette bête là. Elle vous taxera de triste avant de vous tuer à coups de cornes et de sabots. Et votre cervelle rose coulera, peut-être… 

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