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Le Condamné.

26 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Le silence absolu régnait. Le chaos et l’infini y étaient alliés. Tout le désordre du Monde naissait là. En ce lieu maudit, exclu de l’univers, oublié des dieux, hors du temps et de l’espace, le soleil ne se levait plus. Il s’était réfugié vers d’autres cieux, plus amènes, mais si éloignés de cette place, que sa lumière, tant bien que mal, y parvenait, mais diffuse, triste, sombre, morne, affadie ; inondant d’un pâle éclat cette terre desséchée, morte, nue, aussi blanche que la mort, aussi noire qu’une nuit éternelle.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait seulement une ombre. Un supplicié. Une solitude.

Il y avait un rapace.

Il y avait une montagne minérale.

Il y avait des fers.

Il y avait un foie incessamment déchiqueté, et qui repoussait incessamment.

Et puis c’était tout.

Depuis longtemps, l’ombre s’était tue. Ses cris s’étaient fatalement perdus aux confins de cette immensité déserte. Ici, il l’avait compris, crier ne servait à rien : on ne souffre jamais mieux que lorsque l’on est seul. Et silencieux. Il avait décidé de participer à l’intelligence sordide de l’endroit. Il s’était tu. Le rapace dévorait, encore, toujours. Son orgueil l’avait contraint à ne plus déchirer le ciel de ses plaintes : il ne voulait plus donner à ces bourreaux ce plaisir là. Il avait déjà bu toute sa honte. Et au-delà de la honte, il ne restait que l’orgueil. Au-delà de l’orgueil, c’était le rien.  Il n’irait jamais jusque là.

En attendant que son foie repousse, en attendant que le rapace revienne, entre deux morts, le supplicié jeta un regard sans expression vers la terre et vers les hommes.

Que voyait-il ?

La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Il détourna son regard. Ces êtres étaient faibles. Ils étaient méchants et ingrats. C’est à cause d’eux qu’il était là. C’est pour eux qu’il était  là. Il y a longtemps, envers et contre tous, il avait choisi son parti : le leur, celui des hommes. On l’a blâmé, on l’a conduit là. De ce promontoire infernal, du haut de cet échafaud où l’on ne mourrait jamais, mais où toute vie était inversement impossible, il payait doublement sa faute. Ses tortionnaires avaient assez de génie pour cela. La torture physique ne suffisait pas. Il fallait autre chose, pour que la géhenne fût entière. On ne chercha pas loin. On lui offrit une image de la condition humaine. Cela devait bien suffire.

On lui montra ce qu’il était advenu des hommes. On voulut lui faire comprendre que son sacrifice avait été inutile, qu’il n’avait mené à rien d’autre qu’à sa punition, que les hommes étaient misérables et vains. Tout cela était sans doute vrai. Et le supplicié le savait. De temps à autre, un rire méphistophélique retentissait d’on ne sait où. On se moquait de lui. 

Le rapace dévorait. Encore. Toujours.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait pourtant une petite lumière. Un supplicié. Une solitude. Un homme-dieu. Une générosité. Un courage.

La tête appuyée contre sa montagne, souffrant mille morts, le martyr éternel était cependant heureux. En enfer, il avait le paradis dans le cœur. Mais cela, personne ne le savait. Personne n’était capable de le savoir : ni ses bourreaux, ni les hommes.

Il jeta encore une fois un regard vers la terre et vers les hommes. Qu’y vit-il, cette fois-ci ? 

 La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Mais l’Amour.

Mais le Courage.

Mais le Soleil.

Mais l’Espoir.

Lui seul voyait tout cela. Et secrètement, il riait. Il était heureux. Son sacrifice avait bien servi à quelque chose. A partir de là, il ne regrettait rien. Et si c’était à refaire, il recommencerait sans hésiter. Ces hommes sont faibles, ingrats, vains, prétentieux, méchants. Certes. Mais ces hommes, il les chérissait pour cela. Il les portait dans son cœur, les enveloppait de sa bienveillance. Leur faiblesse les rendait supérieurs à tout.

Ces hommes là étaient capables de désespérer. C’est une force. Ces hommes là étaient capables de perdre courage. C’est une force. Ils se battent à la puissance de leurs bras et à la sueur de leur front. Ils sont capables de connaître. C’est une force.

Du haut de l’Olympe, se délectant de nectar et d’ambroisie, les Parfaits riaient. Ils ne désespéraient pas. Chez eux, le désespoir n’avait aucun sens. Ils savaient tout, et riaient de l’inculture de ces êtres méprisables. Qu’est-ce qui pourrait les tenter dans leur condition ? Rien qu’ils ne sachent ou ne puissent déjà. Alors, ils se gaussaient des hommes. Et alors, Ils se gaussaient du supplicié.

Celui-ci les entendait rire. Il ne les condamnait pas. Leur condition leur permettait de rire et de se moquer. Mais il avait compris quelque chose de fondamental, la seule chose que ces dieux ne comprendraient jamais. Il contempla une dernière fois les hommes, sourit, puis leva la tête, prêt à souffrir pour qu’ils vivent. Au loin, l’aigle revenait inlassablement vers le foie offert, battant de ses larges ailes l’air sec et chaud de cet enfer sans fin.

Voyant fondre sur lui cet animal au bec rougi par sa propre chair et par son propre sang, le supplicié, pour la première fois depuis qu’il était là, éclata d’un rire qui couvrit tout le reste.

L’oiseau dévorait. Le supplicié riait. Il avait gagné, il avait toujours gagné, et il gagnerait toujours.

Au rire cynique qui s’était évanoui, le torturé cria, avec force, mais sans haine :

« Sur une Terre d’Hommes, il ne sert à rien d’être un dieu! »

Puis le silence revint. Le chaos régna. Le désordre fut. Et le supplicié se tut de nouveau. Jamais plus, il ne parlerait. Jamais plus, il ne regarderait vers les hommes.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait juste un héros, le plus généreux d’entre tous, qui fut un jour puni pour avoir chéri les Hommes. Il paraît qu’il se nommait Prométhée. 

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