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La tyrannie du présent.

18 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Mon professeur de géographie, bénie soit cette dame, nous a ce matin même fait un cours de « mise au point » sur la malheureuse situation au Japon. Notre programme de géographie portant justement sur la question des « énergies dans le monde », il faut dire que l’actualité s’y prêtait. Mais inutile que je rappelle ici les tristes faits, ou joue à l’expert. Inutile également que je vous résume le cours de Madame D. : j’en serai d’ailleurs incapable, j’ai somnolé. En réalité, elle a fait, en évoquant les « à côté » de la catastrophe, une remarque que j’ai trouvée intéressante à de maints égards, à propos de l’information qui a été –et qui est encore- donnée de cette catastrophe, de la circulation de celle-ci finalement. « Ces événements, sont l’occasion de voir sous un jour nouveau le mode de fonctionnement des médias vis-à-vis de l’actualité urgente et grave, une occasion de mieux comprendre la manière dont les journalistes manient une information qu’ils sélectionnent, en fin de compte. Ce sont les médias qui font l’info et l’actualité. C’est leur profession qui l’exige, sans doute… » Voilà  ce qu’elle a dit à peu près. Puis elle a continué, digressant, érudite et drôle, tonique, cette bonne dame, Dieu la garde encore longtemps, savoureuse au langage, avec un irrésistible accent du sud.

     Sa réflexion sur les médias m’a interpellé, bien que je la connusse déjà. En fait, elle m’a secoué, et tiré d’une léthargie dans laquelle l’information telle qu’elle nous est livrée, c’est-à-dire massive, jouant sur les affects presque tyranniquement, peut plonger. Sa remarque, en outre, m’a paru d’autant plus vraie qu’elle ne vaut pas seulement pour l’actualité japonaise, mais aussi, mais surtout, si on la considère à l’échelle de tous les événements et débats, étonnamment nombreux, vous en conviendrez, qui balaient et agitent ce début d’année 2011 : la Côte-d’Ivoire, Wikileaks, les révolutions d’Afrique du Nord, la catastrophe du Japon, pour ne citer que ceux-là.   

     Evidemment, les images qui nous parviennent du Japon sont sélectionnées. La réalité brutale, les morts, le désarroi des hommes, tout cela n’a pas été montré, ou alors très peu. Les spectateurs n’aiment pas beaucoup cela, semble-t-il. Donc on évite comme on peut de montrer ce type d’images. Est-ce bien ou non ? C’est un autre débat, sur la transparence, que je laisse aux médiologues. Il reste cependant qu’à la tragédie et à l’horreur, on a préféré le spectaculaire et le sensationnel. Aux images qui choquent, on a préféré celles qui interloquent. Aux conséquences terribles du séisme, on a préféré les visions plus massives, plus désordonnées, plus impressionnantes –plus indistinctes donc- du tsunami. Que voulez-vous ? Il faut bien sélectionner ce qu’il faut montrer du malheur. Et l’information est livrée ainsi, dans une apparence de spontanéité, ménageant les téléspectateurs, mais cherchant à les toucher assez pour ne point les laisser indifférents. Eux, bien entendu, ne se rendent comptent de rien. La distance critique est reléguée au second plan. Les affects seuls jouent.

     Mais là où la sélection de l’information devient dangereuse, là où la mainmise des médias sur l’actualité devient inquiétante, ou plutôt, là où l’actualité, et elle seule, détermine la production éditoriale, le risque est fort que l’on ne retienne plus rien, ou plus grand chose, des événements. En d’autres termes, quand les événements se succèdent à une vitesse folle, le danger est de les oublier dès que les médias n’en parlent plus. L’ubiquité, c’est-à-dire la capacité à être sur de nombreux fronts à la fois, et d’en assurer la couverture, a toujours passé pour être une caractéristique des médias. D’une certaine façon, ce qu’ils ont fait. C'est ce qu'ils doivent faire. L’on parle du Japon autant qu’on a parlé des révolutions tunisienne et arabe il y a quelques semaines. Mais cette ubiquité me semble inutile quand elle devient éphémère. Etre partout ne suffit pas. Il faut rester partout, sur tous les fronts, et suivre les processus jusqu’à leur terme. Bien souvent, hélas, l’on ne s’intéresse qu’au « pendant » des choses. Mais l’après ? Qu’en fait-on ? On l’évoque vaguement, ou pas du tout. C’est là qu’est l’erreur : car l’avenir d’une situation, souvent, se joue à ses conséquences immédiates, aux décisions qui ont été prises, aux actions qui ont été engagées pour assurer une solution durable. En ce qui concerne la révolution des tunisiens et des égyptiens, par exemple, on a souvent dit : « le danger est qu’on la leur vole. » Que se passe-t-il maintenant ? Que s’y passe-t-il ? Les périodes postrévolutionnaires me semblent au moins aussi importantes que les révolutions proprement dites. En vérité, la vraie révolution, c’est-à-dire celle de l’idée, se fait après. Après la revendication, il faut introduire une idée nouvelle, historique. Mais que se passe-t-il à l’heure actuelle ? Beaucoup ne savent pas, ne savent plus.

     Et en Côte-d’Ivoire ? Comment la situation évolue-t-elle ? Elle n’évolue pas, me dites-vous ? Que si, elle évolue ! Mais dans quel sens ? Comment ? Il y a toujours deux présidents ? Oui, mais des choses ont changé entre temps. Mais lesquelles ?

     Et Haïti ?                                                                                                                                                   

     Que l’on s’entende : je ne dis pas qu’il faudrait ressasser le passé, et toujours rappeler les événements révolus dans le temps. Le voudrait-on que ce serait d’ailleurs impossible. Le journaliste n’est pas un historien, ou alors il l’est en tant qu’historien du présent. Ce monde se (dé)fait à une vitesse folle. Il faut bien suivre le fil. Evidemment, il faut parler du Japon, beaucoup en parler. Mais il ne faut pas noyer le spectateur dans un tsunami d’informations tel que sa puissance de juger et de recul critique sinon disparus, au moins amoindris, il en arrive à oublier. Que ce qui fut l’horreur hier devienne la banalité d’aujourd’hui et, peut-être, l’insignifiance de demain : voilà le danger de la tyrannie de l’actualité, et de la sélection qu’elle impose.

     L’information nécessite une sélection, une hiérarchisation. Certes. Mais cela ne signifie pas la fragmentation. Cela ne signifie pas la résorption des autres faits graves qui se déroulent à l’autre bout de la planète.

     Dans quelques mois, quand le Japon aura disparu (de l’actualité seulement, rassurez-vous), il faudra revenir, constater, voir la reconstruction, l’état d’esprit des populations, les décisions des politiques. Ce sera dans quelques semaines. Khadafi sera hélas, peut-être, encore Guide de la Lybie. Eh oui ! L’homme, plus résistant qu’on le croyait, y est toujours, malgré la rébellion, et la prise de position de l’Occident, la France en tête… Mais cela, on l’a presque oublié.     

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Anta 24/02/2014 15:59

c'est interessant de lire cela trois ans apres. Et quelles vérités!