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La Représentation.

19 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

    Ce monde est d’une drôlerie inénarrable. Et la seule attitude valable face à lui, ses horreurs, ses petites choses, ses mesquineries, ses splendeurs, ces crapuleries, ses misères, ses morts, ses crânes vides et ses cœurs desséchés, ce n’est peut-être finalement que le sourire.

     Je crois de plus en plus que Dieu possède un sens de l’humour très développé, sinon, même-Lui n’aurait pas supporté longtemps ce cirque dramatique. Des hauteurs où Il s’est depuis longtemps retiré, Il doit bien rire, Le Bon Dieu, face au spectacle de ce monde et des petits êtres qui y fourmillent et s’y débattent vainement. L'argument ultime et implacable du silence Dieu, c’est que la liberté humaine existe, bien sûr. Et si c’est Lui qui l’a créée, alors ce fut la plus géniale de ses inspirations. Maintenant, « Le Ciel se lisse la barbe », et le monde creuse sa tombe en croyant chercher de l’or. Ainsi soit-il.

   J’ai assisté aujourd’hui, dans une gare, à un spectacle dont je ne savais s’il fallait rire ou pleurer. Mon visage s’est tordu dans une grimace absurde. Avec le recul, j’en ris. Oyez plutôt.

    Assis à une table de café, je suivais distraitement du regard une vieille femme dont la difficulté à se mouvoir m’avait tout de suite frappé. Elle était pliée en deux, terriblement voûtée, dans une position où le buste semblait parallèle au sol. La tête, grosse et disproportionnée par rapport au corps famélique, me semblait menacer de tomber à chaque fois que son cou, qu’elle devait avoir fort puissant pour qu’elle pût ainsi lever la tête et détacher ses yeux du sol, était sollicité. Elle mendiait. Elle faisait de petits pas, avançait lentement et tout son corps était parcouru de tremblements spasmodiques, frénétiques, nerveux. Quant au visage, il représentait exactement ce que Balzac nommait « la misère sans poésie ». Il n’y avait rien : aucune lueur, aucune peine, aucune expression. Il y avait seulement quelques milliers de rides et des yeux vides, la bouche avide et le front aride. Elle mendiait. Ce qui me fascinait, c’était cette sorte d’abnégation qui l’animait. On lui donna une pièce. Puis, coup sur coup, une deuxième. La chance existait.

    Mais c’est ici que la chose tourna à la comédie.

   Je vis la dame se redresser prestement, avec une souplesse féline. Elle marcha droit, entra dans le café d’où je l’observais, acheta un chocolat chaud et un cookie, but le chocolat d’une traite devant mes yeux abasourdis, puis donna le cookie à un petit enfant qui venait de la rejoindre avec un grand sourire. Elle lui dit quelques mots dans une langue que je ne compris pas. L’enfant prit le cookie, puis sortit en courant. Je le suivis des yeux : il alla s’arrêter près d’un distributeur automatique de billets de train, d’où il pouvait observer la vieille femme faire son travail. Mes yeux revinrent sur celle-ci. Avec la même élégance, elle sortit du café, fit quelques pas. Regarda à droite, puis à gauche : évidemment, personne ne prêtait attention à personne. C’était parfait. Elle se courba. Je grimaçai. Elle activa la fonction « tremblements ». J’admirais l’art. Puis elle reprit sa quête. Il me sembla que personne à part moi n’avait fait attention à la scène. J’en frémis. Mais de quoi ?

   On lui donna une pièce. Puis une seconde. Je me précipitai dehors, et lui en donnai une troisième, de vingt centimes. Telle virtuosité théâtrale méritait récompense. Telle lutte face au monde et aux hommes méritait applaudissements. Etait-elle hypocrite ? Etait-elle menteuse ? Etait-elle immorale ? Oui. Mais l’était-elle plus que tous ceux qui peuplaient cette gare, moi inclus ? Répondre est plus difficile. Elle, survivait. Dans la débandade, l’on n’espère que son salut. Les autres ? Qu’ils crèvent, la gueule ouverte, dans un caniveau sordide (Merci pour la formule, les ami(e)s!).

   Beau monde que le nôtre, où les pauvres mêmes sont des prestidigitateurs et acteurs de grand talent. Maintenant que la morale est morte, ou, mettons-y un peu d’espoir, moribonde, vive la comédie ! Le rideau s’est levé. Le public est en place. Le Génial metteur en scène aussi. C'est à nous. Tâchons de jouer juste. Non pas forcément bien ou mal, mais juste.  

 

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