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La Rencontre et le Souvenir.

24 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

     Un soir de rude froid que je revenais presque ivre d’une soirée que j’avais préféré quitter tôt, de peur de faire scandale, déambulant telle une hallucination à travers les ruelles sombres et remplies de solitudes de Santi-Souli, cette ville que j’aime parce qu’elle pue le vice et sue la débauche, j’ai été abordé par une prostituée travailleuse du sexe qui me sembla très jeune et inexpérimentée, au vu de la timidité qui guida ses pas mal-assurés vers le buisson de fleurs à hauteur duquel je m’étais arrêté, et sur lequel je projetais, avec cette espèce de rage stupide qui remplit un homme au moment de se soulager d’un besoin pressant, de pisser puissamment. Ce qui finit de me convaincre qu’elle était nouvelle dans le milieu, c’est qu’elle eut la pudeur d’attendre que je finisse ma peu glorieuse besogne pour se m’interpeler franchement. Une ancienne aurait sauté sur l’occasion. Elle était très jeune : je le vis quand elle approcha, presque apeurée. Vingt ans, peut-être vingt et un. Pas plus. Elle parla, d’une voix fluette et légère, mais que le froid, ou la peur, je ne le savais, rendait chevrotante :

-Tu m’accompagnes, chéri ? Je te tiendrai au chaud. Je t’emmènerai au loin, là-bas, d’où l’on ne revient pas, sinon pour vouloir y remettre les pieds le plus vite possible.

     C’était une nouvelle, j’en étais maintenant certain. La demande était trop poétique. Une vraie fille de joie, une expérimentée, de celles-là qui vous mangent cru, m’aurait apostrophé, les mains sur les hanches, dans une attitude de défi,  avec cette langue affreuse de lupanar, assortie d’allusions terribles, que ma pudeur, parce que j’en ai, m’interdis de rapporter.

     Je la regardai un temps sans rien dire. Elle ne disait mot non plus, semblant attendre. Trente longues secondes s’égrenèrent. Elle réagit :

-Monsieur ?

     Que de respect pour un homme saoul, et qui va probablement vous salir ! L’alcool me monta d’un coup à la tête, et je ne la vis plus. C’est à ce moment que je me souvins. Sa voix m’avait fait l’effet d’une madeleine mélangée à du thé. A cet instant, je fus Proust, mais un Proust ivre comme un bateau. Oui, Rimbaud aussi m’est revenu.

     J’ai aimé une putain autrefois. Comment s’appelait-elle ? Que vous importe ? Quel âge avait-elle ? Dites-moi le vôtre d’abord. Etait-elle belle ? Cela n’existe que dans l’esprit. Appelez-la la putain. Elle m’était l’éternité, et dans mon esprit, elle était belle.  Elle n’avait pas d’âge. Prenez la beauté sauvage d’une fille de vingt-cinq ans, ajoutez-y la grâce, le raffinement d’une femme de cinquante printemps, et vous l’aurez sous vos yeux. Je ne peux rien dire de plus.

     Je devais avoir une vingtaine d’années à l’époque. A l’évidence, elle était plus âgée que moi. Elle fut une tutrice. Elle fit mon éducation. Sexuelle, naturellement. Tous les deux jours, je venais la voir, et elle  m’apprenait  à prendre du plaisir et à en donner. Bon professeur, elle me servit d’exemple et de partenaire. Bon élève, j’appris vite, et bien. Surtout bien. Je devins vite, par la nature des choses, ce qu’elles appelaient un étalon rouge, résistant, endurant, infatigable, performant autant dans la vitesse que dans le fond. Au début, tout cela fut strictement professionnel, du moins pour elle : elle gagnait de l’argent à faire strictement son métier, et rien d’autre. Moi, je crus que j’étais différent, je crus qu’elle m’avait pris sous sa cuisse son aile, et que j’étais un privilégié. C’était faux, mais je ne le savais pas. Les putains sont le mystère personnellement ; elle, l’était plus que les autres.

     Je ne sentis pas quand je tombai amoureux d’elle.

     Il me semble que ce fut une nuit particulièrement mémorable, au cours de laquelle, galvanisé par ce je ne sais quoi de fierté, je lui fis lâcher un souffle ; non, un cri ; non un râle, pour la première fois que nous nous fréquentions, c’est-à-dire depuis trois mois. Je n’en suis pas sûr, mais quand elle ferma les yeux et se raidit, plantant ses ongles dans ma chair, mon cœur battit à se rompre. Je fus au moins certain à ce moment là que je l’aimais.

     Mais hélas, mon éducation se termina bien trop vite. Elle n’avait plus rien à m’apprendre. Je maîtrisai tout, l’élève était en passe de dépasser la maîtresse. Lors de nos derniers ébats, elle criait sans retenue. Elle souriait, bavait. Elle me serrait. De plus en plus fort. Jusqu’au paroxysme ! Moi, j’étais de plus en plus amoureux. J’étais entre le plafond de l’amour qui s’effondrait sur ma tête et le plancher du plaisir sensuel qui se dérobait sous mes pieds. En elle, s’incarnait à la fois, et la maîtresse et la sœur, et la confidente et l’amie, et la putain et l’amour. Mais hélas, trois fois hélas, l’on ne tombe pas amoureux d’une putain impunément !

     Un jour, sans explication, alors que j’entrai dans sa loge, elle me dit d’une voix blanche :

-Ceci est notre dernière fois. Après, ne reviens jamais plus. Je ne veux plus te voir.

     Sa voix n’admettait aucune réplique.

     Vous pensez bien que je fus médiocre ce soir là. L’étalon rouge devint pâle. Je pleurais. Ma dernière nuit avec cette femme fut ma première peine de cœur. L’on ne tombe pas amoureuse d’une putain ! Ces femmes là ne sont pas des femmes ; elles sont beaucoup plus !

    Je revins plusieurs fois, évidemment. Elle m’ignora et m’éconduisit toujours. Je finis par abandonner sans pour autant l’oublier.

     Quelques jours plus tard, je reçus une lettre. Sur un papier jauni, mais de grande qualité, une écriture raffinée et élégante, penchée et espacée, avait couché ces quelques mots à l’encre noire:

« Je ne pouvais t’aimer. Tu le sais : une prostituée n’aime pas, sinon elle est morte. Je ne veux pas mourir maintenant. Il me reste trop de choses à faire vivre. Vous qui osez la mort, aimez ! Tu pourras revenir, mais ne me regarde plus jamais avec tes yeux remplis de cœur et d’amour. Efforce-toi  juste de faire ce qui t’amène à moi : le sexe. Tout le reste est faux. Je suis sur terre pour ça. Je ne suis pas un ange. Je ne suis pas le Diable. Je suis une putain. Et vous, toi et les autres, des clients. Qui est le plus blâmable ? Ce qui me lie à vous, c’est ce que nous avons entre les jambes. Rien de plus, rien de moins. Tu excuseras la crudité de mes mots. Tout le monde n’est pas poète. Au revoir

     Ce mot était magnifique. Bien évidemment, je ne l’en admirai que plus, mais je n’y suis jamais retourné. Je sais qu’au fond, je dois toujours l’aimer. Si j’y étais allé, je l’aurais regardé avec mon cœur. Je n’ai pas voulu lui faire ce mal là. Elle fut mon premier amour. Qu’est-elle devenue ? Elle est toujours une putain. Mais elle a vieilli. Je l’ai croisée il y a peu de temps. Elle ne m’a pas reconnu.

-Monsieur ?

     L’alcool commençait à faire des ravages. Je concentrai le maximum de lucidité qui me restait, et répondit à la fille, dont la voix, cela m’apparaissait clairement maintenant, était la même que celle de la femme que j’ai aimée, ce qui a occasionné cette réminiscence :

-Pas ce soir, chérie. Pas ce soir. Je réserve pour demain. Ce soir, je suis une bête. Demain, je serai un client. On m’a dit un jour que c’est ce qu’il fallait faire avec vous. Sartre a écrit La Putain respectueuse ; que quelqu’un s’inspire de moi pour écrire Le Client respectueux. La réservation est faite, petite. Vas.

     Je lui glissai un billet de 10.000 francs et, sans un regard vers elle, continuai mon chemin en titubant. Le prochain buisson que je rencontrerai allait regretter d’avoir poussé.

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