Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La dictature du respect.

1 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Les ressorts et les principes de la démocratie peuvent devenir ses tyrannies : on le sait depuis Tocqueville et ses observations sur la société démocratique américaine naissante au début du XIXème siècle. Ainsi de l’idéal du semblable à tout prix. Ainsi de l’horizon indépassable de l’égalité. Ainsi de l’exigence de liberté. Autant de passions démocratiques dont la noblesse s’altère dès que l’époque les érige systématiquement en valeurs absolues, éternelles et inaltérables, arguments ultimes devant lesquels plus aucun discours critique n’a de sens et de teneur, et n’a même pas lieu d’être. En clair, la démocratie est le lieu d’une ambivalence : d’une part, ses valeurs ouvrent le champ des idées, du discours, de la parole à tous ; d’autre part, la prolifération des discours, conséquence directe de leur démocratisation, les nivelle et les égalise : nous sommes dans une ère où tous les discours, s’arrogent non seulement le droit d’être souverains, mais exigent encore d’avoir autant de valeur et de sens que les autres discours. Chacun détient sa vérité, et toutes les vérités se valent. Ou quand l’absolu et le relatif s’entendent. C’est là le moindre des paradoxes de la démocratie, inutile de s’en étonner davantage.

 

Mais il me semble que l’époque a encore fait un pas dans le travestissement de la démocratie. Il n’y a pas si longtemps, les différents discours, pour peu qu’ils fussent argumentés, arrivaient encore à cohabiter, à se mêler, à dialoguer. C’est-à-dire qu’un individu pouvait, souverain et libre, et au nom de la démocratie, produire un discours, un jugement critique sur n’importe quel phénomène, et s’attendre, pour peu qu’il eût –je le répète- des arguments  à : premièrement, que ces derniers soient entendus ; et deuxièmement, qu’il leur soit apporté une réponse tout aussi étayée. Ainsi vivait le débat démocratique : courtois quoiqu’impitoyable la plupart du temps, rude parfois, plus rarement violent, mais toujours possible, au nom de la démocratie. Je crains hélas qu’aujourd’hui, il ne le soit même plus, ou alors difficilement. La faute à un mot que l’époque brandit tout le temps, comme un trophée, comme un argument d’autorité, comme une conjuration, comme un jugement de Dieu, comme une protection éternelle, comme un repoussoir absolu, comme le siège de la vérité universelle, comme une formule fabuleuse qui coupe court au débat, voire qui l’empêche d’éclore.

 

Le respect.

 

Je parcourais hier sur quelque page d’un réseau social une discussion à propos de la récente lapidation d’un couple par les islamistes présents au Nord du Mali. Un des internautes avait eu le courage, que dis-je l’outrecuidance, l’impertinence, la folie, l’élan hérétique, de dire, en substance, que cet acte était indigne d’une religion qui se réclamait de la tolérance et de l’amour, et que même si l’Islam n’était pas réductible à la Charia, il était nécessaire qu’il affronte ses contradictions, pour n’être plus accusé de telles barbaries. Ce mot a fait bondir les autres : « Quoi, qu’ouïs-je, vient-il de traiter la Charia de barbarie ? Quel manque de tolérance ! Quelle absence d’ouverture d’esprit ! Quel manque de…respect ! » Et les commentaires de dizaines d’intervenants de pleuvoir, accusant essentiellement le pauvre homme d’irrespect à l’égard d’une religion et de ses adeptes. La sentence fut délivrée, elle fut souveraine, absolue, sans appel. Non-argumentée. Manque de respect notoire, doublé d’accusations d’islamophobie et, accessoirement, d’athéisme, de christianisme, de judaïsme, de paganisme, de comploteur, ou, déchéance et insulte ultimes, d’occidental. Emballé, pesé, vendu. Au suivant.

 

Ce n’est évidemment pas la réaction en elle-même qui m’étonne. C’est un scénario classique. Non, ce qui me frappe, et que cette anecdote n’a fait qu’illustrer, c’est cette forme d’absolution éternelle et systématique, propre à notre temps, dont un phénomène se couvre dès lors qu’il invoque à sa rescousse le respect. L’exigence de respect peut tout. Elle légitime tout. Elle protège des attaques extérieures. Elle justifie que l’on n’ait à se justifier, et encore moins à s’expliquer. Tu n’es pas d’accord avec ce que je dis ou fais ? C’est ton droit, mais ferme ta gueule, et respecte.

 

La chose est commode. Elle élève le relativisme de la pensée à la négation de la pensée, voire au nihilisme. Elle dispense de réfléchir, exempte du débat, refuse la critique. C’est, surtout et enfin, qu’elle est une forme nouvelle de censure des idées. Il est vrai que se retrancher derrière la réclamation du respect est un moyen comme un autre de n’avoir pas à argumenter, et de réduire l’autre, du même coup, au silence. Mais il faut y voir, en plus, un signe de la médiocrité de l’époque en idées. Confrontée à leur incapacité à fonder en idée des arguments solides pour répondre à un contradicteur, les thuriféraires du respect à tout prix préfèrent tout simplement empêcher ce dernier d’exprimer les siens. La vieille maxime que l’on prête à Voltaire, « Je ne suis pas d’accord avec vos idées, mais je me battrai afin que vous puissiez les exprimer », est désormais loin, elle s’inverse : « Je ne suis non seulement pas d’accord avec vos idées, mais je vous battrai afin que vous ne les exprimiez pas par respect pour moi. »

 

J’ai pris l’exemple de la religion, car elle me semblait être le champ par excellence où le rejet du discours critique par le recours au respect, ce cache-misère moderne de la pensée, était le plus manifeste. Cependant, il y a bien d’autres domaines où cette tendance s’exprime : de la littérature (tu n’aimes pas mon livre ? Ok, mais respecte mon travail et mes lecteurs : tais-toi et garde ta critique) et de l’art en général à la politique –ce qui est grave-, en passant par des réalités plus triviales comme la satire –peut-on rire de tout et de tout le monde ?-, cette forme de relativisme dangereux et tyrannique s’installe peu à peu, faisant de nos sociétés des lieux de la divinisation de la (non) pensée individuelle et de la négation de la pensée de l’autre, devenant par ce fait même pensée unique. Tout ceci au nom du respect.

 

Il y a bien évidemment une distance infinie entre produire un discours critique sur une réalité donnée, et manquer de respect à cette réalité et aux personnes qui la vivent. Aucun fait n’est légitime et absolu du seul fait de son existence, qu’il le proclame ou l’exige. La pensée, comme outil critique, peut s’intéresser à tout, réfléchir à tout, tout juger, pourvu qu’elle le fasse sans perdre en intelligence et en objectivité. Il faut comprendre que le discours critique est le faisceau au prisme duquel l’on peut légitimer sa propre pensée. C’est la seule manière certaine, en ces temps d’acquiescement systématique, d’abrutissement collectif, de massification des individus, d’éviter un moyenâgeux obscurantisme. Le respect n’a rien à voir dans cette histoire. Je pense même que le manque de respect est plutôt du côté de ceux qui ne veulent recevoir les arguments extérieurs. Quant au fait de se draper dans l’exigence du respect pour ne point avoir à exposer sa pensée aux lumières critiques, plus que de médiocrité, c’est d’une lâcheté immonde qu’il s’agit.

 

Voilà mon avis. Respectez-le. 

Partager cet article

Commenter cet article