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L'Odeur de l'Argent.

11 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

"Si l'argent ne fait pas le bonheur, rendez-le!" Jules Renard.

 

Il ne m’est pas difficile d’imaginer ce qu’eût fait Balzac de cette histoire entre DSK et Nafissatou Diallo –un épisode parmi tant d’autres de la Comédie Humaine, un énième joyau sertissant le diadème- non plus qu’il ne m’est malaisé d’entendre ce qu’il en eût dit : la voix de Vautrin, Jacques Collin, Carlos Herera, en ce point, me parvient, emplie de cette désinvolture que le rappel de certaines évidences nécessite, mais, à la fois, terrible, portant une vérité qui ne l’est pas moins : le pouvoir de l’argent est l’éternel et  l’indépassable principe de ce cruel monde.Cette vérité, quoiqu’affreusement banale, réussit pourtant toujours à surprendre les Hommes lorsqu’elle se manifeste et se rappelle à leur souvenir. C’est à désespérer de la mémoire humaine. Et cependant que certains (les Templiers de la Vertu) s’indignent, que d’autres (Les Candides) se rendent seulement compte, et que d’autres encore (Les jeunes ambitieux aux dents longues) se promettent de faire désormais leur cet implacable viatique, Balzac, sur les hauteurs, regarde les Hommes s’agiter absurdement, ridiculement, et rit. Cela est arrivé, cela arrivera de nouveau. Cela se passera de la même façon  jusqu’à la fin des temps. Ainsi va le monde.

 

Il est dans l’ordre des choses étranges que la vertu et la morale ne semblent jamais tant scintillantes que battues: la défaite leur confère un caractère héroïque ; la résistance face aux tentations les ennoblit ; l’impossibilité de leur victoire les grandit paradoxalement. La seule certitude de mener leur combat, sans nécessairement en connaître l’issue –souvent triste- suffit à les élever. Cela est le sublime de la défaite. Mais si sublimes et grandioses soient-elles, que valent une vertu et une morale qui ne triomphent jamais, que l’on trahit dès que l’occasion –c’est-à-dire l’argent- s’y prête, que l’on achète dès que l’on peut, que l’on assassine dès que s’en offre la possibilité, moyennant bourses ? Idéalisme contre Réalisme. Opportunisme contre Honneur. Situation contre Valeur. Intérêt contre Vertu. Eternels dilemmes, plus ou moins complexes selon leur occurrence, auxquels tout Homme est constamment confronté et devant lesquels chacun est sommé de choisir. Essayer de dire que choisir est affaire de moraliste. Que chacun s’en réfère à sa conscience. J’ai trop peu foi dans la linéarité des destins humains et dans le caractère absolu de l’âme humaine pour me risquer à quelque choix.

 

Nafissatou Diallo a aujourd’hui enculé tout le monde, à la même profondeur : ceux qui l’ont défendue au nom de morale comme ceux qui l’ont accablée au nom de la décence. Elle a trahi la cause des premiers et est indécemment plus riche que la plupart des seconds. Que ces derniers s’égosillent, crient qu’ils avaient eu raison, rappellent sa vénalité, l’accusent de nouveau d’avoir fait tout ceci pour l’argent : elle les écoutera vociférer puis, avec un sourire, les regardera rentrer dans leur routine et leur pauvreté. Violée ou non ? Victime ou bourreau ? Souillée ou froide comploteuse ? Quid de la douleur, de la blessure de la victime présumée ? Toutes ces questions sont balayées dans la poubelle des spéculations, où elles pourriront. La vérité, la simple vérité, est qu’elles n’ont plus tellement de sens, aujourd’hui, devant les quelques millions d’euros de l’accord –ah, quel grand et puissant mot !- ? Tout ceci est horriblement comique et drôlement dramatique. Qu’une affaire qui a cristallisé les attentions du monde entier, attisé les passions, opposé les opinions, soulevé les plus complexes questions, donné lieu à des débats sur la lutte des classes, indexé les dérives et l’impunité des puissants, souligné l’impuissance des humbles, puisse se solder par un banal arrangement presque à l’amiable renseigne assez sur l’état du monde : il s’y lève des tempêtes et des montagnes, puis ces choses accouchent d’une souris. Cette souris se nomme argent. Ceux qui en ont en usent ; ceux qui n’en ont pas les accusent, les envient et les insultent, jusqu’à ce qu’ils en aient. Et là, cela devient une autre histoire. Nafissatou Diallo, sous la bêtise et la graisse de son visage, derrière son exécrable accent anglais, a compris cela, et a suivi la voie de ses intérêts, que l’argent lui a tracée. Qui, aujourd’hui, peut dire avec certitude qu’il n’en aurait pas fait autant, et n’aurait pas accepté l’accord ? Qui ? L’on peut toujours se draper dans le beau et éclatant manteau de la droiture morale, l’on peut toujours présumer de ses forces morales et de sa capacité à ne céder ni à l’opportunisme ni à l’appel de l’argent. Mais qui connaît ses vraies forces devant la chose ? Je ne défends ni n’accuse Nafissatou Diallo, ne l’admire ni ne la méprise : elle n’a fait que se plier à un principe horrible mais en même temps si simple, affreux mais également si banal, son geste en tant que tel me laisse indifférent. S’il devait y avoir émotion devant une chose, ce devrait être devant la logique qui a conduit à ce geste.

 

Il est malheureux de le dire, mais le cynisme semble être la seule chose à toujours réussir ici-bas. N’en abusez pas, mais n’oubliez surtout pas d’en faire preuve, parfois.

 

Et n’oubliez pas : à l’occasion, sucez utile.  Car l'argent a toujours l'odeur de la chose que l'on a dans la bouche pour l'avoir.

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