Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'autre victime de l'Affaire Dias.

24 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     L’événement Barthélémy Dias divise. Il y a, depuis la fusillade (à sens unique, du reste), deux grands camps, comme souvent dans ce type d’histoires. D’une part, il y a ceux qui trouvent que l’acte était nécessaire, salvateur, qu’il était le seul qui fût possible et souhaitable : ce sont les tenants de la fameuse légitime défense. De l’autre, il y a ceux qui trouvent la chose inappropriée, démesurée, conne, incroyable dans ce pays, et qui s’indignent de ce qu’un des trois nervis touchés ait rendu l’âme (j’adore cette expression, rendre l’âme. Très poétique.).

 

Bref, il y a ceux qui légitiment l’acte par sa nécessité.

 

Et il y a ceux qui le condamnent pour ses conséquences.

    

     Je ne vais pas faire comme tous ceux-là qui, essayant de faire un arrangement maladroit entre ces deux extrêmes, tombent dans une déplorable vacuité. Dire : « c’était un acte nécessaire, mais là, Barthélémy a exagéré… » ou encore : « la légitime défense, je la lui reconnais, mais quand même, ce n’est pas bien… », cela revient à ne rien dire du tout. Nous ne sommes pas dans une dissertation, ce modèle dialectique de la pensée, modèle con car corseté, répétitif, figé, où le schéma ternaire est l’indépassable loi : « thèse, antithèse, synthèse/foutaise. » Ces deux opinions sont inconciliables par nature. Il faut prendre position.   

Alors ?

 

Alors je les rejette toutes deux.

    

     Le manichéisme qu’on veut apposer à l’acte est réducteur, comme tout manichéisme, d’ailleurs. Voici pourquoi.

    

     La première posture, celle de la légitime défense, se défend jusqu’à un certain point. S’il n’y avait eu que défense, il n’y aurait pas eu débat. Mais les limites d’une telle idée apparaissent dès lors que la légitime défense est devenue, semble-t-il, (il)légitime attaque. Personne ne niera avoir vu le "pistolero" avancer ou, pour employer le vocabulaire si en vogue de la lutte sénégalaise, marcher sur ses adversaires, les fameux nervis, alors que ceux-ci fuyaient déjà. Et puis ce gros mastodonte imbécile en tenue de combat qui pousse presque brutalement le jeune maire en le haranguant : « Awancel, awancel (avance, avance… !). Ces images parlent d’elles-mêmes : de légitime défense, l’acte est presque devenu une chasse. A la vérité, je crois qu’imperceptiblement, les rôles ont été inversés : de victime, Barthélémy Dias est devenu, peut-être même pour quelques secondes, prédateur. C’est là le vrai problème, et c’est un problème tant juridique que moral : la légitime défense autorise-t-elle tout ? Où commence-t-elle ? Où doit-elle s’arrêter ? Cette expression est trop floue, trop lâche : elle pourrait justifier tout et n’importe quoi, voire cacher une violence dont, en plus, est coutumier le mis en cause. L’argument de la légitime défense est trop facile en cela qu’il ne veut voir que la dimension victimaire, victime-maire (facile, le calembour, mais bon…) de M. Dias.

    

     Quant à la seconde posture, elle est la plus difficile à tenir, car elle flirte mortellement avec l’idéalisme dans ce qu’il a de dangereux : la niaiserie. Ce que je lui reproche, c’est de se laisser emporter par le caractère spectaculaire de l’événement, de se laisser avoir par les coups de feu, le côté « Far-west », de traiter cet acte d’inadmissible juste parce que des coups de feu ont été tirés, et qu’il y a eu mort. Je suis certain que si la mort de cet homme était advenue dans la mêlée, dans les corps-à-corps, elle aurait moins émue. Ce sont les coups de feu, et le désordre de la situation qui choquent : les sénégalais n’ont pas l’habitude des fusillades. Et j’avoue moi-même qu’aux premières heures des événements, c’était cela qui me choquait le plus : que l’on puisse, au Sénégal, en pleine rue, donner des coups de feu ainsi. Mais il suffit de prendre un peu de recul pour voir que l’acte, en lui-même, ne devrait pas choquer. Il ne faut jamais oublier que le Sénégal n’est pas une exception, ni en démocratie, ni en paix (la récente mort des soldats en Casamance le prouve encore). Vouloir justifier son caractère abominable par une tradition de paix, c’est être dans l’émotion pure, c’est surtout oublier que d’autres morts ont eu lieu dans le cadre d’actions politiques, de façon moins spectaculaire, il est vrai. Bien sûr, un homme est mort. C’est désolant. Mais s’arrêter à cela pour proférer un jugement de valeur sur l’acte, c’est se cacher son principe. C’est être aveugle à la réalité qu’il cache.

    

    Je ne peux souscrire à aucune de ces deux positions. Toutes deux sont exclusives et, partant, partielles : la première est simpliste, n’ayant pas une lecture surplombante et totale des faits, s’agrippant à une notion pour expliquer une situation plus complexe et ambiguë qu’elle n’en a l’air ; la seconde est, au contraire, par trop aérienne : s’appuyant sur une situation pour dégager ou invoquer de grands principes généraux (non-violence, paix, démocratie), elle méconnaît la réalité, qui est précisément que la violence a répondu à la violence, tout simplement.

    

     Et c’est cela, le vrai drame qui sourd dans cette histoire: que la violence, verbale comme physique, se normalise.  

    

     C’est cela qui me choque véritablement, indépendamment même de la fusillade : que la violence soit devenue dans ce pays non l’exception, mais la règle. Et c’est une violence d’autant plus choquante que c’est une violence politique, perpétrée par des politiques. Au fond, cet événement n’est, et c’est cela qui est lamentable, qu’un épiphénomène. Il est la manifestation particulière d’une tendance beaucoup plus grande, qui se développe, et qui tend aujourd’hui à faire de la violence un moyen d’expression politique. Le combat des idées est mort, et cela pour deux raisons au moins : d’une part, les partis n’ont plus la force qu’ils étaient supposés avoir sur le terrain des idées ; d’autre part, les quelques idées lancées sont elles-mêmes si indigentes qu’elles n’arrivent pas à faire débat. L’heure est aux attaques ad hominem, puisque la politique sénégalaise, aujourd’hui, se réduit à des hommes, à des figures. Quant aux idées, elles sont au second plan, si même elles existent. Sous ce rapport, il n’est que très peu étonnant que l’on en arrive, hélas, à l’intimidation physique comme argument politique. Fautes d’idées, de projets, il ne reste que les hommes. A insulter. A attaquer sur un terrain autre que celui des idées. A abattre.

    

     La violence, la violence strictement politique j’entends, est un aveu de faiblesse intellectuelle. Et qu’on ne se méprenne pas : je ne défends pas la non-violence : l’histoire m’a appris qu’elle était impossible. La violence est inévitable. Malheureuse parfois (toujours ?), certes, mais inévitable. Cependant, quand elle devient une issue politique érigée en norme, quand elle est parce qu’on ne peut faire autrement pour s’adresser à un adversaire politique, quand elle devient une règle politique, bref, lorsqu’elle perd son caractère exceptionnel, elle scelle l’échec non seulement de la démocratie, mais encore, de toute une idée : celle de la République.

    

     Il m’importe très peu de savoir ce qu’allaient faire les fameux nervis envoyés. Leur présence était déjà le signe manifeste d’une volonté d’intimidation physique. A partir de là, sans être justifiable, l’acte de Dias s’inscrit dans une logique : celle de la violence, indéfendable, mais malheureusement cohérente avec l’air du temps. C’est le fonctionnement actuel de tout un système qu’il faut voir là. Système politique de violence dont Barthélémy Dias est, il est vrai -et c’est son malheur dans cette histoire- l’une des figures de proue. A violent, violent et demi. A con, con et demi. La vraie misère de cet événement est là.

    

     Un dernier mot, justement, sur les nervis : il paraît que c’étaient des lutteurs, pour la plupart. Si cela s’avère vrai, nous serons assez renseignés sur le danger que ce sport, dans son engouement, dans sa dimension actuelle, représente désormais. Que les lutteurs soient aujourd’hui les instruments de la politique montre deux choses. Premièrement, que la politique est tombée bien bas. Et deuxièmement, que les lutteurs sénégalais sont cons. Le pléonasme est assumé.  

Partager cet article

Commenter cet article

chien errant 24/12/2011 23:06

"la violence a repondu a la violence" ,et l'une a été plus forte que l'autre .C'est ça!c'est tout!

M.M.S. 25/12/2011 11:03



L'une a été plus violente, surtout. Normal, puisqu'uil s'agissait d'une riposte. Qui s'est transformée en attaque, finalement... Je crains juste que cela ne continue ainsi, des ripostes et des
contre-ripostes, pour aboutir à un cercle vicieux de la violence.