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L'Art d'être grand-frère...

28 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

"Au Frère aimé et à l'ami, mon salut abrupt et fraternel." Senghor.

 

     

     La fraternité est, de tous les liens familiaux, celui que je tiens pour le moins mystique. C’est-à-dire le plus total, le plus saisissable : celui où l’âme humaine, enchevêtrement fascinant d’humeurs et de sentiments différents, voire opposés, y est éclairée d’un jour limpide et sans fard. L’on n’y triche pas, l’on n’y feint rien. L’on y est vrai. Les sentiments y sont ressentis dans tout ce que leur nudité offre de plus terrible. La rivalité y est aussi farouche que la tendresse y est touchante ; la jalousie, aussi forte que l’affection y est émouvante ; la haine, aussi brutale que la réconciliation y est furtive et spontanée. Les larmes s’y côtoient : celles-ci, rieuses et cruelles, qui se moquent de celles-là, qui gonflent les pleurs. L’admiration y est vraie. Mais la rage y est orageuse. La moquerie y est volontairement mesquine. Mais la protection y est garantie. L’étreinte y est rare ; mais le partage, fatal et nécessaire. La dénonciation y est autant impitoyable que la complicité y est profonde.  La fraternité est une amitié sans solennité, l’on y est tout simplement humain. Méchant. Doux. Injuste. Protecteur. Bagarreur. Confident. Tyrannique. Tendre. L’on y a un cœur simple. 

 

     Je suis l’aîné d’une famille de sept enfants. Tous des garçons : l’équipe de football était presque réussie. Je mesure à la lumière de cet élément ce qu’il peut y avoir de parcelle de Dieu dans ma mère pour continuer à être si douce alors même que sept petits diables, huit, si j’osais compter mon père, font de la maison un enfer mâle, dont les flammes s’appellent désordre, bruit, chamailleries, disputes, discussions, bagarres, football. Comme moi, comme nous tous secrètement, peut-être, elle aurait aimé qu’une fille vînt rompre la chaîne des hommes, lui apporter un peu de douceur, de beauté, et aussi d’hystérie, tant qu’on y est. Cependant, et je le vois à la lueur tapie au fond de ses yeux à chaque fois qu’elle regarde l’un de nous, elle n’échangerait aucun de nous contre une fille. Elle me l’a dit une fois, à peu près en ces termes : « si c’était à refaire, je le referais. Avec vous tous à la fin. » Dieu seul peut récompenser d’un miracle la beauté de telles paroles. 

 

     Six petits-frères, donc. Il m’arrive parfois d’oublier leurs prénoms complets. Qui d’entre K. et M. porte le patronyme sérère de Diogoye ? Lequel de mes plus jeunes frères, les jumeaux -que je sais reconnaître désormais : S. a hérité de ma grosse tête, et C. a plus de malice dans les yeux- s’appelle Wagane ? Y a-t-il un Diégane dans la famille ? Il m’arrive aussi d’oublier leur âge. Je me rends compte en écrivant ceci que B. a déjà dix-huit ans. La vérité est que j’oublie même qu’ils grandissent tous. Dans mon esprit, B. aura toujours sept ans, son âge lorsque nous reçûmes notre première et dernière raclée commune -à la ceinture. Mon père, revenant de Dakar, nous avait surpris jouant, alors que la nuit tombait, dans les locaux du Service de la Région Médicale de Diourbel, qui étaient attenants à notre maison. Il nous avait défendus à deux reprises déjà, d’y jouer. Et pour la troisième fois, nous venions de désobéir… Cela acheva de fâcher mon père, au point qu’il s’en fût au-delà de ses mises en garde, qu’il avait –et a toujours du reste- légendaires, tellement elles étaient terribles. Nous ne jouâmes jamais plus, B. et moi, dans les locaux de la Région Médicale, évidemment. Mais je me rappelle, ce soir-là, de la symphonie nocturne de nos sanglots confondus, quoiqu’ils ne fussent pas du même timbre ni de la même gamme : les siens, bas, silencieux et saccadés en do mineur, se mêlant par intermittence aux miens, aigus, longs et bruyants en diapason, la majeur, que je tentais, pour ne point paraître moins courageux, d’étouffer dans l’oreiller que je baignais de larmes et de morve. Tentative maladroite de justification : mon père m’avait frappé plus rudement, car j’étais l’aîné. Cela remonte à près de douze ans maintenant. S. avait alors quatre ans, il en a maintenant quatre fois plus. Lui non plus, je ne le vois pas grandir. Je ne sais jamais s’il est né le 29 ou le 30 mars, quoiqu’on me l’eût rappelé maintes fois. Que les sentimentaux n’aillent pas croire que cette manière de vouloir garder de mes jeunes frères en enfance, cet âge de la bêtise innocente donc, soit une preuve de bienveillance et d’amour. Qu’ils grandissent donc, c’est tout à leur malheur ! Je ne les vois pas grandir car  je ne veux les voir grandir. C’est une démarche de mon Inconscient : le rejet, l’oubli volontaire. C’est absolument égoïste et utilitaire : cela m’empêche de faire face à la tragédie de mon propre vieillissement, que mon dramatique premier cheveu blanc annonce fatalement.   

 

     Etre aîné ne me semble être rien de plus que l’art tyrannique et prétentieux de toujours devoir  et non pas simplement vouloir être un modèle. Cela fait dix-huit ans que je m’y emploie gauchement. Je ne sais si je réussis. Je sais simplement que ce devoir est un fardeau qui m’accable, pour la simple raison que je m’y attaque à une montagne : le grand-frère modèle. Je n’en suis pas un, et en suis même loin. Trop d’inconséquences, de désinvolture, de paresse, d’étourderie et de légèreté me séparent de l’exemplarité que cette condition suppose. Quelques succès scolaires glanés ça et là, quelques titres honorifiques –désormais lointains et inutiles- acquis dans le passé, quelques honneurs reçus, ne suffisent pas, et ne doivent suffire à faire de moi ce que, au fond de moi, je refuse d’être. Aussi désiré-je même, parfois, être un modèle de contre-modèle. Etre exemplaire est une punition permanente, une prison. Peut-être simplement ai-je peur. De décevoir. D’inhiber. De trahir un héritage que mon père est progressivement, silencieusement, que je le veuille ou non, en train de me léguer. Cela est possible. L’aînesse est un châtiment qu’il faut cependant vouloir assumer. Et à ne me sentir capable, légitime de montrer à mes frères le chemin à suivre, le cherchant encore moi-même,  j’essaie au moins de leur indiquer ceux qu’il faut éviter. Bien entendu, cela ne se fait jamais par des sermons de morale, ou de longs discours dégoûtants de conseils et infatués  d’une autorité prétendument offerte par l’âge, que j’abhorre. Je préfère plutôt agir autrement : les précipiter sur des terrains dangereux et les y abandonner, en sortir et les regarder apprendre la liberté, le jugement et le choix. Ne jamais dire à son frère : « sois courageux », mais le mettre dans une situation ou il n’a d’autre choix que de l’être. J’ai envoyé mon frère de neuf ans chercher un ballon dans notre garage en sachant pertinemment que Simba y était. Le petit est revenu au bout de longues minutes, haletant, des restes d’effroi sur le visage, mais un grand sourire aux lèvres. Il avait le ballon. Le berger allemand, attaché, n’avait pas aboyé. Il avait reconnu le gamin, ce dernier devait juste se résoudre à l’affronter.

 

     L’exil est mon drame, dans toute cette affaire. Mon septennat au Prytanée avait d’une certaine façon commencé à créer de la distance, de l’étrangeté. Cela ne suffit pas. Puis je suis parti. Deux ans. Et un retour, cet été. J’ai dû être, pour les plus âgés, le grand-frère qui a grandi, qui a changé, qui s’est endurci ; pour les plus petits, l’inconnu, celui que l’on n’a vu que le temps de trop courtes vacances, ou qui n’était jusque là qu’une voix, au téléphone, ou qu’on a découvert à travers un écran, sur Skype. Deux mois de vacances. Le temps d’être heureux avec eux, et de me rendre compte subitement de l’étendue de ce qu’il me restait à apprendre de mes frères à leur apprendre ; le temps aussi, de voir que dix années de distance avaient, quoiqu’en dise ma mère, forgé chez eux une image insaisissable de moi. Ne sachant trop comment m’appréhender, ils étaient tous, même les plus âgés, qui ont pourtant passé du temps avec moi, soit trop respectueux, soit trop craintifs. Il a fallu que je m’emploie pour réapprendre à être un grand-frère : drôle, cruel, tyrannique, complice, rassurant, agaçant, détestable, confident…

 

     Je ne veux, pour reprendre la formule sartrienne, « fabriquer de mes regrets » mes frères. Aucun d’eux ne doit devenir comme moi, ou comme j’aurais dû être, ou comme ils croient que je suis. La plus grande chose que je pourrais leur apprendre, sans doute,  serait d’être en mesure de se tromper, de reconnaître leurs erreurs, et de vivre dignement avec leur part d’ombre, le plus justement possible. Je tiens le reste pour une violation.

Je les suis depuis qu’ils rampent et font dans leurs couches. Je les ai tous portés, frappés, trompés, consolés, punis. Et malgré toutes les distances, je les connais tous. Je les regarde et les suis sans en avoir l’air.

 

    Diogoyele lion, est peut-être le plus intelligent d’entre nous. Il a une vraie intelligence, naturelle, agaçante, facile, que l’on voit à sa capacité à mettre les choses en rapport. Le savoir n’est pas que livresque ou scolaire chez lui. Il observe, écoute, apprend de la vie quotidienne. Il sait qu’il est brillant, et n’hésite pas à le dire. Il faut le voir me regarder, puis dire avec un léger sourire prétentieux et moqueur : « je suis plus malin que toi, grand-frère. » Il manie le français avec une aisance qui laisse espérer de grandes choses. C’est la star du quartier, parmi ses jeunes camarades. Je le regarde souvent lorsqu’il joue au foot, dans ces parties endiablées, infernales, intenses que les gamins disputent rageusement à quatorze heures, quand le soleil écrase la terre de sa chaleur. Il a une merveille de pied gauche, et un crochet ravageur. Il sera chauve.

 

    Tekheyele présent –celui qui est là, que l’on a trouvé, littéralement, a hérité de moi un peu d’étourderie et de la légèreté. C’est le plus fou d’entre nous et, paradoxalement, le plus discret sans doute. C’est un volcan qu’on ne réveille pas. La larme facile, le cœur allégé, la sensibilité exacerbée, il est d’une gentillesse rare. Il semble ne pas prêter attention aux choses de la vie, mais est doté d’une volonté phénoménale qui, mêlée à une endurance physique étonnante, rappelle un peu notre infatigable père. Contrairement à moi, il a réussi à progresser dans les mathématiques alors qu’il n’aimait pas beaucoup ça. Lui aussi, sera chauve. 

 

     Ngor, l’homme, est le plus raisonnable d’entre nous. Equilibré, ayant une grande capacité à administrer les affaires courantes en l’absence de mon père, être discret en quête d’affirmation, cherchant à se dégager de l’ombre massive du grand-frère, travailleur, sérieux, il a une certaine élégance dans l’art difficile d’être responsable. C’est bien lui, et non moi, l’absent, qui s’occupe des jeunes frères. Je l’admire. Il me semble n’être pas très à l’aise avec la gent féminine, quoiqu’il ait tout pour avoir du succès. A moins qu’il ne cache bien son jeu ?

 

      Modjane, le meilleur -celui qui ne connaît pas mieux que lui, littéralement, sera le plus surprenant d’entre nous tous. Il sera là où personne ne l’attendra. Dissipé, bavard, colérique, il ne s’intéresse pas encore au travail scolaire. Il joue et ne pense qu’à cela, au grand dam de notre mère. Son éclosion sera lente, mais irrésistible. Je ne sais pourquoi, mais j’ai la sensation qu’il sera quelqu’un de très grand. En attendant, il faudra que je lui apprenne à être courageux, car c’est un froussard. Ce qui est bien paradoxal, étant donné son tempérament bouillant. Il faut que je lui donne les moyens de son ambition : à défaut de puissance physique, de la verve et de l’audace. Je songerai, la prochaine fois que je le verrai, à renouveler l’expérience du ballon dans le garage avec lui, cette fois.

 

     Quant à Niowicelui à qui l’on commande de vivre, et Waganel’invincible, je ne les connais pas encore très bien. On se cherche. J’ai essayé de les apprivoiser, et ai entrevu les contours frêles et tendres de leur personnalité naissante. Niowi n’a pas froid aux yeux : après un mois ensemble, il commençait à ne plus prêter attention à mes regards sévères, qui le terrorisaient à mon arrivée. Il ruse, feint, et sait user de son physique malingre pour arriver à ses fins. Il pourrait être très utile, dans l’avenir, si je réussis à être plus malin que lui. Ce n’est pas gagné. Wagane, lui, est un gros lion endormi. Il est très calme, très timide, très réservé, voire craintif. Il sera un Hercule, je crois. Il me semble un peu naïf. Niowi le roule parfois, pour porter ses chaussures, ou prendre son vélo, quand il a un problème avec le sien. Mais il semble être une intelligence intérieure, qui réfléchit avec son cœur, qu’il a fort grand : il aimait souvent à venir partager avec moi les petits goûters que ma mère leur préparait parfois.

 

Aucun d’eux ne me manque. Mais ils me manquent tous. Esotérisme d’aîné.  

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kaiser babs 27/04/2012 14:12

Lool Je suis stupéfait et fasciné no comment, tout simplement bravo et merci!!!

Y£RS@N 10/04/2012 02:00

C'est drôle car je suis dans un état de stupéfaction. Oui, je découvre deux choses essentiellement à savoir, la relation frère-frère et aussi la vie fraternelle à plusieurs. Le seul point commun
que l'on a, c'est le statu d'aîné, autrement je n'ai que deux soeurs. Le mot "hystérique" que tu as évoqué m'est très familier, lool, et je pense que si je j'avais à les décrire, j'en ferai presque
un roman, et encore je serais loin d'être fidèle à ces personnalités qui ne facilitent même pas à la langue française à pouvoir les aborder fidèlement. Elles m'ont toujours épaté de par la facilité
avec laquelle elles arrivaient toujours à leur fin, cette vulnérabilité, cette innocence presque troublante et cette sensibilité maîtrisées qui me laissaient toujours perdant étaient de grands
obstacles insurmontables.... Mais le temps leur a joué un mauvais tour, car je voyais cette barrière aux 3 éléments se fissurer petit à petit.... Comme tu l'as dis, de petites manoeuvres son
parfois nécessaires. Au fait, c'est fou comme on se ressemble Wagane et moi....

Mbougar 22/04/2012 10:24



Il est intéressant de voir un point de vue autre, avec un aîné aussi, mais qui a des petites soeurs... Je crois que ça doit changer un peu. Haha! Je pense qu'en effet, le rapprochement est
pertinent avec Wagane: il a a peu près le même caractère que toi: très gentil, trop gentil... S'il fait du gbachi gbachi, nul doute qu'il sera aussi un Hagrid! Je vous présenterai, tu le
conseilleras.!!! ^^ Merci!!



Pape Lat 28/02/2012 19:51

Au risque d'être subjectif voire égoïste, je dirais qu'il n'y a qu'un aîné qui peut sentir (je tiens à ce verbe) véritablement ton texte. Je l'ai lu de fond en comble, disséqué je ne sais combien
de fois et j'ai senti quelque part au fond de moi ma fibre d'aînesse se vivifier. Lien de parenté ne saurait être, à la fois, aussi ancré dans la complexité et aussi enraciné dans la simplicité que
la fraternité. Il est à cheval entre la profondeur et la légèreté. Je ne saurais employer l'épithète adéquat... Peut-être y es-tu parvenu :)?

Il en est de même pour ton texte que je ne réussis pas à qualifier. La sincérité, le testimonium sont tout simplement magnifiques à l'image également de la fin:"Aucun d’eux ne me manque. Mais ils
me manquent tous. Esotérisme d’aîné." Ces mots sourdent de profondeur. Ils sont beaux, presque parfaits.

Je comprends mieux dorénavant le sens véritable du dialogue que tu avais posté sur Facebook comme statut : "Qu'as-tu fait de ton frère? -Suis-je le gardien de mon frère?". T'avais vu juste, grand!
Tout est là...

PS: Rien ne vaut la légèreté et l'hystérie d'une soeur^^. Pour avoir goûté aux deux, je puis être légitime pour parler en tout état de cause.

M.M.S. 08/03/2012 15:06



Merci beaucoup, grand Lat; tu me confortes dans ma pensée: que l'aînesse est une condition universelle dans ses effets. Tu aurais pu écrire tout ceci sans rien perdre en vérité. Je ne sais pas si
j'arriverai à trouver une épithète idoine pour la fraternité. Cela ne se dit peut-être pas, mais se vit sans doute. Silencieusement. Avec son lot de routine, de joies fugaces, de larmes, etc.
Merci en tout cas pour la lecture, et tes mots qui m'encouragent. Venant de toi, je ne puis qu'être flatté... 


Hélas, grand, je n'ai pas de soeur à martyriser...^^ Je te délègue toute ma méchanceté. Chéris bien ta petite soeur, mais une bonne petite manoeuvre de temps à autre n'a jamais tué
personne... 


Encore merci, et à bientôt!