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L'Ame du Politique.

17 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

J’ai toujours pensé que les hommes politiques n’étaient pas comme nous autres. Supérieurement intelligents ou infiniment bêtes, insolemment talentueux ou incroyablement médiocres, honnêtes ou corrompus, charismatiques ou austères, ils m’ont en tout cas toujours semblé, quelles que fussent leur nature, leur affiliation politique, leur conviction, différents. Pas simplement de cette différence, superficielle, qui fait que des hommes n’ont pas les mêmes idées, mais de celle-là, plus profonde, qui sépare les fins auxquelles leurs idées respectives tendent. En clair, les hommes politiques m’ont toujours paru différents par la force leur ambition, latente ou manifeste.

 

Parenthèse. Je ne puis me défendre, pour n’en faire pas partie, d’admirer grandement les Hommes ambitieux. Ce sont de terribles êtres qui, lorsqu’ils  sont assez forts pour ne point s’assujettir au diktat d’un monde qui confond trop vite l’ambition et l’immodestie, la volonté de parvenir et la sotte prétention, sont géants, irrésistibles, proprement romanesques. Je tiens cela de mes apartés avec Eugène de Rastignac, de mes promenades avec Julien Sorel, de mes correspondances avec Raphaël de Valentin, de mes errances nocturnes avec Georges Duroy, de mes méditations poétiques en compagnie de Lucien de Rubempré. Autant de jeunes âmes assoiffées d’un absolu plus grand qu’elles, d’un destin qui les dépasse mais contre lequel elles se battent à mains nues, lancées dans une quête dont l’issue ne peut être que le triomphe ou la mort. La seule manière véritable de nourrir son ambition, c’est de lui offrir complètement son âme, au risque de n’en avoir plus. C’est le prix. Toute autre nourriture est une tricherie. Digression close.

 

L’ambition des hommes politiques tient en un mot, qui résumé toute leur différence : le pouvoir. Mot terrible, s’il en est. Cause de tant de tueries et d’inhumanités. Origine de tant de fratricides, de génocides, absurdités. Pomme de la Discorde : n’est-ce pas pour pouvoir, plus même ou du mois autant que pour savoir, qu’Eve, puis Adam, se laissèrent tenter ? Le pouvoir, cette si humaine inhumanité, supérieure à tout autre moyen humain, même à l’argent : l’argent est le nerf de la guerre ; le pouvoir est le nerf de l’argent. Le pouvoir est si grand, qu’il a débordé les limites d’un simple moyen : il a fini par devenir une fin, un achèvement. Mais s’il est une fin, le pouvoir est une fin qui ne rassasie pas, qui ne lasse jamais, mais qui affame, creuse l’âme. C’est son paradoxe : qu’une fois que l’on y accède, son exercice porte fatalement à en vouloir encore. Trêve de banalités. Charles Louis de Secondat, Baron de Montesquieu, meilleur écrivain que philosophe politique soit dit en passant, résumait superbement la chose par cette assertion passée à la postérité : « (…) c’est une expérience éternelle que toute personne qui a du pouvoir est portée à en abuser. »

 

C’est donc à cette chose terrible que les hommes politiques font allégeance. Ce n’est pas nier leur patriotisme, leur amour pour leur pays, leur volonté de servir le peuple, leurs convictions dans le progrès, leurs efforts pour le développement, que de faire de la quête du pouvoir leur fin ultime. Car il doit bien s’en trouver, du commun lot, quelques uns qui soient animés d’une authentique foi dans la noblesse de la politique, et d’une croyance forte en l’engagement pour un avenir collectif meilleur. Présumons-le. Mais tout engagement politique, quel que soit son motif et son principe, est indissociable d’une quête assumée ou dégagée du pouvoir. Tout homme politique qui affirme n’être pas hanté par le pouvoir ment. De même que celui qui concède n’y penser que peu. Car ce peu est déjà beaucoup. L’on imagine que très mal ce qu’il faut de force mentale, d’ambition, de froideur, de feinte, de cynisme,  pour faire un homme politique, fût-il le plus le incapable de tous. C’est toujours d’une certaine façon sa quête du pouvoir qu’il accomplit, lorsqu’il agit, discourt, acte, signe, milite. Tout intègre et probe qu’il soit ou cherche à paraître, l’homme politique ne se départit jamais totalement de cette passion dévorante. Celle-ci est là, tapie au fond de son cœur, soigneusement dissimulée ou au contraire volontairement exhibée. Ce n’est point pourtant par nature qu’il est ainsi. Mais dès lors qu’il fait irruption dans cet implacable milieu, et qu’il voit l’épithète politique lui être accolée, il est pour ainsi dire obligé de nourrir de l’ambition pour cette chose au nom de laquelle tous les autres trahissent, s’affrontent, s’insultent, s’allient, se séparent, trichent, se combattent avec violence, cette chose devant laquelle toute retenue et toute élégance ne se maintiennent que difficilement.

 

Me demanderait-on de prouver ce que j’affirme que je ne le pourrais certainement pas. Que la politique soit intrinsèquement liée à la recherche du pouvoir, que celle-ci soit inhérente à celle-là, n’est pas un théorème. C’est une intuition. Fondée sur la nature humaine et sur l’essence de l’art politique lui-même. S’engager. Débattre. Solliciter. Convaincre. Mentir. Tout cela au nom de quoi, dites-moi ? Je ne crois pas en une gratuité de l’acte politique, ni, hélas, à sa morale. Il se joue en son sein, sinon une passion dévorante pour le pouvoir, au moins une fascination pour celui-ci. C’est ce qui fait la force des grands hommes politiques : l’intelligence avec laquelle ils vivent cette passion, rusant avec elle, la domptant, la caressant. La plupart des hommes politiques n’accèderont jamais au pouvoir suprême. Certains d’entre eux, les plus sublimes, l’effleureront du bout des rêves. Mais en fin de compte, le plus grandiose dans le pouvoir se situe dans sa quête : c’est là que l’humanité, confrontée à sa nudité et à ses limites, se révèle vraiment. La quête du pouvoir politique est aussi quête de soi. C’est pourquoi je ne puis mépriser totalement certains hommes politiques. Car au fond, c’est leur identité sans fard qu’ils touchent en cherchant à s’élever. C’est une autre expérience humaine de l’authenticité. Certaines aboutissent à la grandeur. D’autres à la splendeur puis à la misère. D’autres encore à la plus élémentaire bêtise. Et dire que Farba porte le même nom que Léopold.

 

Je ne ferai évidemment jamais de la politique. En admirer les mécanismes et les jeux m’est  infiniment plus agréable que la faire.   

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