Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Journal d'un lutteur esthète -sachant donc penser.

15 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar

 

La rencontre d’après combat entre les deux lutteurs a lieu demain soir. Il y aura le promoteur, mon adversaire, des journalistes, quelques griots, des caméras. Il est prévu que j’y sois, naturellement. Mais je n’ai aucune envie d’aller à ce cirque. Cette pratique, il y a quelques années, n’existait pas. Entre temps, les choses ont changé. Les choses changent toujours, mais il y a dans tout changement un pari. Celui de l’originalité. Lorsqu’on le perd, le changement tourne court, il devient idiot. C’est aussi simple que cela. Mais dans ce milieu, l’on aime l’idiotie. J’y suis déjà allé, une fois, et il n’y a rien été dit qui me fût bénéfique. Qu’y fait-on ? Rien. Je ne sais pas. Des inutilités. De l’image. Du simulacre. Des pseudos tentatives d’analyses techniques du combat, qui se perdent en redites et en banalités. Puis quelques journalistes experts dans la chose, qui posent des questions auxquelles mes adversaires et moi-même avons du mal à répondre. Mais pas pour les mêmes raisons : eux, ne comprennent littéralement pas les questions ; moi, je ne les comprends que trop bien.  J’ai même dû m’endormir, la dernière fois. Mais enfin… Restons professionnels, honorons notre contrat. Je hais ce mot. Il réduit la lutte à une signature, à des billets de banque. On en oublie l’essentiel pour se focaliser sur la périphérie : le(s) sponsor(s), la télévision, la vie privée des lutteurs. Ca tourne à l’impudeur, c’est-à-dire tout ce que ce pays aime, qui se réclame pourtant si promptement du « kersë. »

 

Je n’irai pas. C’est décidé.

 

                                                                                    ***

J’y suis allé. Ma raison a succombé à ma raison professionnelle. J’y suis allé, et j’en ai réchappé. J’ai juste vomi à mon retour : c’est le moindre mal. Je fais des progrès. La première fois, c’est sur le plateau que j’avais vomi. Non pas que je fusse malade, ou que les séquelles du combat perdu m’aient retourné l’estomac. C’est juste que j’étouffe : l’atmosphère de ces rencontres, le minable spectacle qui y est offert, la comédie humaine qui y est jouée –et mal, en plus-  me tordent les boyaux. Je ne supporte pas tout cela.

 

Il y avait le promoteur. Son visage de baleine. Boursouflé. Gras. Transpirant l’argent, et sur lequel, oubli du Seigneur -si récurrent, du reste, en ce qui concerne mes compatriotes, que je le soupçonne d’être volontaire- l’on ne discernait aucune lueur d’intelligence.  Il y avait le présentateur-vedette de la chaîne, celui qui en fait des tonnes, polyglotte raté, gueule de boucher. Même description que pour le précédent énergumène, à un détail près, mais de taille : il semblait plus bête, par une inexplicable cruauté de la nature. Puis il y avait mon adversaire. Que dire sur lui ?

 

Les caméras sont là. Les journalistes aussi, qui font office de public et de critique (Diable !). Tout est prêt. C’est parti pour une heure. Tous les sénégalais sont devant leur poste de télévision ; ils n’attendent que ça. Le présentateur-vedette prend la parole, introduit. Toujours aussi inutilement emphatique. Il se tourne vers nous. La géhenne est en marche.

 

Ca a commencé fort dans la misère intellectuelle :

 

  « D’abord, champion, dit-il en m’adressant la première question avec un sourire plutôt bête, pouvez-vous nous édifier sur le cachet que vous avez perçu ? Beaucoup de rumeurs ont circulé, des plus folles aux plus contradictoires ; certaines mêmes me semblent complètement dénuées de sens. Qu’en est-il vraiment ? On connaît votre discrétion légendaire, notamment sur les modalités pécuniaires de vos combats, mais le peuple voudrait savoir, pour une fois. Êtes-vous prêt, en direct en exclusivité pour la chaîne numéro un, à nous révéler le montant de la somme que vous avez perçue ?"

 

Grande rumeur qui se lève du côté des journalistes. Rumeur d’approbation. J’ai entendu des débuts d’applaudissements –mes compatriotes aiment ce geste- qui s’évanouirent très vite. La question les intéresse au plus haut point. Elle intéresse tout le monde, je crois. L’on s’inquiète d’abord de l’argent, avant même que du combat. Normal. C’est le milieu dans toute sa splendeur.

 

Je restai silencieux un temps. Tous me regardaient avec une certaine méfiance, avec des yeux qui disaient : « Que va-t-il dire, cette fois-ci ? » Je gardai un visage impassible. Les secondes s’égrènent. Je sentis que le maître de cérémonie allait reprendre la parole, pour éviter qu’un silence gênant ne s’installât. En ce moment, je répondis calmement :

 

-Non, je ne suis pas prêt. Il y a dans cette chose que vous appelez contrat une clause, la seule d’ailleurs qui m’intéresse, qui stipule que les détails financiers me concernant doivent observer la plus stricte confidentialité. Le promoteur ici présent ne me démentira pas. Vous pouvez demander à mon adversaire combien il a perçu : il répondra s’il en a l’envie. Moi, je ne l’ai pas, et j’aimerais, s’il vous plaît, que l’on ne revienne plus sur cette question.

 

Ma réponse fut accueillie par un silence. Ou plutôt, elle le créa. Un temps. Puis une rumeur se leva du côté des journalistes. Rumeur de désapprobation. J’entendis, de la masse indistincte, de petits commentaires typiquement sénégalais, assaisonnés de bruits que produisent les pincements de lèvres, ces « tchipatou » aussi caractéristiques de mon beau peuple. Ceux-ci trahissaient l’agacement et/ou le mépris :

 

« Ki nimu soffé… (Qu’il est agaçant…)

 

-Xamul bopam. (Intraduisible pour un homme… Demander à une femme, puisque c’est leur expression favorite. C’en était d’ailleurs une qui avait parlé)

 

-Pa bi dafa wané… (Il a la grosse tête, ce vieux, il aime les coups d’éclat…)

 

Tout ceci fut dit très bas. La rumeur retomba. Le journaliste-star reprit la parole, essaya de détendre l’atmosphère :

 

-Eh bien, champion, je vois que vous êtes toujours égal à vous-même : inflexible. Eh bien soit, nous respectons votre silence sur ce fait. Mais nous nous entretiendrons avec le promoteur en votre absence. Lui, nous le dira en douce. N’est-ce pas ?

 

Clin d’œil entendu. Rires complices. Rires de vaches. Rires idiots, d’autant plus idiots qu’ils sont conjugués, du promoteur et du journaliste. 

 

Je les laissai à leurs rires, et tentai de gérer au mieux la nausée qui commença à m’envahir. Le promoteur ne parlera pas. Je sais qu’il l’a dit sur le ton de la plaisanterie, mais M. le présentateur, dès qu’il se retrouvera seul avec le promoteur, ne manquera pas de lui demander des détails sur ma paye.

 

Mais ce dernier ne dira rien. Je l’arrange trop pour qu’il parle. Il ne prendra pas le risque de dire que je ne perçois rien, et que s’il aime tant me « monter une affiche » (affreuse expression), c’est parce que je ne lui coûte rien et lui rapporte beaucoup. Non, il ne le dira pas. Il est trop malhonnête pour le faire, trop cupide pour ébruiter telle aubaine. Le plus drôle dans toute cette histoire, c’est qu’il croit faire une affaire sur mon dos, il croit m’utiliser. Il ne sait pas que je lutte pour la passion, qu’aucune somme ne saurait remplacer. L’art ne se monnaye pas. J’ai tenté de le lui faire comprendre depuis notre première rencontre.

 

Je me souviens de sa figure, déjà hideuse à l’époque, se tordre et devenir d’une inénarrable laideur quand, la première  fois, je lui demandai de ne rien percevoir pour le combat qu’il venait d’arranger. C’était il y a longtemps, dix ans sans doute. Je me souviens du petit promoteur qu’il était, et qui venait de se lancer dans le milieu, inconnu. J’étais, pour ainsi, son premier grand coup. Je fus son promoteur. Lorsque je lui énonçai mes conditions, à savoir que je ne désirai ni rémunération ni publicité, abasourdi, et sans doute dans un élan de cette honnêteté naturelle au cœur de tout homme, mais qu’il a perdue, comme beaucoup, au contact des autres et des commerces remplis de vices qui en étaient nés, il m’avait lancé, tremblant :

 

« Mais je ne peux pas faire ça ! Je ne peux pas ! Vous travaillez, donc vous méritez salaire. Vous êtes payé  pour faire ça, voyons !

Il y a avait de la peur dans sa voix.

 

-La lutte n’est chez moi ni un travail, ni un métier, ni même une vocation.

Il ne comprit pas ma réponse, mais s’en satisfit : la cupidité avait repris le dessus, la fulgurance de droiture avait disparu de son âme avec la même célérité qu’elle l’avait zébré.

 

-Très bien, mais avec quoi vivrez-vous ?

 

-Cela, monsieur, ne vous regarde pas. Au revoir. »

 

Il dut comprendre à cet instant que je n’aimais ni les questions d’argent, ni les questions privées. Cela, au fond, l’arrangeait. Il n’est pas étonnant que, depuis lors, je sois le lutteur qu’il ait le plus sollicité dans l’arène. Il doit me prendre pour un con. Il ignore que c’est réciproque. Et doublement. Je le méprise, comme tous ceux qui ne comprennent rien à l’amour platonique, tyrannique donc, qui me lie à mon art.

 

Le petit promoteur est devenu grand. Il a enlaidi. Heureusement, il n’y va pas de même de la laideur comme de la stupidité en termes de capacité à progresser. Quoique… Il n’a –heureusement, répétons-  pas pu persévérer dans la bêtise : il était déjà au fond du trou, il y a dix ans. Il y est encore. Dois-je le plaindre de cette immobilité cérébrale longue de dix ans ou, au contraire, le féliciter de n’avoir pas cédé à la tentation qui s’empare de l’âme de tout être inintelligent qui est au fond du gouffre de la bêtise : creuser encore ? J’hésite.  Cruel dilemme.

 

Je le fixai. Il soutint quelques instants mon regard, puis, avec une moue éloquente, détourna le sien. Cela suffit à m’en assurer : il ne parlerait jamais de mon petit secret. Pour rien au monde. Ces yeux de bœuf ne mentent pas. Non pas qu’il respecte mon silence ou ait quelque notion de pudeur et de secret ; simplement, je lui fais gagner des millions. C’est le seul angle sous lequel il voit les choses. L’intérêt. Le profit. Il s’enrichit. Je l’enrichis. Mais cela, je m’en fiche. Il a sa conscience. J’ai la mienne, trop égoïste pour s’intéresser à autre chose qu’au génie de la lutte. C’est là le feu de l’art, qui me consume heureusement l’âme, puisqu’il la vivifie, l’éclaire. Le reste, tout le reste, est trop humain.

 

S’ils étaient au courant, les journalistes, le peuple, les associations humanitaires crieraient au scandale, diraient que je crache sur l’argent, que je le méprise, que j’aurais pu, si je n’en voulais pas, l’offrir à quelque œuvre caritative, aider les talibés, faire une « bonne œuvre ». Ils me taxeraient de méchanceté, de mépris, d’insolence, d’inhumanité. Vu ainsi, ils auraient raison. Tous raison. Absolument, formidablement raison.

 

Mais je les aurais emmerdés. Je les emmerde.

 

Car ce que je fais pour les petites gens, les oubliés, les damnés de la terre, les bouts de bois de Dieu, nul d’entre eux n’en pourra faire la moitié ; le temps que je leur ai consacré, les sacrifices qu’en leur nom j’ai consentis, nul d’entre eux ne pourra en faire l’évaluation. Mais cela, ils ne le sauront jamais, et c’est mieux ainsi. Cette société ne reconnaît votre âme bienfaitrice qu’à condition que votre charité soit publique, prostituée aux envie de l’opinion, qui ne croit qu’à la publicité, au faste, aux trompettes et aux tambours, aux éclats. A l’argent, en somme. Je refuse cette reconnaissance là. Je ne veux de l’argent que génère la lutte, même pour aider. Question de principe.

 

La voix nasillarde et désagréable du présentateur me tira de ma rêverie solitaire et salutaire, du reste. Je préfère ma compagnie que la leur. Il s’adressa à mon adversaire :

 

« Je me tourne maintenant vers toi, B. pour te féliciter d’abord pour ta victoire, qui confirme tout le bien que l’on pensait de toi avant ce combat, et te demander ensuite ton analyse technique. Comment ce combat s’est-il passé pour toi ? Avais-tu prévu cette stratégie, la bagarre plutôt que le corps-à-corps ? Etais-tu venu pour te battre, comme tu l’as-fait hier, sachant ton adversaire surdoué en lutte pure ? Enfin, ta jeunesse a-t- elle été un atout face à l’âge et l’expérience de ton adversaire ?

 

Il a dû lui poser les mêmes questions hier soir, juste après le combat. Mais qu’importe. Mon adversaire, d’ailleurs, ne devait pas s’en souvenir. Il répondit :

 

-Ganaw bama santé Yalla, etc…

 

La litanie terminée, il se tut. Aux questions qu’on lui avait posées, il ne répondit point. Tout son discours, qui avait pris trois minutes, fut dans le but de remercier. Qui ? Tout le monde. Le Sénégal entier. Le promoteur. Le présentateur. Les journalistes. Le public. Ses supporteurs. Moi. Son écurie. Son entraîneur. Ses parents. Tout ceci était louable. Mais fâcheux, puisqu’il oublia l’essentiel, à savoir répondre.

 

Un sourire moqueur aux lèvres, l’air de lui dire « mais quel con », le présentateur lui demanda, avec ce tact qui le caractérise, de revenir maintenant sur les « autres aspects du combat. »

 

-Lesquels ?

 

La question fut lâchée avec une innocence que seule l’ignorance pouvait dicter. Atterré, j’eus pitié. Amusés, les autres rirent. Qui d’eux ou du lutteur méritait la mort ?

On lui rappela les « autres aspects. » Il répondit que oui, la bagarre avait été l’option qu’il avait choisie, puisque son adversaire était l’un des plus techniques de l’arène, et qu’il fallait éviter à tout prix qu’il y ait contact.

 

« Je ne voulais pas qu’il me ceinture. J’ai donc cogné jusqu’à ce qu’il saigne et que l’arbitre m’accorde la victoire sur décision médicale.  

 

-Et vous, champion, saviez-vous que votre adversaire allait chercher la bagarre ?

 

-Oui, fis-je.

 

-Et vous n’aviez pas de solution pour contrer cela ?

 

-Si. La lutte. La preuve, d’ailleurs, en est que le combat a duré plus de cinq minutes. Ce ne fut pas un combat éclair, quoiqu’il fût intense et sans temps morts. Ma seule stratégie était de lutter comme je sais le faire.

 

-Cela ne suffit plus, vous le savez…

 

-Je sais.

 

-Et votre carrière, qu’en faites-vous ? Et le réalisme ? Vous êtes un lutteur, vous vous devez de gagner des combats pour être compétitif, pour que des lutteurs veuillent encore vous rencontrer, et que des promoteurs veuillent encore vous trouver des combats. Vous devez, comme on dit, prendre soin de votre côte dans l’arène.

 

-Tous les lutteurs veulent me rencontrer, et vous le savez. Pour certains d’entre eux, j’ai été une idole, une légende. Ce ne sont donc pas les potentiels adversaires qui manquent. Se retrouver face au puma -c’est l’un de mes nombreux surnoms pour qualifier la grâce de ma lutte- est un formidable prestige. Quant au réalisme tel que vous l’entendez, sachez qu’il enlaidit l’art de la lutte. Le réalisme est un calcul. Et tout calcul fait que la lutte n’est plus pour elle-même et sa beauté, mais pour quelque dessein extérieur et nauséabond : la gloire forcée, l’argent. En lutte, le seul réalisme qui prévale est d’être fidèle à l’esprit de la lutte, qui est une question d’élégance autant que de force, de technicité autant que de puissance, moins d’attaque à tout-va que d’intelligence et de tactique, d’art plus que tout. C’est le corps s’élevant à la légèreté de l’âme. C’est du moins ce que je crois.   

 

C’est seulement quand j’eus achevé de parler que je me rendis compte que j’avais fait de grands gestes, et que ma voix avait pris une tonalité étrange, rauque. Je ne sais pas exactement l’effet que produisit mon discours. Le présentateur ne me fit aucune remarque sur celui-ci, les journalistes non plus. De deux explications l’une : soit ils me prenaient pour un vieux con, perdu dans des théories extraordinaires qui n’ont rien à faire dans le milieu de la lutte, où, comme le disait une chanson célèbre, « doleey beuré » ; soit ils n’avaient rien compris à ce que je venais de dire. Je vote pour la seconde option. De toutes les manières, je suis habitué. C’est ainsi depuis quelques années. Je ne rencontre guère qu’indifférence et silence d’ignorants quand je parle de la lutte telle que je la vois.

 

Ce fut à mon adversaire de répondre à une question. Un des journalistes la lui posa :

 

« B., je voudrai d’abord te féliciter, tu as été un fin stratège hier. Une chose m’intrigue cependant, que toi seul peut expliquer. Ton adversaire, s’il était footballeur, serait un meneur de jeu, un numéro 10. En effet, il est connu pour sa grande technique, son élégance, sa classe, ses déplacements très judicieux et son intelligente occupation de l’espace. Tout le monde sait aussi qu’il aime mener les combats, c’est-à-dire accélérer le rythme à tel moment, le ralentir à tel autre, comme . J’aimerais que tu me dises comment-tu as fait pour contrôler un tel adversaire, l’empêcher de mener le jeu. On a bien vu hier que tu avais un cheval de bataille clair, la bagarre. Mais il a fallu, pour se bagarrer, tenir ton adversaire, l’empêcher de bouger. Comment y es-tu arrivé ? Mystiquement ? En travaillant tes déplacements ? On aimerait savoir. 

 

La question était belle, la métaphore, bien filée. Elle concernait uniquement le combat. Cela arrive, parfois. Trop rarement, hélas. La réponse de mon adversaire fut catastrophique de bêtise :

 

-Bon, tu sais, je suis un grand footballeur. Dans mon quartier, j’étais connu pour être un libéro de choc, je jouais même dans l’équipe sénior lors des « navétanes. » C’est par la suite que, par la volonté de Dieu, je me suis tourné vers la lutte. J’en remercie le ciel. Je ne crains donc aucun joueur, et l’on peut jouer un match, si tu veux.

 

En ce moment, il s’arrêta. Je crus qu’il allait continuer, qu’il faisait juste une pause, avant de répondre à l’essentiel. Je crus qu’un éclair de subtilité avait fait qu’il désirât d’abord répondre à la comparaison footballistique par une référence à ce sport. Comme tout le monde, j’attendis.

 

Il ne continua pas, il ne dit rien. Le pauvre garçon n’avait pas compris que la référence au football était juste une image, une comparaison, que sais-je ? une métaphore, quoi ! Il n’avait pas compris cela ! Il avait pris le mot au pied de la lettre, la subtilité, au (plus) bas de sa signification, l’image, à son degré zéro. D’intelligence, il n’y eut point. Mon Dieu ! Les larmes me montèrent aux yeux.

 

Tout le monde attendait. Voyant qu’il ne répondait pas, le présentateur comprit, un peu tard, que le lutteur n’avait pas compris la question. Il tenta de rectifier le tir, de sauver la face de toute une profession :

 

-Champion, je crois que l’allusion au football qu’a faite mon confrère n’était qu’un exemple, un comparant pour mieux se faire comprendre. « Missal la wone rek… » Ce n’était qu’un exemple.

 

-Anh ! fit niaisement le tas de muscles en ouvrant grand la bouche, découvrant des dents éclatantes de blancheur et, pour l’instant, intactes. Il comprit enfin et répondit tant bien que mal.

 

Je me sentis d’un seul coup extrêmement las, et l’envie de vomir devint pressante. Je pris sur moi-même. Cela allait bientôt prendre fin.

 

Mais ils ne me laissèrent pas tranquille, les affreux.

 

« Champion, il y a maintenant un point sur lequel tout le monde ici aimerait être éclairé : celui de votre préparation mystique. Vous n’aviez rien ! Rien ! Aucun gris-gris ! Il est vrai que depuis le début de votre carrière, vous avez cette caractéristique, atypique, de n’avoir jamais aucun signe témoignant d’un recours à la mystique, mais l’on ne s’y fait toujours pas. Comment pouvez-vous, dans cet univers où la mystique a une importance capitale, n’avoir aucune amulette ? Comment-osez vous? Et, question que l’ensemble des amateurs se posent, vous préparez-vous-même mystiquement ? »

 

La mystique. Je l’attendais, celle-là. Et depuis longtemps. Ils osent enfin. Je pris encore mes aises pour répondre :

« La mystique existe, elle a son importance dans l’arène, cela est indéniable.

J’observai un temps de silence, préparai mon effet : « Mais je n’y crois pas. »

Regards incrédules. Chuchotements suspects.

 

-Je ne comprends pas, champion. Eclairez-nous. Vous croyez en son existence, mais vous n’y croyez pas ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

 

-Que je sais que les pratiques mystiques ont toujours existé, et font sans doute une part du mystère, donc du charme de la lutte, mais que je n’y ai pas recours. C’est simple. C’est un choix.

 

-Je ne vous crois pas ! Ce n’est pas vrai ! C’est impossible. Comment pouvez-vous être

encore vivant, dans ce cas ?

 

De l’amas de journalistes, un plus énervé que les autres avait bondi. Je le considérai avec le plus grand calme, puis répondit :

 

-Il n’y a que Dieu qui puisse m’ôter la vie. Il me protège, je lutte.

 

Il ouvrit la bouche pour répondre, échauffé, le sang battant frénétiquement à ses tempes, l’écume aux lèvres. Une voix fusa, ne lui laissa pas le loisir de me cracher son étonnement manifeste :

 

-Mbeur, dangay xaru ! (c’est suicidaire, champion !).

 

Mon adversaire. Enfin une réaction intelligente. Passablement.

 

 

-C’est un choix que j’assume. 

 

 

Le brouhaha qui s’en suivit me donna l’occasion de m’échapper encore sur les ailes de mes pensées.  Bien évidemment, j’avais menti : quel lutteur oserait se présenter dans l’arène sans préparation mystique ? Quel lutteur ? Moi-même ne l’oserais pas. La dimension mystique est à la lutte ce que l’eau est à la vie, le soleil à la terre, la femme au bonheur terrestre, le cœur à l’homme : une composante essentielle, indispensable. C’est l’autre partie d’un mariage fabuleux, qui l’unit au visible. Cette part occulte de l’arène est ce qui fait sa singularité. S’y mêlent, dans un enchevêtrement irréel, surréel, le caché et le manifeste, la profane et le sacré, la lutte des hommes et la lutte de forces inconnues. J’ai beau être sceptique, voici une réalité que je ne peux enlever, ni éluder. Elle est, je n’y peux rien. J’y ai recours, mais uniquement pour me protéger sur ce terrain. Jamais pour attaquer. Juste pour éviter que l’on m’atteigne. Je sais, pour l’avoir vécu au début de ma carrière, ce que c’est que d’aller à un combat sans avoir pris ses précautions. Ce que j’ai vu et ressenti et vu ce jour-là n’est point descriptible, quoique j’eusse gagné. Mais à quel prix ?... La mystique est-elle compatible avec Dieu ? Dans l’arène, oui. La réponse est simple. Voilà pourquoi la lutte est à part. Mais je m’égare. Pourquoi ai-je menti ? Parce que je voulais voir la réaction des ces gens. Celle-ci, excessive, m’a prouvé qu’ils tiennent désormais la mystique comme la solution des combats. L’unique. Le combat lui-même est occulté, à tel point que les lutteurs semblent n’avoir de courage que lorsque leur « thioumoukaye » est rassurant. Quand la mystique, au lieu d’être une composante de l’univers de la lutte, devient cet univers, l’avale, le happe, se substitue à lui, le cœur même de la lutte, à savoir le face à face de deux champions, de deux hommes, de deux courages, en perd de sa valeur. Ce n’est plus dès lors le lutteur qui gagne, mais son marabout. Telle chute sera imputée non au talent de l’adversaire, mais à la puissance de ses aides occultes ; telle autre, pour peu qu’elle soit insolite ou apparemment facile, sera mise sur le compte d’une mauvaise préparation magique. La preuve de ce changement, que je réprouve, en est que, jadis si discrets, les marabouts, sorciers, et autres supports mystiques de lutteurs sont désormais médiatisés, s’exprimant à la télévision sur l’issue de tel combat ou dévoilant même quelques uns de ses secrets. La mystique, par ses secrets et par cette crainte respectueuse qu’elle inspirait, donnait à l’ombre de la lutte une portée et une puissance extraordinaires. Si cela est perdu- et cela est en passe de l’être, cette séduction perdra de son éclat. La lutte gagnera évidemment en spectateurs, mais perdra en âme, verra en hausse la quantité de ses amateurs, mais déplorera la baisse de sa qualité intrinsèque. Cela est bien dommage.   

 

Je revins sur le plateau. L’on était déjà passé à un autre sujet… Le promoteur souriait. Cela ajoutait à la laideur de l’endroit.    

 

La soirée continua avec sont lot de vacuités. Je n’ai parlé que très peu par la suite, pour répondre à des questions de journalistes, qui se ressemblaient toutes dans le fond. Eux-mêmes semblaient s’en rendre compte, car chaque intervenant commençait ainsi : « mes confrères ont presque déjà tout dit, ils m’ont marché sur la langue… » Mais dans ce cas, tais-toi, bordel, qu’on en finisse ! Mais ils ne se taisaient pas. La tyrannie de la question commandait qu’ils parlassent à tout prix, fût-il celui d’une désagréable et inopportune répétition.

 

 Quand ce fut enfin terminé, je m’éclipsai après avoir à peine parlé avec mon adversaire, qui eut la délicatesse de prendre des nouvelles de mon œil, et l’humilité de me dire qu’il m’admirait, malgré tout ce qu’il avait pu dire dans la presse, les jours avant le combat. « Ce n’était que pour le spectacle ». De toutes les manières, c’est toujours pour le spectacle : la attaques ad hominem, les gestes et mots irrespectueux, les affirmations dégoulinant de confiance, prétentieuses, les promesses d’un combat éclair ou d’une bagarre mémorable : tout cela est pour le spectacle. Hélas. La noblesse et le respect sont sacrifiés sur l’autel de l’audimat, de l’argent.  Mais enfin, j’avais l’habitude.

 

 

Pour mon salut, je n’ai revu ni le promoteur ni le journaliste. 

Partager cet article

Commenter cet article

Chien errant 25/05/2012 21:03

"Gouye-gui" Loool...Evite tout contact,oppose-lui ton mepris,il tombera tout seul.

Mbougar 26/05/2012 14:17



C'est bien ce que je compte faire: Je lui d'abord en découdre avec Ama Baldé, je lui enverrai quelques piques après, quand il sera affaibli. La lâcheté a parfois du bon.



Chien errant 17/05/2012 10:45

Ce texte est d'une subtilité vertigineuse,je pese mes mots (comme toujours d'ailleurs).Tant de verités evoquees par le lutteur esthete que la canaille ne pourra jamais comprendre ,hélàs."Pour mon
salut ,je n'ai revu ni le prometeur,ni le journaliste":trés grande sagesse ! l'on se rend compte,en leur compagnie,à quel point la solitude peut etre une supreme delectation..."creuser encore?
j'hesite.Cruel dilemme" mdrr ,fallait l'envoyer ce missile !

Mbougar 21/05/2012 21:50



Il paraît que Gouye-gui a lu le texte, et bien que ne l'ayant pas compris, s'apprête à me bastonner pour ne l'avoir pas mentionné... Je me tiendrai à carreau quelques temps... =) Merci de
l'attention!