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Inhumaines délectations.

29 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

**Un étudiant et une vieille femme vivaient côte à côte. L’étudiant habitait une petite chambre. La femme habitait la rue, sous la fenêtre de l’étudiant. 

L’étudiant, depuis lors, a déménagé. L’ayant « remplacé » dans cette chambre, j’ai trouvé ce texte en rangeant mon nouveau chez moi. Je crois qu’il a été écrit par l’étudiant. Je n’ai rien modifié.

    

     « Elle dépérit sous ma fenêtre. Quelquefois, lorsqu’elle bouge dans son sommeil, des relents d’alcool et de cigarette, mêlés à pestilentielles exhalaisons de chair en putréfaction me sautent à la gorge, et me plongent dans une nausée que seuls un effort psychique surhumain, ainsi que un ou deux cachets d’aspirine parviennent à dissiper. Elle a certainement une plaie, une de plus, où viendront se repaître de grasses mouches noires et velues.  Son visage hideux et déformé par mille et une boursoufflures, sa bouche édentée, son nez écrasé, son crâne où le cheveu s’est fait rare, découragent toute velléité de lui lancer un regard, fut-il celui de l’hypocrite émotion. Toute pitié s’efface devant la laideur humaine. Elle est vilaine, crasseuse, repoussante, dégueulasse. Je l’ai entendue, ce soir, produire des bruits incongrus. Elle a la diarrhée, sa septième du mois. Elle n’avait pas dû se rendre compte que le poisson que lui avait jeté le voisin était encore pourri. Un jour, elle mourra en geignant. Je serais alors le seul à l’entendre rendre l’âme dans un long râle. Je ne réagirais alors pas. C’est ainsi.

     Cette femme n’a ni nom ni âge, ni dignité ni âme. C’est un détritus humain. Toute son existence se résume à sa condition et sa vie, semble-t-il, n’a aucun sens. Elle n’a pas d’identité, elle la mendie perpétuellement. En vain. Pour la plupart, elle n’existe que pour manger les restes périmés du réfrigérateur. Voilà le triste rôle auquel se résume son être. Pour moi, elle est la pauvre, l’infortunée, celle qui dérange par sa présence, son odeur, son regard. Je lui donne une identité. La singularité de notre relation s’est construite au-delà du simple voisinage. Les  autres ne la regardent pas, c’est à peine s’ils prennent conscience du fait qu’elle soit là. Moi, je la regarde chaque jour. Chez eux, elle inspire la plus superbe indifférence ; chez moi, le plus profond mépris. J’estime franchement être meilleur que tous ces êtres qui ne sentent pas la présence de la misérable. Ils sont des monstres. J’ai au moins le mérite-oui, le mérite- de la mépriser et de lui cracher dessus. C’est méchant, certes, et je le reconnais. Mais c’est humain. Les autres n’ont pas de cœur ; moi, j’en ai un. Que quelqu’un me soutienne le contraire ! L’indifférence n’est pas humaine. Je suis meilleur qu’eux. Autrement, ce monde est absurde.

     Nous avons un point en commun : nous sommes tous deux, d’une certaine façon, dans une zone de périphérie. Elle, a été chassée de l’empire des hommes. Moi, souvent, je ne les supporte plus. La solitude qui nous est commune se matérialise sous la forme de lugubres et terribles commerces dont nous sommes à la fois les acteurs et les pitoyables spectateurs. Elle souffre, elle pleure, elle pète, elle grelotte, elle gémit. Moi, je ne fais rien, à part la mépriser, grogner et m’agacer. Voilà la charité humaine dans toute sa grandeur. Et la nuit, ce théâtre où se joue la tragédie de l’humanité continue : noire, dramatique, froide, épouvantablement calme. La vieille continuera à m’appeler. Je persisterai à lui répondre à ma façon. L’on prolongera cette dialectique jusqu’à l’aube. Dialogues de solitaires, dialogues d’exclus, dialogues sourds, humaines et petites relations. C’est ainsi.

     Je méprise cette femme. Cela ne veut pas dire que je ne l’aime pas. Au contraire. Je l’aime parce que je la méprise. Elle est l’Autre, « l’œil qui regarde Caïn ». Elle est celle qui m’effraie, car symbolisant d’une part la misère, mais symbolisant aussi, d’autre part, une splendeur cachée. Cette splendeur, c’est celle qu’imprime toute pauvreté dans l’âme, c’est cette abnégation et cette humilité qui habitent tous les infortunés, qui leur insufflent l’énergie pour se lever chaque matin, afin d’aller à la recherche de la pitance journalière. A trop vivre dans la misère, on s’y habitue. Mieux, on l’apprivoise. Elle devient l’instrument d’une certaine libération. C’est finalement peut-être cela, que le sens de sa vie, à cette femme. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait Camus. J’ai enfin compris ce que cela signifie. Moi, j’imagine cette miséreuse heureuse. Je l’admire. Mais elle ne doit jamais le savoir, sinon le charme serait rompu. Il faut que je continue à la mépriser : c’est la condition de notre survie. Car je suis certain qu’elle aussi me regarde de haut. Je dois, au pire, lui sembler imbécile, artificiel, idiot ; au mieux, lui être complètement indifférent. Dans les deux cas, tant mieux. Entre cette oubliée et moi, l’humanité naît au détour d’une non-humanité provoquée.  

Il n’y a ici qu’une chose à espérer : rencontrer un malheureux. Ou comprendre. Quoi ? Tout, parbleu ! Demain, j’irai partager mon repas avec elle. »

 

*** Voilà. Le texte s’arrête là. Je ne sais ce que vous en penserez. En tout cas, j’occupe maintenant la chambre de l’étudiant. La vieille est toujours là, sous la fenêtre.

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