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Il faut banaliser l'Afrique.

17 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #De l'Afrique...

J’ai suivi la trajectoire classique d’un bon jeune grand ex-amoureux de l'Afrique. Cela ne signifie sans doute rien, dit ainsi. Aussi vais-je reformuler : je suis un africain, et je sais aujourd’hui que mon sang est rouge. Pas noir. Rouge. Un sang noir est signe de maladie, à ce qu’il paraît ; il faut souhaiter, même dans l’extase d’un élan poétique, même dans le feu d’un vers rempli d’amour, qu’il n’en coule pas dans vos veines. J’ai fait l’amour à l’Afrique, ma mère, longtemps –c’était si bon- et j’en suis revenu vivant : j’en tire gloriole, tout le monde ne survit pas à cet acte que je n’ose qualifier d’incestueux. Beaucoup y sont restés. En un mot, je suis un amoureux, que dis-je, un amant de l’Afrique en retraite anticipée. A mon âge de jeune étalon fougueux -22 ans- cela peut sembler précoce et humiliant. Mais que voulez-vous ?  La valeur n’attend point le nombre des années. La retraite non plus. Ne jugez pas, hâtives gens ! Ne jetez pas, panafricanistes dans le feu de l’amour, l’anathème sur mon frêle être, je vous en conjure ! J’ai été des vôtres. J’en suis encore. Enfin, d’une certaine façon. Ecoutez plutôt mon récit.

 

C’était il y a des siècles, lorsque j’avais 18, 19 ou 20 ans ; et, comme la majorité des jeunes hommes de mon âge, je croyais en l’Afrique, à son possible développement, à son redressement. Mieux : je croyais fermement que je devais être l’un des acteurs majeurs de cet essor. Je me sentais investi d’une mission : celle de mener mon pays, le Sénégal, et mon continent, l’Afrique, vers des lendemains meilleurs. Je rêvais d’un destin ; non d’une gloire, mais d’un destin. Je m’engageais. Je me voyais volontiers dans la peau d’un martyr, dont le nom serait gravé dans le marbre au frontispice du panthéon d’une génération qui se serait sacrifiée afin que le continent s’élève, et sorte d’une condition que je jugeais inadmissible et indigne. Je croyais en l’Afrique. Je le disais volontiers. J’avais la ferme conviction que je réussirai là où mes pères, parmi lesquels quelques illustres nom, avaient échoué, soient qu’on les combattît, soit qu’ils ne parvinssent simplement pas à faire mieux qu’ils n’avaient fait. Il n’y avait là rien de prétentieux ni de personnel : la passion, lorsqu’elle dévore l’âme et sert de nobles et grandes causes, excuse tous les élans, fussent-ils excessifs. Je mettais ces emportements sur le compte de l’âge : c’était, au mieux, du zèle. L’on voyait volontiers en moi un leader, un futur décideur, une future grande figure, qui aurait un rôle majeur à jouer dans le destin du pays et du continent. L’on me taillait un manteau de meneur, je l’endossais avec humilité mais conviction et lucidité ; l’on me prédisait un destin présidentiel : je m’y refusais. Peut-être par modestie –fausse, comme toute modestie. Il est vrai que sans être extrêmement brillant, j’étais plutôt intelligent, et savais agrémenter cette intelligence d’un ton, d’une attitude, d’une voix, d’un caractère, de pensées qui exsudaient la conviction, profonde, en l’Afrique. J’avais, pour ainsi dire, une stature d’amoureux de l’Afrique, que légitimaient quelques travaux que j’avais faits, apologie du continent, éloge de sa beauté, plaidoyer pour sa réhabilitation par ses fils, réquisitoire contre ceux qui n’aimaient pas l’Afrique. J’étais ainsi : tyrannique dans mon amour pour ce continent. A coups de sentences et de maximes, je prétendais révolutionner –quel beau mot, dans la bouche d’un jeune homme- les mentalités, bouleverser les pratiques, aider à faire souffler sur ce continent empoussiéré par des siècles d’obscurantisme, déchiré par quelques tragédies, relégué par l’Histoire au rang de victime éternelle, un vent nouveau. J’étais bouillant. Axelle Kabou subit mes foudres pour une question qu’elle avait osé poser. La lecture de Cheikh Anta Diop, de Mandela, de Césaire, de Senghor, de Cheik Hamidou Kane, Joseph Ki-Zerbo et d’autres, jointe à une certaine éloquence ainsi qu’à quelques facilités pour l’écriture me portèrent naturellement à produire de l’idée sur l’Afrique. Avec les convictions de mon âge, je mis ma plume au service de l’Afrique. Et j’écrivis. Ceci d’abord, cela ensuite. Et pour finir, ce texte, introduction à ce qui devait être un petit essai sur ma vision sur l’Afrique –prétentieuse formule, je l’admets. Je haïssais évidemment ceux qui ne croyaient pas en l’Afrique, ces lâches, ces cyniques qui se drapaient dans une forme d’indifférence ou d’égoïsme suprême, qu’ils appelaient réalisme ou lucidité, que j’appelais renoncement.   Je nourrissais l’espoir qu’un jour, bien des années après ma mort, le continent s’unît enfin.

 

J’aimais l’Afrique.

 

Pourquoi conjugué-je à l’imparfait ? J’aime toujours ce continent, pour un certain nombre de raisons, des plus évidentes et conventionnelles –l’attachement à la terre natale, un certain poids de l’Histoire, l’influence du continent dans la formation d’une part profonde de mon identité-  aux plus originales : la lascivité obsédante des femmes noires, la connerie inénarrable de certaines superstitions africaines, le paganisme.

 

Mais. Sauf que.

 

Mais l’amour lorsqu’on ne fait que le proclamer ne suffit jamais. Sauf que crier mon amour n’a jamais rien résolu ni prouvé qu’on aimait. Je me suis arrêté un jour, ai regardé autour de moi, ai vu que non seulement mes idées et mes ambitions n’avaient pas de traduction immédiate et concrète sur la réalité, mais encore, qu’armé de mon seul amour pour l’Afrique, je ne valais guère mieux que nombre de mes connaissances, qui, en façade, gueulaient volontiers leur amour pour l’Afrique, et leur volonté de changer ce continent, et qui ne se gênaient point, ensuite, pour participer à tout ce qui enchaîne le continent dans les abysses du sous-développement, de la misère –morale comme physique, à savoir, entre autres : le suivisme religieux, la bêtise, la haine des idées, la paresse, le fatalisme, le manque patent d’initiative, l’attente résignée d’une intervention transcendante, le goût du luxe facile. J’en oublie. Mais cela me suffit.

Je compris alors une chose fondamentale : que si l’Afrique devait un jour mourir de deux balles, l’une serait tirée par ceux qui disent l’aimer, parmi lesquels de nombreux « fils. » C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me méfier de l’amour qui avait besoin d’être crié : il n’est souvent que la face visible d’une médaille, dont le revers est bien souvent une apathie détestable. Pour se rattraper en public d’être ce qu’ils n’arrivent à être en privé, ils brandissent leur amour, leur seul amour du continent, pour essayer de dissimuler aux autres, et peut-être à eux-mêmes leur propre misère. Il faut aimer l’Afrique et le dire. Et le crier. Cela arrache au soupçon. Cela contrebalance lorsque que derrière, l’on a des comportements peu louables eu égard aux revendications qu’on mène officiellement. Evidemment, ce n’est pas le cas de tous : il y a, du commun lot des thuriféraires inconditionnels du continent, quelques uns dont l’amour pour l’Afrique est si fort qu’il s’exprime pour ainsi dire naturellement, sans qu’ils aient besoin de le crier, à travers leurs accomplissements, leurs réalisations, leurs idées. Hélas, ceux-là sont bien trop rares.

 

J’ai également vu  dans le lot de ces amoureux inconditionnels du continent une frange assez spéciale, dont l’amour avait pour levier la haine. Haine de tout ce qui était non-africain en général, occidental en particulier. Cette posture, que des rappels d’épisodes tragiques de l’histoire africaine justifiaient souvent, me semblait alors atteindre très vite ses limites en cela qu’il sombrait dans une sorte d’anti-occidentalisme primaire et irréfléchi, extrémiste, parfois violent. Aucun amour véritable, me disais-je alors, ne peut raisonnablement germer sur un tel champ (de ruines) de colère, de rancœur, d’esprit de vengeance. L’Histoire de l’Afrique a été ce qu’elle a été : injuste souvent, tragique parfois ; il en a été ainsi, hélas : nul ne la refera, nul n’en a le pouvoir. Mais, au nom de leur amour pour l’Afrique, certains instruisent encore, avec une sorte de rage vengeresse, des procès anciens, dont la plupart ont déjà été faits, mais qu’ils éprouvent une sorte de plaisir à exhumer, soit pour justifier l’état actuel du continent, soit pour accuser d’autres d’avoir brisé l’élan du continent, et lui avoir fait accuser un retard sur l’Histoire et ses progrès. Au lieu d’être tourné vers le présent et le futur, au lieu d’être à leur service, l’amour de ces individus est tourné vers le passé. Cet amour cherche des coupables au lieu de chercher des solutions ; il est statique au lieu d’être dynamique ; il s’attarde au lieu de tenter d’avancer.

 

Je découvris en même temps les dangers auxquels l’amour aveugle peut mener, qui peut justifier certaines barbaries au nom du développement de l’Afrique, qui refuse de reconnaître les failles et les fautes inhérentes aux africains, qui est incapable de recevoir et encore moins de produire un regard critique sur le continent, et qui prône un retour à un certain âge d’or africain et à des valeurs traditionnelles pures et salutaires, qui est réticente à l’ouverture, qui est capable d’opposer Senghor à Césaire. Je découvris, en résumé, cet autre extrémisme qu’est l’idéalisation abusive, et qu’on appelle volontiers amour.

 

Je découvris tout ça, et décidai de taire mon amour, de le jeter dans les profondeurs de mon âme d’où je tirai tout ce que j’avais de lucidité, d’amertume et de conscience critique. Je rejoignis alors le rang de ceux qui considéraient que la meilleure façon d’aider ce continent était d’arrêter de lui crier son amour. Il n’a plus besoin de cela.    

 

Je ne suis aujourd’hui ni désespéré ni enthousiaste par rapport à l’Afrique. Ces catégories ne me semblent en réalité avoir aucun sens, appliquées à l’Afrique. J’en suis à une époque de mon expérience où je ne peux simplement plus me contenter d’espérer ou désespérer d’une situation. Je me limite  juste à en prendre acte et à l’affronter à bras le corps, sans autre ambition que d’y être heureux et de faire en sorte que les miens, ma famille, mes amis, y soient heureux. Je ne suis plus guidé par un quelconque tropisme de l’Afrique, ou un devoir de mémoire, ou un sacerdoce : je me contente simplement d’essayer d’être lucide, et de voir si une situation, au nom de l’humanisme/humanité est supportable. Il n’y a plus rien de dicté par la sommation d’aimer l’Afrique. Pour être clair, je me fiche désormais quelque peu de ce que l’Afrique peut signifier comme symbole universel de souffrance, de tragédie, de misère, de retard. Il y a une situation, et elle est insupportable. Elle doit être changée, au nom de l’humanité et de la justice les plus élémentaires et non d’un quelconque africanisme que je revendiquerais à hue et à dia.

 

L’humanité est ma seule cause. L’Afrique fait partie de l’humanité. Je vous laisse terminer le syllogisme. C’est aussi simple que ça.

 

Il est temps de banaliser l’Afrique. De la démystifier.       

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Christine Bellégo 04/04/2020 22:24

Enfin !
Revigorant.

KV 17/08/2015 23:06

Les esclavagistes (pardon, puisqu'il faut s'excuser de les évoquer), se battaient-ils pour l'humanité quand ils embarquaient des cents et des mille sur leurs navires 'marchands'? Non. Ils le faisaient pour la gloire de leurs peuples. Pourquoi cet exemple simpliste, je veux bien en convenir? Pour dire que les peuples se battent pour eux d'abord, au détriment du reste de l'humanité parfois...Non, au détriment du reste de l'humanité toujours. Croire en une humanité universaliste, c'est un autre idéalisme qui suivra ( je peux me tromper), la trajectoire du premier, à l'épreuve du temps et des faits. Et pendant ce temps, l'Afrique ne sera pas changée par l'humanité (sinon en pire) mais par des Africains un peu fous et un peu déraisonnables, mais si nécessaires.

Sinon, MERCI, ça faisait longtemps que je n'avais pas lu une plume d'une telle qualité. Impressionnant.

MMF 07/05/2014 13:59

De loin mon préféré.