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Hypocrisies singulières.

4 Octobre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il y a bien longtemps que, ayant ravalé mes espérances éternellement déçues quant à la nature humaine, j’ai décidé, moi aussi, parfois, d’être hypocrite. Voyez-vous, j’aime tellement les Hommes que, alors même que j’ai abdiqué tout optimisme à leur égard, alors même que je les regarde, indifférent et superbe, se mouvoir avec la bêtise servile des hardes, je ne peux me résoudre à me désolidariser complètement d’eux. Alors, quelques fois l’an, comme un office religieux, comme une libation que j’offre à la solidarité humaine –il faut s’aimer les uns les autres- je décide d’être hypocrite. Je joue le jeu. Je me fonds dans la masse. Je deviens comme vous. J’essaie, du moins. J’avoue que c’est plutôt agréable : qu’il est commode d’apporter son grain de sel au plat le plus partagé de ce temps ! Hélas, trois fois hélas, je suis damné. Je n’excelle que dans l’hypocrisie solitaire. Mes expériences d’hypocrisie collective tournent souvent court. J’ai décelé mon mal : je ne sais pas être assez intelligent pour être hypocrite avec les autres : ce jeu d’équilibrisme entre servir l’hypocrisie en même temps qu’on la dénonce chez autrui, tout en sachant que l’autre fait exactement la même chose est délicat, et me semble être une gymnastique intellectuelle et morale infaisable. C’est mon grand drame. Ainsi me suis-je retrouvé à plusieurs reprises dans de cocasses situations, essayant pitoyablement de seoir à l’anticonformisme très conformiste de l’époque. Passons.

 

J’ai l’hypocrisie singulière, donc. Ce doit être mon côté égocentrique. Qu’est-ce que mon hypocrisie singulière ? Rien de plus que l’expression la plus ouatée de la méchanceté la plus absolue, ou du moins, la traduction la moins blessante de l’ironie la plus moqueuse. En clair, c’est lorsque j’entretiens la connerie chez ceux qui en disposent déjà en réserves infinies, ou que j’encourage ceux qui me semblent avoir un potentiel intéressant. Il y a deux grands moyens de combattre l’hypocrisie. La première est de la combattre de l’extérieur, en en dévoilant les mécanismes, en l’attaquent incessamment de front : c’est la posture la plus classique : celle de l’héroïsme inutile, de l’idéalisme, du morceau de bravoure. Quant à la seconde, qui m’intéresse ici, elle consiste à la détruire de l’intérieur, en participant à son élaboration pour mieux rire de son absurdité, silencieusement, seul. Rien n’est plus jouissif, en effet, que de regarder quelque con s’enfoncer sans vergogne et sans conscience dans un trou que vous avez creusé sous ses yeux. En y réfléchissant bien, je crois être moins hypocrite que féroce. La connerie des autres, quand elle est réussie, me fascine : ce doit être mon côté assoiffé d’Absolu. Et au lieu de cultiver cet élan christique qui voudrait que je tirasse ces pauvres hères de leur abîme, je cherche au contraire à les mettre en confiance dans l’unique talent qu’ils ont. Le fait est là, implacable : je n’aime pas les hommes qui ne sont médiocres qu’à moitié. En toute chose, même dans la connerie, surtout dans la connerie, il faut vouloir exceller ou n’être pas. Rien n’est plus détestable qu’un con à demi, je vous le dis, moi : il est con, vous excite, vous chauffe, et au moment où vous allez venir, où votre orgasme point, il lance un éclair d’intelligence. Coïtus interruptus. Déception. « Ô rage ! ô désespoir… »

 

Bien évidemment, pour être un « dénicheur de connerie », il faut en être pourvu soi-même. Ne sous-estimez pas mes capacités. J’excelle dans cet art, et je joue parfaitement la comédie. Je sais prendre cet air bête, débile, lent à la détente, légèrement niais, qui donne confiance à l’autre, qui le persuade de sa supériorité. Et une fois qu’il est à l’aise, qu’il a la certitude d’avoir un con en face de lui, j’aime à l’écouter étaler son savoir, et plonger lentement mais sûrement dans les bas-fonds de la bêtise. Et intérieurement, je jouis. C’est cela, être un hypocrite singulier. Mais je vous rassure : cela n’arrive qu’une ou deux fois l’an, et avec de parfaits inconnus que j’aborde dans la rue. En fait, cela n’arrive que dans les rares moments d’ennui, d’abattement, de mal-être, de lassitude extrême, comme c’est un peu le cas actuellement. Certains, dans ces situations, préféreront pleurer, déprimer, se suicider ; moi, je vais simplement à la recherche de cons, hypocrite et menteur, égoïste et méchant. Il faut bien se faire plaisir de temps à autre, et sortir parfois de l’idéalisme austère et strict.

 

Face aux hommes, leur hypocrisie, leur bêtise, il n’y peut-être finalement que l’ironie qui soit efficace. Mais l’ironie même reste un idéal, difficilement atteignable, il faut le croire. Car elle est l’impossible réunion d’un pessimisme et d’un espoir, d’un désabusement et d’un rire clair. Savoir être dans une légèreté totale à l’égard de toutes choses humaines, mêmes les plus graves et les plus dramatiques ; n’être plus choqué et surpris de rien ; s’émouvoir vite et bien puis rire : cela est beau, mais est-ce souhaitable ? Je ne sais, mais j’y tends, car je crois que c’est une autre façon, plus discrète, d’être humaniste. L’ami Brel le disait ainsi : « être désespéré, mais avec élégance, mais avec espérance. »

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Catharsis 05/10/2012 12:28

Pour ma part, les cons, hypocrites et autres menteurs, je ne m'en préoccupe plus, préférant rester seul (ou presque) qu'en leur inutile compagnie.

Mbougar 05/10/2012 16:10



Pour ce qui est des menteurs et des hypocrites, que vous les fuyez est assez conseillé; mais les cons! les cons! ils demeurent en ce bas monde luxe dont il ne faut peut-être pas encore se priver:
ils ont parfois le mérite (malheureux, certes) d'être drôles.