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Fureur et Parole.

3 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Lectures au hasard.

Ce blog est un désordre sur textes. C’est bien ce qui en constitue l’intérêt, s’il en a un, à mes yeux. Le pire châtiment que je pourrais subir serait d’être dans la continuité, donc de méconnaître les profondes joies de la rupture, de la brusque bifurcation, du capricieux silence. Mon drame est que je suis ivre. Je ne marche pas droit dans mes idées. Tant mieux : il faut tanguer et caresser toutes les courbes de toutes les vagues tant qu’on le peut. L’une des plus belles loyautés, l’une des plus belles fidélités, l’un des plus beaux hommages de l’homme à l’égard du monde, en somme, c’est de lui être spirituellement infidèle.   

 

J’inaugure, hic et nunc, une série de notes marginales sur quelques lectures que je fais, en ces paresseuses nuits de mai. Rien de très rigoureux. Rien de très poussé, de très analysé, de très détaillé. Rien qui ressemblât à une herméneutique universitaire. Simplement un ensemble d’observations spontanées, immédiates et personnelles que la lecture de certains textes m’inspire.

 

 

« Magicien de l’insécurité ».

 

De René Char, il faut lire les deux principaux recueils à des âges différents. A vingt ans, Fureur et Mystère (1943-1947). D’une traite, pour pouvoir sentir pleinement les effets des éclairs et des fulgurations de ce recueil, dont l’élan le plus profond s’est levé du fond de ces déchaînements propres à la jeunesse, et qui en font les charmes mais aussi les gauches emportements. A cinquante ans, Parole en Archipel (1952-1960). Lentement. Pour en savourer les vérités mûres, d’autant plus mûres qu’elles ont été méditées au soir de l’âpre et « intranquille » confrontation qui oppose –et donc lie- le Poète au monde. Il faut éclaircir. Voici. Il me semble qu’il y a de la colère dans ces deux recueils, mais fort différemment exprimée. Fureur et Mystère est la colère faite silence. Parole en Archipel est le silence fait colère, mais une colère si maîtrisée, si éparpillée dans le Verbe poétique, que rien, du moins n’y semble bruyant. Et pourtant…

 

Entre les deux recueils, Char a compris –a mieux compris. Que la Poésie doit être l’essentiel ou ne pas être. L’essentiel, c’est-à-dire, d’abord, une rupture de l’ordre du monde. Ensuite, une trace aussi puissante que fulgurante, météorique mais prophétique, à travers la splendide sécheresse du vers, qu’elle laisse à la postérité. Enfin, une re-création du monde par un retour réflexif de son discours sur elle-même et son essence.

 

Révolte. Fulgurance. Poïétique.

 

Révolte du poète et de la poésie contre la souffrance, mais pour la Beauté. « Dans nos ténèbres, il n’y a pas de place pour la beauté. Toute la place est pour la Beauté. » (‘’Les  Feuillets d’Hypnos’’, dans Fureur et Mystère.)

 

Fulgurance de cette révolte, qui trouve son expression la plus juste dans une réduction essentielle du poème à l’espace de l’aphorisme, du fragment. «Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » (‘’Le Poème pulvérisé’’, XXIV, Fureur et Mystère.) 

 

Aphorisme poétique à dimension poïétique, c’est-à-dire qui est lui-même un discours sur la genèse de la poésie et son pouvoir, à l’essence, de penser/panser un monde qui se défait (il ne faut pas oublier que Char vécut la deuxième guerre mondiale comme poète-résistant). « La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée (…) pour la venue d’une réalité qui sera concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable, non ; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti. » (‘’Quitter’’, deuxième section : Dans la marche, Parole en archipel.)

 

Tel est le viatique de Char, qui l’a accompagné dans sa course solaire et furieuse entre ces deux recueils, et que l’on trouve dans chaque vers ou presque, de façon plutôt discrète dans Fureur et Mystère, mais résolument manifeste dans Parole en Archipel.

 

Et c’est là le paradoxe et tout l’intérêt de Char et de son évolution entre ses deux principaux recueils. Parole est une œuvre de jeunesse par le fait même que face au monde, et devant cette déchirure permanente entre lui et l’Homme, le Poète, malgré sa colère née de ce qu’il voit l’Homme s’éloigner de plus en plus de l’essentiel, arrive à parler. Et dans sa Parole solitaire mais salutaire car prophétique, s’incarne une colère qui est faite de douleur, de mélancolie, de goût de cendre face au bonheur si près mais parfois si loin. C’est une vraie révolte, d’autant plus forte qu’elle est contrôlée, sourde, silencieuse. Parole est ainsi, je crois, la vraie insurrection, et non, comme on peut le penser, l’assagissement de la fureur, son apaisement, comme la fin de la traînée lumineuse que charrie une comète. La vieillesse est une érection ici, non un naufrage. Fureur est le vrai assagissement. Car il s’agit d’une fureur poétique : la plus belle de toutes. La fureur, en effet, si on la considère dans son acception ancienne de folie, confine le poète non au fou du désert qui hurle, mais plutôt à celui qui, parmi les hommes, est le seul à être frappé d’étonnement. Il en va de la philosophie comme de la poésie : pour la faire, il faut être capable de s’étonner –« dia to thaumazein »- du monde. Char s’étonne. Dès lors, à la fureur du monde, répond celle du poète. Mais cette fureur poétique n’est pas seulement exercée contre le monde : le poète la subit aussi, et c’est le monde qui la lui impose. Pourquoi ? Comment ? C’est là que le Mystère intervient. Le Mystère des choses, tout simplement. Le mystère du monde. Il est là pour tempérer la fureur, et en faire un mode de langage. Au lieu de s’emporter, de se laisser emporter, le poète ferme les yeux pour voir ce qui mérite d’être vu, et qui est mystérieux. Et alors, sa fureur, poétique, vise autant à dissiper le mystère qu’à l’exprimer. Car le mystère peut être beauté, qu’il faut sauver donc.

 

Il faudrait peut-être, finalement, lire ses deux recueils à l’envers chronologiquement. Parole d’abord. Fureur ensuite. Ou envisager de mélanger les choses. Lire par exemple Parole et Mystère et Fureur en archipel…

                                                                                                                                                                                                         

« Amer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers… »

 

Voilà tout René Char : un soleil de lancinante lucidité, baignant un monde à la Beauté cachée mais sans cesse recherchée, chassée par le Verbe poétique. Tout cela dans un vers. Le temps d’un vers, pensée autonome et pleine. Fermez le ban et faites révérence. Voici que s'élance, éclatant, Char.

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Pape Lat 03/05/2012 20:03

De Char, je n'ai lu -par un malencontreux hasard- que "Le Visage nuptial", (extrait de Fureur et Mystère si je ne m'abuse). La violence de sa plume et son "délire" surréaliste m'avaient
profondément déconcerté.

Mais la lecture(!) que tu en fais m'a donné envie de sonder avec moins de désaffection ses écrits. Dans l'espoir que bien m'en prenne. Mais c'est pas gagné !

PS: Je suis d'accord avec la gueule de l'article. Tout écrivain se doit d'être papillon :)

Mbougar 05/05/2012 22:36



lol! Tu n'avais pas lu le plus intelligible des poèmes de Char, qui sont tous en soi un peu complexes... Ce sentiment de trouble est normal, voire nécessaire, devant cete poésie. Mais la vraie
lecture se fait à la relecture, bien souvent. Lis et relis ses poèmes, sans trop chercher à deviner un sens: celui-ci au bout d'un temps se dessinera, ou du moins s'esquissera... Merci, et bon
courage grand!