Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Fin de Partie.

29 Septembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

J’emprunte à Beckett un de ses magnifiques titres, si secs, si nus.

 

Je n’écrirai plus pendant longtemps. Du moins, je ne publierai plus ici. Je tais mes raisons, permettez-le moi. Les élans du cœur sont sacrés et innommables, ne leur sied parfois que le silence. Un blog n’est pas un confident, non plus que l’écriture une catharsis ou un salut. Je le conçois ainsi. Tout ceci, au fond, n’a bien souvent été qu’un jeu, qu’il est temps que j’arrête. Un temps.

 

Mon séjour au Sénégal fut une leçon. Ce furent joies et tristesses mêlées. Une longue et triste épreuve, dont je vous épargne le récit réel, m’a inspiré le texte qui va suivre. Il est long. Très long. Une nouvelle presque. Vous n’irez peut-être pas au bout. Ecrit en pleine tourmente. Il y a de l’amertume, certainement. De la colère, peut-être. De la hâte, peut-être. De la maladresse tant stylistique que fondamentale, peut-être. Il était plus violent, à l'origine. Un sursaut de lucidité ou de lâcheté, je ne sais vraiment, m’a fait recourir aux licences de la fiction pour en atténuer ou en accentuer certains traits. Mais enfin, ce fut un état d’âme. Qui m’habite encore. Certes, je l’analyse mieux maintenant. Mais c’est dans toute sa puissance, toute sa vérité que ce texte vit le jour. Voilà.

 

Merci, du fond du cœur, aux quelques lecteurs de ce blog, qui ne sera plus mis à jour pendant une durée que j’ignore. Ce fut un honneur et un plaisir.

 

Portez-vous bien.

 

Au revoir.  

 

Mohamed Mbougar Sarr.

 

 

 

 


La Forteresse.
 

Lorsque, en ce jour du 29 août 2…, Youssoupha K. franchit le portail de la forteresse, il quitta un enfer pour en plonger dans un autre, d’autant plus effroyable qu’il était méchant, silencieux, à l’éclat glabre et sinistre. Il n’en fut cependant guère étonné, ce n’était pas la première fois qu’il ressentait tout cela. Et quoiqu’il regrettât assez vite l’enfer de la rue battue par une chaleur surnaturelle, il avança dans celui de la forteresse que baignait au contraire une atmosphère glaciale.

Il y avait là, entre ces murs immaculés et ornés de somptueux tableaux, sur ce sol aux carreaux impeccables, dans l’air conditionné, dans le silence de cathédrale, quelque chose qui sentait le mépris. L’on eût dit que le luxe s’y affichait dans ce qu’il avait de plus dédaigneux et de plus vain, de plus condescendant, de plus humiliant. Les pauvres y entraient et devenaient misérables ; les ignares y pénétraient et se sentaient idiots dans l’âme; l’on s’y risquait courageux, l’on en ressortait brisé. Si cet édifice, situé en plein centre de la capitale, était appelé « la forteresse », ce n’était pas tant pour son allure lugubre, torve, et sa terrible porte de fer qui semblait ne jamais s’ouvrir, que pour sa propension à retenir en son sein quelque bout de l’âme de ceux qui avaient le malheur d’y rentrer. C’était une prison : laide à l’extérieur, avec ses geôliers, ses barreaux et ce charme hypnotique que la laideur confère toujours, et horrible à l’intérieur, avec ses condamnés qui criaient en silence, se lamentaient du regard. La géhenne qu’on leur y infligeait est la pire de toutes : on ne leur y fait rien, on les entasse comme des bêtes, on leur donne un numéro, on leur dit d’attendre, et on les observe. Et ils sont là. Hagards. Perdus. Tremblants. Guettant sur un panneau électronique qui ressemblait fort à un œil de verre le numéro au bout duquel pendaient lamentablement, prêtes à s’effriter, leurs illusions et leurs espoirs. Et ils sont là. Se serrant. Comme si leur proximité leur protégeait de leur nudité. Comme si la chaleur de leurs corps unis réchauffait leur cœur que la peur et l’anxiété ont éteint. Et ils attendent. Quoi ? Un numéro inscrit sur l’œil, une petite sonnerie, enfin, une voix. Elle venait de nulle part et de partout, emplissant l’espace et remuant les entrailles. Elle disait le numéro qui s’était affiché. Et du commun lot des condamnés, une ombre giclait comme une flèche, et s’en allait gauchement, la démarche lourde, vers un bureau qui était un pilori, un gibet, une potence, une place de Grève, un échafaud. Puis l’ombre s’enfonçait, la porte se refermait sur elle. Homme ou femme ? Jeune ? Vieux ? Bête ? Qu’importe, c’est pareil après tout : un condamné, une ombre, un numéro. C’était là la seule identité qu’ils pussent réclamer, la seule à laquelle ils eussent droit, la seule à laquelle ils fussent réduits. Réduits à des numéros. Comme dans l’armée, pour les recrues. Comme dans les prisons. Réduits à une suite de chiffres. Un code. Une matricule. Comme à Auschwitz. Réduits, parfaitement, comme des mouches. Par qui ? Diable. Par la forteresse.  Et les autres attendaient, les yeux fixés sur l’œil, les oreilles fixées à la voix, le cœur fixé sur la porte. Ils attendaient que l’ombre ressortît. Qu’elle jetât sur eux un regard vide dans lequel, tout à l’heure, avant qu’elle n’entre, un reste d’espoir tenace dansait encore, qui s’était maintenant complètement évanoui. Ils attendaient. Que l’ombre sortît et, prophète infaillible, leur annonçât leur sort par un geste de désespoir. Qu’elle sortît de l’enfer en trébuchant, morte déjà. Et l’on se détournait déjà de l’ombre qui était déjà loin, là-bas, dans l’abîme du désespoir ; là-bas, vers le suicide. Non pas que l’on n’éprouvât à son égard aucune compassion, mais bien parce qu’il fallait garder sa pitié et ses larmes pour soi-même. Quoique la cause de leur malheur fût commune, incarnée tout entière en cette forteresse, en cet œil, en cette voix, chaque malheur était singulier dans sa façon d’advenir, de frapper, de mordre et de briser les chairs et les cœurs humains. Tolstoï l’a dit, qui a rarement tort.

Puis l’œil crachait du rouge, des chiffres, un numéro, et la voix disait le numéro. Et une autre ombre se levait et allait à l’abattoir. Nue, comme les autres. La nudité était ce qu’il y avait de plus humiliant sans doute. L’on se sentait vu, impuissant, désemparé. Nu comme un ver et le sexe en l’air. Vous eussiez dit que l’atmosphère était celle de ces prisons bâties sur le modèle du panoptique, tel que l’ont pensé Bentham et Foucault : les prisonniers étaient exposés au regard moqueur, silencieux, dénudant et tortionnaire de leurs bourreaux, et ils perdaient leur liberté et leur âme par ce seul fait. La forteresse était ainsi faite. L’on y pénétrait homme, l’on en ressortait dépouille.

Pour que la ressemblance avec le monde des ombres fût parfaite, pour que ses bourreaux fussent complets dans leur passive ignominie, il eût sans doute fallu que la forteresse arborât à son frontispice cette sentence sans chaleur, dont Dante nous dit qu’elle zébrait la porte des Enfers, l’enluminant d’un terrible éclat :

« Lasciate Ogni Speranza ».

Mais cela eût-il d’ailleurs été utile ? Sans qu’on eût à le leur signifier par des mots, car la seule vue de cet endroit y suffisait, les personnes qui pénétraient dans la forteresse abandonnaient leur espoir à son entrée. Ou plutôt, leur espoir se dérobait sans qu’elles ne pussent rien y faire. Et sans qu’on leur eût encore fait quoi que ce fût. Le génie maléfique de cet édifice était là : dans son oppressante passivité, dans ses silences plus tranchants que des faux. Un œil, une voix, un numéro. Et l’espoir qui s’envole. Et un homme qui meurt. Et la forteresse qui se dresse debout, défiant le ciel, la terre et les hommes, imprenable, impitoyable.

Youssoupha K. entra donc et devint à son tour une ombre. Avant d’aller se perdre dans le tas de ses congénères, avant de devenir un numéro, avant de perdre son identité, avant de guetter l’œil, il resta un instant debout et considéra la multitude. Il sembla vouloir profiter de ses ultimes instants de liberté. Il regarda chacun. Scruta et détailla le visage de chacun. C’était bien inutile, ils se ressemblaient tous dans la misère, qui était la plus grande solidarité du monde entre les hommes. La seule chose qu’ils voulussent partager volontiers. La forteresse les y aidait. Elle faisait d’eux des misérables. Dans quelques minutes, Youssoupha K. irait les rejoindre et serait comme eux. Ainsi soit-il. C’est leur destin à tous.

« Qu’ils sont étranges, tous ces gens ! qu’ils semblent morts ! Cela en vaut-il vraiment la peine ? »

Il alla ensuite s’asseoir dans le tas en pensant que rien ne valait la peine de perdre son honneur, son espoir, sa dignité. Rien. Pas même ce que la forteresse leur faisait miroiter, et que lui-même était venu chercher. Mais lui, n’avait pas peur. Lorsque l’œil afficherait son numéro, il se lèverait dignement, et marcherait d’un pas calme. Ne sont ici des ombres que ceux qui ont encore de l’espoir, et qui ont au cœur cette peur de ne pas voir celui-ci se réaliser. D’espoir, lui, n’en avait plus depuis longtemps. Depuis la première fois qu’il était entré dans la forteresse, il y a quelques mois. Mais il revenait. Non par masochisme. Par amour. Il n’y avait que cela qui le mouvait, maintenant qu’il n’avait plus d’espoir.

Il regarda la personne à sa gauche. Une femme. Une femme avec des rides dans le visage, le front large, le cheveu rare et blanchi, les yeux caves, la petite bouche sèche, la dentition incertaine, le regard bête s’il réussissait à n’être plus hagard. Elle semblait cependant n’avoir pas encore quarante ans. Sa laideur avait quelque chose de surnaturel.

« Combien de fois a-t-elle été brisée par ce lieu pour être ainsi? Quinze, vingt fois ? Cette laideur et cette maigreur ne sont pas de celles que peut façonner la nature seule. Il y est mêlé ce je ne sais quoi de pitoyable, et  n’y a que cet édifice et ses choses qui fassent cela. »

Il détourna les yeux de répulsion. A sa droite, il n’y avait rien que le mur froid à vous tuer de désespoir tant sa blancheur était accablante et sa hauteur vertigineuse. Ainsi, coincé entre cette femme et un mur, entre une laideur et une glace, enfin, entre un abîme humain et un abîme de pierre, Youssoupha K. attendit que son tour vînt, qu’on l’appelât par son numéro. Il ne regarda pas l’œil qui vomissait ses chiffres comme la mer ses naufragés ; il avait trop l’habitude de ce spectacle pour le laisser lui voler le peu d’humanité qui lui restait. Il savait que la voix l’appellerait. Il retint juste son numéro, son identité, et attendit, laissant ses pensées errer.
Qui l’eût vu là l’eût pris en pitié. Il y avait dans sa tenue et dans son attitude quelque triste sérénité que l’effroyable ritournelle du malheur seule sait imprimer à l’âme d’un homme. L’habitude est une seconde nature ; mais pour ce qui est du malheur, elle se confond à la première, et le malheur, ne pouvant être chassé, est supporté, subi. Il finit par devenir naturel, on l’adopte et elle nous berce, on l’accepte et elle recueille nos confidences. Là se trouve le génie du cœur humain, dans cette impression qu’il donne de pouvoir tout supporter, même les indignités les plus extrêmes. Là aussi est son châtiment, dans sa propension naturelle à appeler humilité ce qui n’est que fatale résignation.

Youssoupha K. attendit donc avec les autres, comme les autres. La forteresse, qui est elle-même un bourreau, le principal sans doute, les torturait ainsi. En les faisant attendre. En les entassant et en les coinçant entre ses murs. En les poussant dans un petit coin alors que la salle est immense et pleine de vides. La géographie même du lieu était une douleur infligée à la dignité et à la pudeur.

Attendre. Des minutes, des minutes, des heures. Des heures, des heures, des jours. L’éternité, ce châtiment. Les ombres n’y connaissent plus le temps, il ne leur y sert plus à rien. Ils doivent simplement attendre. Il n’y a rien d’autre à faire. Discuter ? Avec qui ? Pourquoi ? Pour dire quoi ? A quoi bon, alors que leurs propres pensées suffiraient à remplir un livre ? Donc ils se taisaient. Ils produisaient un silence qui les déchirait et les enfonçait dans leur gouffre. L’horreur et la force du bourreau viennent de ce que la victime a fait la moitié de son travail quand elle l’entend gravir l’échafaud. 

Youssoupha K. attendait depuis six heures du matin devant la forteresse. Il n’avait pu rentrer qu’à dix  heures. Quatre heures donc à attendre que la porte enfin s’ouvrît. Rentrer. Puis attendre encore, comme en ce moment. Il regarda les autres. Depuis quand attendaient-ils, eux ?  Il se souvient de les avoir tous trouvés à l’entrée de la forteresse, quand il était arrivé, à six heures du matin. Cela ne l’avait pas étonné, il savait qu’il trouverait des gens. Même à cette heure. Ceux-là, depuis quand attendaient-ils ? Quatre heures du matin ? Certains n’avaient pas dû dormir. D’autres avaient dû dormir là, devant le portail de la forteresse. Ils avaient tous les traits tirés par la fatigue, le harassement, les tourments, la peur, l’attente. Il y avait cependant une différence singulière entre l’attente de l’extérieur et celle de l’intérieur. La première était revêtue du sceau de l’espoir s’accrochant aux derniers lambeaux de foi ; la seconde, celle qu’ils enduraient en cet instant, de celle de la foi se brisant sur les récifs de la désillusion. Youssoupha K. se permit de rajouter, avec un sourire amer, une autre réflexion sur les maléfices de la forteresse, à celles qu’il avait déjà eues : « l’on y rentre croyant, l’on en sort athée. » L’attente continuait toujours, longue, infinie, inexorable. Youssoupha K.  eut encore assez de courage pour regarder sa voisine une deuxième fois. Qui sait depuis quand elle attendait ? Et pour quelle obscure raison ?  En ce moment, comme si elle eût deviné les interrogations de son voisin, la femme se tourna vers lui son visage décharné, lui jeta un regard morne, et dit des mots que Youssoupha K. entendit mal, mais qui lui semblèrent faire quelque chose comme « avant-hier matin… ».

De temps à autre, l’un d’eux, l’un des bourreaux, daigne sortir des ténèbres et vient à passer. Les ombres le regardent avec une curiosité mêlée de crainte, que le sentiment d’être inférieur fait ressembler dans leurs yeux à quelque servilisme muet.  Mais lui, le bourreau, ne les regarde pas. Il passe, indifférent, les reléguant de son superbe dédain dans les bas-fonds des hiérarchies et considérations humaines, juste en-dessus du rang des bêtes. Et encore… Ils ne disent rien, on ne connaît leur voix que quand ils appellent un numéro. Ils ne regardent jamais. Les êtres prétendument supérieurs ne regardent jamais les bêtes dans les yeux. Il ne faut pas leur donner de l’espoir. Il ne faut surtout pas. Il faut mettre dans tout ceci beaucoup d’impersonnalité.
« Numéro 2314, salle quatre. Numéro 2314, s’il vous plaît. Salle quatre. »

Youssoupha K. vit un homme d’un certain âge se lever. Quoiqu’il parût avoir au moins soixante-dix ans, il y avait dans ses yeux une si grande vivacité qu’on eût dit de lui qu’il était dans la force de l’âge. Son visage, émacié et buriné, découvrait aux encoignures de son âme les secrets d’une existence marquée par les luttes, les défaites, quelques gloires, des enfers, des héroïsmes. Quelques femmes, peut-être. Ses mains calleuses exprimaient toujours une grande vigueur. Sa figure, malgré sa mise modeste, voire, rafistolée, gardait une certaine noblesse, que confère la dignité lorsque, fourbissant ses ultimes armes, jette ses forces désespérées contre l’indignité et l’infâmie.

L’homme entra d’un pas calme dans la salle numéro quatre. L’on attendit qu’il ressortît. Dans les cœurs, les paris allaient bon train sur la mine du pauvre hère lorsqu’il reviendrait. La pitié, le cynisme, la curiosité, la jalousie spéculaient. Ils disaient, dans cet ordre, et à tour de rôle : « Le pauvre homme ! Ah, la belle âme sacrifiée à sa vanité ! Peut-être s’en sortira-t-il ! Et s’il s’en sort et pas moi ? ». Il ne faut point s’en étonner. Ainsi va le monde. Chaque acte est jugé par le tribunal du cœur, celui des hommes, ô combien plus cruel que celui de Dieu.
Les condamnés attendaient. L’œil les regardait, et ils étaient chacun comme Caïn dans sa tombe, sauf que leur seul péché, à eux, est d’être entré dans la forteresse. Ils ne sont coupables que d’espérer.

On entendit des éclats de voix provenant de la salle 4. L’on s’y disputait vraisemblablement. Du moins, une voix en rabrouait une autre : 

« Vous ne me ferez jamais perdre ma dignité, orifice d’anus. Jamais de la vie. Je ne me prosternerai jamais devant vous, et je ne reviendrai jamais ici. Que votre édifice demeure là cent, mille ans. Il finira bien par tomber. Je n’ai plus besoin de votre aide, vous pouvez vous la mettre quelque part… Je ne suis pas un otage, mais un homme.»

Le vieillard ouvrit ensuite la porte à la volée. Ses yeux brillaient de colère et d’orgueil. Tout le monde le regardait. Il regardait tout le monde. Puis il dit :

« Il n’y a que nous pour nous faire traiter de la sorte et pour continuer à l’endurer. Regardez-vous… ! L’on dirait une armée de morts. Où est passée votre volonté ? Votre orgueil ? Vous l’avez laissée ? Nous autres, sommes si prompts à nous réclamer de la dignité, de l’honneur ! Mais au quotidien, nous ne sommes que des larves, des paillassons. Regardez-vous donc… Cela en vaut-il la peine ? J’ai fait mon choix. Dussé-je crever misérable, au moins je crèverai sans honte… »
Il s’arrêta un temps, puis reprit :

« Vous me dégouttez tous. Tous autant que vous êtes. Je vous tiens pour responsables de la perte progressive de notre dignité. Nous ne valons plus rien, plus personne ne nous respecte… nous sommes des numéros, enfin, vous l’êtes. Moi, je viens de refuser. Dieu n’a donné plus d’âme à aucun homme. Ce qui s’y trouve, c’est que l’on y met. Réveillez-vous donc et… »

Sa voix se brisa sous l’émotion. Il versa quelques larmes puis sortit de la salle avec la démarche la plus droite et la plus digne que vous eussiez jamais vue.

Youssoupha K. avait voulu lui crier : « Vous n’êtes pas seul ; moi aussi je veux partir d’ici, ne plus jamais revenir. Mais il y a l’amour, monsieur ! L’amour ! Savez-vous ce que c’est ? »
Au moment où l’homme avait parlé, l’on entendait dans les rangs des ombres s’animant, un murmure, une rumeur qui ponctuait chaque phrase d’un « c’est vrai ! », « vrai de vrai !». Mais quand l’homme, ému, partit, l’on retomba très vite en cet état lamentable d’apathie, on oublia très vite son discours. On le traita d’insensé, d’absurde. Le peuple déteste toujours ses héros.

« Que gagne-t-il à s’énerver contre la forteresse ?, avait dit une voix au premier rang. Le voilà maintenant qui a compromis toutes ses chances.

-Il n’a pas perdu son honneur, lui au moins, répliqua à la voix une autre, qui semblait provenir de derrière Youssoupha K.

-L’honneur… L’honneur ! Vain mot qui mena aux pires tragédies de l’humanité.

-Et dont le manque mène aux pires tragédies humaines particulières, comme celles que nous vivons.

-Et pourquoi donc n’en faites-vous pas preuve, mon ami ? Levez-vous, jetez tout à la face de ces êtres et de cet édifice, puis partez, Hé !

-Je l’aurais volontiers fait s’il me restait quelque honneur. Hélas, j’ai tout vendu au malheur… Je n’ai rien à perdre, donc je me tais.

Youssoupha K. écouta distraitement. Il avait bien envie, aujourd’hui, de faire comme le vieux, de se révolter, de cracher au visage de ces bourreaux toute sa haine. Il ne voulait plus revenir dans cet édifice. Mais il n’avait pas le choix, il y avait l’amour, qui est le plus puissant des motifs, la cause de tous les sacrifices qu’il faisait, la source de toutes les vertus. Il jeta un regard sur les salles. Elles étaient obscures, et semblaient s’ouvrir sur un autre monde. Alignées, complètement semblables, elles ne comportaient pour tout mobilier qu’une chaise –Youssoupha K. le savait pour y être déjà rentré plusieurs fois- et étaient très étroites. L’on s’y sent compressé. Et  de l’autre côté d’une grille, devant la chaise, un bourreau doit s’occuper de votre cas. L’on doit attendre qu’il parle pour parler, ravaler sa honte et subir les manières condescendantes de son geôlier. Dans la salle, on doit accepter que l’on n’est rien. Rien du tout.

Le ballet des ombres continuait à la cadence des crachats tyranniques de l’œil. La forteresse, par quelque procédé magique, semblait se nourrir de l’anxiété et de la peur que dégageait l’assemblée de condamnés. Elle paraissait s’élargir, ce qui leur laissait une impression de vertige et de déréliction ; rétrécir, ce qui les oppressait ; s’enténébrer, ce qui les plongeait dans l’obscurité. Elle les tuait, les ressuscitait, les tuait de nouveau.  

« Numéro 2328, salle 2 ! ». La femme à côté de Youssoupha K. se leva en chancelant, et s’avança comme sans âme vers sa salle, qui se referma sur elle, l’engloutit en quelque sorte, comme un grand squale déchiquète le plongeur hésitant. A la voir, l’on ne pouvait douter que la forteresse la briserait encore plus.
Elle sortit cinq minutes plus tard, en larmes. Elle se traina plus qu’elle ne marcha vers le portail. Pour elle, comme pour tant d’autres, c’en était fini. Les plus courageux reviendront à l’assaut de cette imprenable citadelle briseuse d’âmes. Les autres abandonneraient.

 Youssoupha K. attendit. Son tour devrait bientôt arriver. Il baissa ses yeux et se concentra sur la voix. Elle vint bientôt : « Numéro 2334, salle 3 s’il vous plaît. »

« Ils ont rajouté s’il vous plaît, ce doit être un mauvais augure… » pensa Youssoupha K en se dirigeant vers le box 3.

Il entra. Une femme l’attendait déjà. Elle avait de grosses lunettes, un front haut, de petits yeux secs qui lui donnaient un air de vautour. Son menton fuyait. Elle était assez laide.

« Elle m’a bien l’air d’une cocue, cette malheureuse... ». Il salua et, sans attendre une réponse qui n’allait de toutes les manières pas arriver, s’assit et attendit qu’on lui parlât. Après deux minutes d’un grand silence, la femme, sans détacher son regard de la chose qu’elle lisait, lui parla :

« Monsieur Youssoupha Lamine K. ?

Sa voix était affreuse.

« Oui, c’est bien moi.

-Vous aviez rendez-vous ?

-Oui.

-C’est bien pour une demande de visa ?

-Oui, je viens récupérer mon passeport. Je devais avoir une réponse aujourd’hui.

-Je suis désolée, Monsieur K. mais la réponse n’est toujours pas arrivée. Il faudra revenir dans deux semaines. En attendant, je vais relancer le dossier.

-C’est que l’on m’avait déjà dit il y a deux semaines. Je crois d’ailleurs que c’était vous. Qu’est-ce qui ne va pas avec mon dossier ? Il me semble complet. Quel est le problème exactement ?

-Je ne sais pas. Ce n’est pas moi qui le gère.

-C’est à vous que je l’ai transmis, vous devez le suivre.

-Oui, je comprends, mais ce n’est pas de ma faute si nous sommes débordés. Revenez dans deux semaines. Votre dossier est peut-être complet, mais il y a beaucoup de choses à vérifier.

-Mais, madame, ceci est inadmissible… ! Dites-moi oui ou non, accordez-moi le visa ou non, mais au moins, ayez du respect pour moi ! Cela fera un mois dans deux semaines, un mois que je n’ai aucune nouvelle.  

-Ce n’est pas de ma faute Monsieur, je ne suis que guichetière… Je vais vous prier de sortir. »

Youssoupha K. considéra la femme. Durant ce bref échange, elle n’avait pas levé les yeux. Elle n’avait même pas daigné. Ses yeux, derrière ses lunettes, étaient restés fixés sur un dossier. Youssoupha K. n’était rien pour elle. Rien, même pas un chien. C’était juste une inexistence, c’est-à-dire une ombre de plus, qu’il fallait torturer, dont il fallait briser l’espoir, qu’elle devait empêcher à tout prix de mettre les pieds dans son pays. Son pays ne voulait plus d’eux. Il ne le disait pas ouvertement, mais toutes ses actions, toutes ses mesures, le montraient. Il en est arrivé à mettre tous les immigrés ou ceux qui voulaient l’être dans un même sac : celui de la paresse, de la médiocrité, de la violence, de la bêtise, du vol, de l’opportunisme, de l’indiscipline. Pour cette dame, l’homme qui était devant elle n’était pas différent. Elle ne l’avait même pas regardé. A quoi bon ? Youssoupha K. se leva de sa chaise mais, au lieu de sortir, s’approcha du grillage qui la séparait de son interlocutrice. Celle-ci ne s’intéressait toujours pas à lui. C’est en tout cas ce qu’elle feignait. Youssoupha K. voyait bien qu’elle avait peur. Oui, elle avait peur de lui, comme son pays avait peur d’eux. Youssoupha K., cependant, ne fut pas assez bête pour rentrer dans une logique de victimisation, à laquelle ses compatriotes étaient si enclins. Il était allé là-bas, dans ce pays. C’est là qu’il avait fait ses études. Il avait obtenu sa maîtrise en droit dans la plus prestigieuse université de ce pays, qu’il aimait beaucoup pour sa langue magnifique, sa culture, son histoire. Puis il était revenu. Mais pendant son séjour là-bas, il avait vu. Il avait vu que ses frères n’avaient pas toujours le comportement le plus louable. Ils n’étaient pas exempts de tout reproche. Cela était une vérité. Mais il était vrai aussi, que l’on se trompait souvent de solution en stigmatisant. L’on se trompait même de combat. L’on combattait des hommes, alors que c’était un préjugé, une propension dangereuse à la création de types dans la psyché collective qu’il fallait détruire. De là, de cette incompréhension, naissent la peur, la défiance, puis, fatalement, les haines mutuelles, qui sont d’autant plus dangereuses qu’on ne les dit pas.

Youssoupha K. ne demandait pas à aller finir sa vie là-bas. Il ne voulait qu’un visa pour un court séjour. Mais on rechignait à le lui donner. On le faisait languir. Et en fin de compte, ils refuseraient peut-être. Sûrement.

« J’aimerais que vous me regardiez dans les yeux quand je vous parle, madame. Je ne suis pas un chien.

La femme leva des yeux apeurés vers lui, en plissant les lèvres. Il reprit :

« Savez-vous pourquoi je veux voyager, Madame ?

-Je n’en ai aucune idée. Mais encore une fois, je vous le répète, je ne suis que secrétaire. Tout cela ne dépend pas de moi.  Je ne sais pourquoi vous voulez y aller, et ne veux le savoir. Maintenant, Monsieur K., sortez ou j’appelle la sécurité. Il y en a des centaines comme vous qui attendent. Vous reviendrez dans quinze jours.
Youssoupha K. resta là de longues secondes. La femme la regardait dans l’attitude du maître qui a donné un ordre et qui attend que l’esclave exécute sous peine de punition. « Cela ne dépend pas de moi… » Cela ne dépend jamais de personne, ici. De qui cela dépendait-il alors ? De l’administration, disait-on. Mais qu’était-ce ? Qui sait exactement ce qu’est l’administration ? 

L’homme, en ce moment, avait pitié de cette femme qui ne ressentait pour ceux qui n’étaient pas comme elle que mépris. « Des centaines comme vous… » Cela voulait dire des centaines d’emmerdeurs. Elle était le symbole même de son pays qui, s’il continuait ainsi, déclinerait fatalement, lui qui a pourtant été l’un des phares du monde. D’un côté, ce pays disait être ouvert. Cela a pu être vrai, un temps. Aujourd’hui, il était permis d’en douter. Ils ne veulent plus de personne, mais ne le disent pas franchement. Et l’on renvoyait le problème. On trompait sa gêne par le silence et par le rejet. C’était un atermoiement indigne d’une si grande nation. Cette attitude n’était qu’un symptôme d’un mal plus grand encore, plus profond, le renfermement, dont les racines, depuis quelques années, sont en train de  s’enraciner dans l’âme même de ce pays, dans ses convictions, dans ses valeurs que, sinon il est en train de perdre, au moins qu’il est en train de travestir, ce qui est peut-être autrement plus dangereux.

« Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

« Deux agents de la sécurité, salle 3, s’il vous plaît.

Youssoupha K., sans se préoccuper aucunement des deux gorilles, des compatriotes, qui accoururent pour le déguerpir, se retourna et sortit. Dans la salle d’attente, la masse compacte des ombres avait grossi. D’autres étaient arrivées. On le regarda. Il ne regarda personne et sortit. Quand il fut à l’extérieur de la forteresse, le soleil lui tomba sur les épaules comme une pluie fraîche sur une terre craquelée. La mer, qui n’était pas loin, charia un vent frais et pur, dont Youssoupha s’emplit les poumons. Il se sentait libre, et préférait cet enfer-ci, où il jouissait au moins de son humanité, à celui qu’il venait de quitter, où elle lui était enlevée, volée.
Devant la forteresse, des centaines de personnes étaient là, massées sous le soleil, suant, avec dans les yeux cette même expression, où l’espoir se mêlait à la fatigue, où la foi fleurait bon l’opportunisme. Certains, excédés, pestaient contre la forteresse, contre le monde. D’autres, résignés, se taisaient et regardaient fixement la porte, comme si cela suffirait à l’ouvrir par miracle. L’œil exercé de Youssoupha K. put voir à travers chemises, boubous, pagnes, robes, costumes et camisoles, çà et là, des gris-gris, des amulettes. Certains s’étaient lavés dans des mixtures magiques, d’autres avaient ingurgité des litres de décoctions miraculeuses pour qu’on leur accordât un visa. Devant la forteresse, la mystique remplaçait Dieu chez certains. Youssoupha K. rajouta une nouvelle réflexion à son bréviaire des vérités cyniques: « Finalement, l’on est même animiste avant d’y entrer. » Mais la bâtisse, elle, semblait ignorer tout cela, et prenait quelque plaisir à se dresser, immuable, puissante.
Il sourit et s’en alla, laissant l’ambassade de … à son hermétisme. Il était  douze heures.

Quinze jours plus tard, comme prévu, on refusa le visa à Youssoupha K. On ne lui donna aucune justification qui pût expliquer ce non. « Les raisons du refus sont confidentielles, Monsieur. L’ambassade n’a pas à s’expliquer à ce sujet ». C’est ce que la guichetière lui avait dit en lui tendant son passeport, avec un visage rayonnant d’une jubilation à peine masquée.

Youssoupha K. prit son passeport, traita la dame de « cocue idiote », partit.

Et une semaine après ce refus, sa sœur l’appela: leur maman, qui était allée là-bas se soigner depuis trois années, et que l’envie de la revoir quelques jours avait poussé Youssoupha K. à demander ce visa, était morte subitement, en murmurant le nom de son fils.     

Partager cet article

Commenter cet article

MBENGUE 10/02/2016 18:30

c'est vraiment horrible et à la fois triste ce qu'a eu à vivre YK, jamais ils auraient pu deviner la raison obscure qui le motivée à vouloir partir. Mais, comme vous l'avez tantôt dit, cela ne dépend de personne d'ailleurs. Dieu l'en avait ainsi voulu.

Lyncx 02/06/2012 19:24

La connaissance des motivations des hommes nous pousse souvent à amoindrir l'absurde des situations qu'ils vivent. J'aurais sincèrement voulu ne jamais avoir lu la dernière phrase. Elle m'a fait,
avant que je ne me rende compte que la compassion masquait toujours le sens de la justice, m'approprier ce que K. a subi, exagérer sa douleur, et me révolter avec la déraison du coeur plutôt
qu'avec la douleur nue et légitime.

Il est magnifique, ce drame. Je suppose que le nom de famille du personnage est choisi à dessein. Je te prends te mots, et te laisse ta douleur.

petite coquille: "... dans les bas-fonds des hiérarchies et considérations humaines, juste en-dessus du rang DES bêtes..."

Mbougar 03/06/2012 14:43



Tu as tout a fait saisi le coeur de ce texte, avec justesse et simplicité, comme souvent... Je n'ai pas grand chose à ajouter. Quant au nom du personnage, il fait écho au Joseph K. du Procès de
Kafka, dont je te conseille la lecture si elle n'a été déjà faite... 


Merci de l'attention, de la lecture... Et merci pour cette coquille relevée! Il doit y en avoir quelques unes disséminées un peu partout dans ces textes! Si, en plus de savoir lire tant avec le
coeur qu'avec l'esprit -et ceci avec un talent égal- tu fais office de correcteur, tu deviens le parfait allié de ce blog ^^!


A bientôt! 



leshumeursdartemis 10/10/2011 15:09


Vous partez quand je réapparais. J'ai pris la peine de lire jusqu'au bout.... Edifiant... Vers où allons nous ? Mais vous l'avez dit, je crois que nous sommes des moribonds en devenir, les
symptômes sont bien là.
Je vous conseille la lecture du "Principe de Lucifer", d'Howard Bloom... j'en reprends souvent la lecture d'extraits. Au revoir........


M.M.S. 18/12/2011 20:14



Chère amie (puis-je?),


Je suis bien heureux de vous retrouver en ces lieux... Votre sagesse éclairante m'avait manqué, en cette période un peu compliquée que j'ai traversée... Mais cela s'arrange, je vais revenir petit
à petit...


J'ai commencé à lire l'ouvrage conseillé... Pertinent au possible, en effet! Merci, je vais savourer tout doucement, jusqu'à la fin...


A très bientôt! 


 



Y£RS@N 30/09/2011 01:06


Je viens à peine de terminer une longue et captivante lecture. Après avoir défilé le long de la page, je me suis dis en effet que je n'aurais pas le courage de tout lire; mais comment s'empêcher si
on se sent concerner? La curiosité, on peut s'en passer quand il est question d'autrui, mais quand une part de soit y est attaché, l'emprise est assez important.
Oui je l'ai lu, intégralement et attentivement. Je dois avouer que face à un tel texte, je ne sais quoi dire. Je retiens que l'obstination est parfois voulue comme poussée, et la dernière concerne
Youssoupha K. ses raison étaient bien fondées. l'idéal aurait été qu'il puisse voir sa mère avant ses dernières paroles. Aura t-il le coeur assez tolérant pour pardonnez à cette forteresse de lui
avoir empêcher de revoir sa mère, d'entendre ses paroles, de la serrer contre lui et ressentir cette chaleur qui l'a bercer pendant longtemps? la réponse est indubitablement non.
Cette Nouvelle est triste, paix à son âme et surtout que le Deuil à Youssoupha K. ainsi que le reste de sa famille leur soient surmontable.


Khadim Ndong 30/09/2011 00:54


Ce que je croyais voir vers la fin et ce que j'ai vu...!!! L'Ambassade, une forteresse ?! Ce que tu viens d'écrire est plein de sens. T'as rendu un sujet banal qu'on le voit chaque jour avec une
écriture des plus ... (je mets des pointillés car je ne sais quel mot utiliser, rien n'est assez bien) Chapeau vraiment! Quand je pense que le prochain ( peut être même qu'il n'y en aura pas)
risque de beaucoup tarder...