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Eloge de l'inutile.

4 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Lectures au hasard.

     Lire est le plus beau métier du monde. Pourquoi ? Parce que ça ne sert à rien. L’homme, en plus, étant un grand paresseux, je soupçonne la lecture d’être son habitat naturel. Car oui : la lecture est un univers.

     Et je suis péremptoire. C’est le seul sujet sur lequel j’accepte d’être dogmatique. L’on est lecteur comme l’on est fanatique. C’est une psychose dont on ne débarrasse pas, et dont il ne faut même pas souhaiter se débarrasser. Lorsque l’on peut voyager, s’égarer, être bouleversé, ravi, enchanté, attristé, indigné par des mots, sans bouger de son fauteuil, c’est que la chose qui porte ces mots, qui leur donne vie pour qu’ils nous donnent vie, cette chose là donc, est d’une puissance inimaginable. Elle peut être un salut. La littérature est cette chose là. Elle est un mystère, un univers parallèle, mais, paradoxalement, imbriqué dans le nôtre ; elle est moulée dans des schèmes semblables à ceux de notre monde, enracinée dans le même sol que lui, peuplée des mêmes étoiles et des mêmes planètes, éclairée des mêmes lumières, des mêmes soleils, couverte des mêmes cieux.

     Et pourtant…

    Et pourtant la littérature est plus forte que la vie, pour la bonne raison que la vie, inscrite dans les limites du Temps et de l’Espace, n’a pas conscience d’elle-même et de son développement. Elle coule paresseusement, comme l’ondée d’une rivière remonte son cours. La littérature, elle, voit la vie. Elle se fond en elle, fouille dans ses profondeurs, l’accompagne dans ce qu’elle a de sublime, la suit dans ses misères et ses malheurs, éprouve ses vicissitudes, touche ses espoirs, goûte ses splendeurs, puis ressort. Elle la montre ensuite dans toute sa dimension, dans toutes ses dimensions, la reconstitue entière sur un autre terrain. Celui de la Totalité. Celui de l’Infini. Celui de la Totalité et de l’Infini. La nouvelle dimension que la littérature apporte à la vie est celle de tous les possibles. Au temps et à l’espace, la littérature ajoute le Ciel, qui n’est ni le temps, ni l’espace. Mais qu’est-elle alors ? Le rêve. C’est-à-dire ? La fenêtre ouverte du monde. C’est-à-dire ? L’Homme. Quoi donc ?

     La Liberté.

   La littérature est la vie qui a conscience d’elle-même. Elle est la conscience de la vie. La littérature est la vie intégrale. La littérature, enfin, est la vie elle-même sans chaînes.   

    Lire est plus qu’un plaisir, c’est une passion. C’est plus qu’une passion, c’est un art. Mais lire est plus qu’un art, c’est un art de vivre. Qu’est-ce donc qu’un art de vivre ? Une palpitation. Une façon non seulement de parler du monde, de parler avec lui, mais aussi de le faire parler. Ou mieux : de le parler. De parler le monde. Quelle langue parlez-vous ? Ma langue, monsieur ? Ma langue, madame ? La voici : le monde, le seul espéranto qui soit : la littérature.

    Il faut investir les marges. Voici venu le temps des corps-à-corps avec les textes invincibles. Que l’on n’aille pas croire que je postule que lire soit une lutte : cela est impossible dans la mesure où, le cas échéant, aucun bon lecteur ne survivrait. En réalité, ce n’est pas aux mots, aux univers et aux textes que l’on se mesure : -cette tâche est celle exclusive de l’écrivain, seul capable de ressusciter face au langage, et même de se nourrir de lui-, c’est contre nous-mêmes que nous nous battons, nous-mêmes en tant que lecteurs. La difficulté est double : d’une part, il faut savoir garder une distance critique par rapport au texte ; d’autre part, il faut être plongé en lui, se dissoudre en lui, sentir toutes ses intonations, ses ondulations jusque dans notre sang circulant. L’on lit autant avec sa raison critique qu’avec son cœur. Tout lecteur est un équilibriste. Mais ne refusons pas de tomber, quelques fois. Les chutes sont belles.

    Je l’ai déjà dit : je suis fanatique, et aveugle, et sourd à toute idée non sanctifiée, non sacrale de la littérature. C’est le seul sujet où aucune forme de sécularisation n’est possible. Mais que l’on se garde d’un contresens : la littérature n’est pas un despotisme. Elle est un tyran, certes, mais un tyran au grand cœur, qui n’impose rien de plus que l’on se plonge en elle. Tout lecteur est emprisonné dans la liberté, cette prison. Voilà.

   Il faut entrer en littérature, et particulièrement en lecture, comme on entre en religion. Balzac avait raison.  

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M.M.S. 06/01/2011 10:49


Merci beaucoup pour ton commentaire, mon grand... Tu as raison d'évoquer l'aspect temporel. Celui du récit et celui de la lecture. Leur écart s'appelle anachronie: c'est quand il y a un autre
espace de temps (en l'occurrence ici, celui de la lecture) différent de celui du récit. Intéressant. Essentiel même.
La question que tu poses est très difficile. Je ne prétends pas détenir la réponse. Il me semble cependant que tout vrai écrivain, en cela qu'il "crée" un monde parallèle, mais qui se veut un
miroir, ou plutôt un reflet du nôtre, est une sorte de "dieu". Sauf qu'il n'est pas transcendant, il vit dans le vrai monde et dans celui qu'il a créé,est le lien entre les deux, témoin en action
dans l'un, témoin en réaction dans l'autre. Voilà ce que j'en pense, mais il faudrait leur demander.
Quant au "il faut", tu auras compris que c'est une provoc'...^^ Merci bien, et à bientôt.


Sheik Ahmadu 05/01/2011 02:12


La littérature est un art du temps mon ami; non seulement du temps de ce qu'on lit (ce qui est conté), mais du temps qu'on met à le lire et qu'on peut faire varier dans des proportions
non-négligeables.

Puisque la littérature est un univers moulé au nôtre, le "vrai", l'écrivain ne singerait-il pas Dieu ?

J'aime cet article. Tu passes, de façon latente, d'un ton descriptif(la littérature est...) à un ton impératif (il faut). Intéressant.