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Eclats de Compiègne.

6 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Ce texte, comme quelques uns de ceux qui le suivront, est absolument inutile et vain. Il ne vous apprendra rien de pratique, n’en a même pas l’ambition, par bonheur. Il s’inscrit dans une entreprise, qu’il inaugure, consistant à rendre hommage, à travers un propos sur ses rues et ses lieux tant symboliques qu’inconnus, à une cité que j’habite, que j’aime, et dont j’ai exploré jusqu’à ses terres les plus secrètes. Compiègne, cité chère à mon cœur, reçois cette offrande d’un fidèle amant au pas léger et nocturne. Se promener est tout un art, fait de maîtrise à laquelle l’habitude élève, de technique, de secrets. L’on flâne tant avec ses jambes qu’avec ses sens, son esprit, son cœur. Rousseau l’avait compris.    

 

La rue de l’Aigle est de toutes celles de Compiègne la plus, on ne le peut dire autrement, ambivalente ; les sentiments qu’elle suscite dans l’esprit du promeneur solitaire qui l’emprunte sont si contradictoires avec ceux qu’elle fait naître en son cœur, que cet individu s’y sent tiraillé, oppressé ici,  fasciné  et enchanté là; enfin, charmé et dégoûté à la fois. Il marche pendant quelques moments d’un pas ampoulé et gauche, et ralenti et élégant à d’autres; voici qu’il le hâte tantôt, saisi du désir  de quitter au plus vite cette rue aussi étirée qu’abominable, mais ne le voilà-t-il pas, quelques mètres plus loin, qui adoucit son allure, profitant des maints charmes de cette si délicieuse allée ? Il court et il flâne, il veut fermer les yeux et pourtant il se surprend de les avoir grand ouverts.

 

Cette attitude pour le moins étrange n’est rien de la faute de ce promeneur : quiconque a déjà eu à arpenter cette ruelle sait que ces humeurs changeantes ne sont point le fait de quelque caprice, mais plutôt l’effet naturel et fatal de cette rue si singulière. C’est pourtant l’une ces rues que l’on peut arpenter assez fréquemment dans le nord de ce pays, particulièrement en Picardie ou dans le Nord-Pas-de-Calais : flamande par la douce harmonie de ses couleurs sobres ainsi que l’alignement impeccable de ses maisons à briques rouges et grilles noires ou vertes ; gauloise par la rigueur intransigeante de son tracé, la symétrie parfaite de ses trottoirs, l’imperturbable calme de son air, ses échos profonds. Vous eussiez dit une toile de peinture composée à deux mains : celle de Vermeer pour les couleurs, la douceur du trait et la lumière, que compléterait celle de Poussin pour la régularité des lignes, la splendeur de la perspective, l’ordre général de l’espace du tableau. Quelques grands arbres centenaires dont on ignore toujours le nom l’ombrent, et ces frondaisons innombrables, véritables spectacles aux charmes visuels, musicaux, olfactifs, plongent la rue de l’Aigle dans une sorte d’atmosphère éternellement douce, imputrescible, isolée du monde, réfractaire à l’agitation extérieure, apaisante. Des rayons de soleil s’y aventurent parfois hardiment, et soulignent davantage sa calme majesté : l’œil y est, à ces moments, sensible autant que le cœur est ému, par la vision des haies qui bordent cette allée, prêtresses silencieuses et solidaires dans l’égalité et la beauté de leurs taillis sans défauts, grandes et sculpturales, de lauriers, d’aubépines ou de cyprès, aux floraisons splendides ou à peine naissantes. Des cris d’enfants ne l’égayent pas ; à peine y-a-t-il quelquefois, lointains et irréels, comme voilés, les aboiements d’un chien que son maître promène. De petites ruelles l’embrassent timidement aux flancs sans pour autant l’arrêter, et elle se déroule, puissante et irrésistible, sur trois-cent mètres,  propre et stricte, dénuée de poésie car dénuée de pavés, sans âge, perdue entre la mystérieuse atmosphère propres aux vieilles rues du passé et l’arrogance détestable des rues modernes. La rue de l’Aigle, en somme, est froide sans être glaciale, son charme est évident sans pour autant émouvoir profondément.

 

Qu’est-ce qui, en ce cas, provoque ce sentiment de malaise que le promeneur ressent en la remontant, et que l’on évoquait plus haut ? J’y viens, lecteur hâtif, promeneur sans talent : la similitude étouffante de ses maisons.

 

 

Elles se ressemblent toutes, similaires dans leur architecture : de vieilles bâtisses solennelles et immenses, anguleuses, raides et sans rondeurs, horriblement classiques, sans une once d’audace, sans une livre de cette fantaisie baroque –éloge du mouvement- qui fit le génie de cet art à une époque pas si lointaine ; similaires dans leur atmosphère : leurs portails éternellement clos, leurs devantures aussi désespérément impeccables, au minimalisme d’autant plus détestable qu’il n’en a pas l’habituelle simplicité qui saisit l’âme, leurs jardins vides quoiqu’entretenus ; similaires, enfin, dans leur odeur commune: l’odeur de la richesse.

 

Oui : la rue de l’Aigle est sans nul doute la plus riche de la cité compiégnoise. Le luxe y est d’autant plus arrogant et manifeste qu’on essaie de le dissimuler. On l’enferme dans les demeures, il s’échappe par le carreau des fenêtres et vous saute aux yeux autant qu’à la gorge. Quelque hautes que soient ses murailles et ses haies, quelque sombres que paraissent être les intérieurs de ses maisons, la rue de l’Aigle de ne peut cacher l’insolente richesse des lustres qui décorent les plafonds de ces bâtisses, dont l’éclat n’échappe pas à l’œil. Il faut voir, lorsque par chance un intérieur s’illumine, son plafond lambrissé de solives complexes et raffinées.

 

La richesse attise les plus belles envies autant qu’elle suscite les répulsions les plus tenaces. On déteste les gens riches, on les jalouse-ils trichent- comme on les admire secrètement, non pour le pouvoir que leur offre l’argent, mais pour l’apparence de bonheur qu’ils peuvent afficher. L’apparence même du bonheur, en ce monde, semble être un privilège rare : feindre le bonheur est aussi difficile que le trouver réellement. L’argent, et c’est en cela que les riches trichent, même s’il n’assure pas de faire le bonheur, promet au moins d’en donner une parfaite illusion, ce qui est insupportable aux yeux des autres, nous autres, miséreux ordinaires. C’est cela, précisément, qui fait que la rue de l’Aigle déroute : d’une part, elle est charmante et sa beauté, sans être flamboyante, obtient néanmoins les faveurs du cœur ; mais d’autre part, l’esprit froid et calculateur, l’esprit lucide n’y voit que le miroir de sa misère et de ses phantasmes enfouis, et y hait l’impénétrabilité de son cercle de luxe.

 

Il m’arrive, lorsque je suis désargenté et soucieux, de m’y engager gaîment, imprimant à mes pas une allure majestueuse et légère. J’aime à penser, en passant devant la demeure de Monsieur le Maire, que je nargue de ma pauvreté la rue de l’Aigle. Et elle me le rend bien. 

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Lau 06/08/2012 18:25

Magnifiques éclats de Compiègne, piqués d'un cynisme subtil que, décidément, j'aime beaucoup. Un jour j'aimerais longer la rue de l'Aigle, et tout Compiègne.