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Ecce Homo.

4 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     L’idée même que quelqu’un veuille vraiment en savoir plus sur moi commence à me sembler impossible. Aussi suis-je toujours assez gêné lorsqu'une personne me demande de parler de moi. Parler de moi : le mur infranchissable, la paralysie du langage. Parler de soi : l’impossibilité ultime, l’ignoble châtiment humain, l’infernale question, la peine capitale. La mort.

   Parler de soi. L’expression porte en elle la plus violente des contradictions ; tout homme capable de dire un mot, fût-il faux, sur lui-même, hic et nunc, devrait être pendu pour mensonge à l’humanité. L’Homme n’est rien. Ou plutôt, c’est un rien. Je crois que parvenir à parler de soi, c’est-déjà émettre un jugement de valeur. Mais que vaut un homme, dites-moi ? Que valez-vous, par exemple ? Comment savoir ce que l’on vaut, sur l’échelle des valeurs humaines? Une âme humaine me semble si insondable si complexe, si fuyante, que dire « je suis… » et y rajouter autre chose que « un homme » est faux. Je suis un homme. C’est une phrase ronde. Tout le reste est spéculation. Vous demanderais-je qui êtes-vous, que naturellement vous me répondriez « Untel. » Oui, mais ensuite ? Déjà que vous n’êtes pas Untel, un nom ne se confondant pas à l’essence, mais que pourrez vous rajouter ensuite qui fasse fondamentalement sens quant à la constitution de votre être?     

    L’on ne devrait jamais parler de qui l’on est, mais de ce que l’on fait de ce que l’on est, c’est-à-dire de ce que l’on devient. A l’être, je crois qu’il faudrait substituer l’agir ; à l’ontologie définie, le devenir ; au fini, la perspective, à la nature, la liberté. Il y a dans le livre d’Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes une phrase qui résume assez bien cet état de fait : « L’Homme est l’être dont l’agir ne découle pas de l’être, mais dont l’être découle de l’agir. » La dernière seconde d’une existence humaine, celle-là où l’on râle, délire, agonise, essayant de retenir ce souffle qui s’échappe inexorablement, est sans doute la plus riche de toutes. C’est là que la lutte entre vie et mort est enfin juste et totalement équitable. Mais on ne la racontera jamais. Toutes les autobiographies sont, par nécessité, ontologiquement inachevées, sinon elles sont menteuses.  Heureusement d’ailleurs, car toute autre possibilité aurait été une catastrophe.

    Et puis il y a ce qu’on appelle une « identité ». Je dois avouer que je ne sais pas encore exactement ce que c’est. Une prison, l’énième, que le langage invente à l’homme, sans doute. Personnellement, je crois ne pas en posséder, ou alors, elle m’est encore infiniment obscure. Je suis noir, africain, sénégalais, Ancien Enfant de Troupe, aîné, sérère, musulman. Est- ce cela, l’identité ? Une de ces choses ? Le mélange du tout ? Autre ? Bien sûr, ils ont parlé d’identité nationale pendant longtemps. J’avais espéré comprendre, pour définir la mienne, d’identité. Ils ont débattu, beaucoup, longtemps, très longtemps, mais je n’ai jamais rien compris au fond de ce débat, je ne comprends toujours pas.

    En attendant, si l’on me demandait mon identité, ou si l’on me demandait de parler de moi, de me décrire ( ?) en quelques mots, d’étaler mes défauts et mes qualités, je cafouillerais, déglutirais confusément des bribes de mots, penserais à donner une qualité (la conscience du monde) et un défaut (la conscience du monde), puis ne répondrais rien en fin de compte. Le silence.

     Là est ma réponse, et je la considère comme la meilleure qui soit. Inutile de préciser que je vais rater tous mes entretiens d’embauche.

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M.M.S. 28/02/2011 16:54


Salut Grand!Ca fait longtemps! Eh bien tu vois, on se cherche toujours, mais il me semble très compliqué de se trouver entièrement...C'est là toute la complexité, mais tout le bonheur d'être un
homme, sans doute! Merci de ton passage et de ton commentaire! A bientôt, j'espère!!


latyr 27/02/2011 17:00


Ravis de te lire en ces termes grand, et chapeau. "Parler de soi" c'est être hypocrite... Donner une "définition" de soi nécessite une pleine connaissance de soi... L'évolution de la science en est
la preuve. Bonne continuation!


M.M.S. 08/02/2011 00:35


haha! tu as vu juste, Isseu. Pourtant, j'ai hésité à rajouter une phrase pour le préciser... C'est là le grand paradoxe: même en disant qu'on ne peut parler de soi, on le fait quand même...!
Merci..


Isseu Fall Sylla 07/02/2011 23:48


Pourtant j'ai eu l'impression que tu nous as parle de toi... sans le vouloir =)


Sheik Ahmadu 06/02/2011 15:59


A la question de "Parle-moi de toi", je réponds généralement "Je suis moi" (humoristique je fais quand je le dis). Homme mais "moi". Que serais-je, qu'est-ce qui me différencierait des autres, si
ce n'est mon "devenir" qui mettra son sel dessus? Rien, à part "homme". Tu conviendras, mon ami, dans ce cas, qu'être seulement homme, c'est comme "la raison" qui est en chaque personne. Il faut
s'en servir. Ne pas se servir de son "être", c'est vide. C'est "rien", comme tu dis.
Un homme, "c'est rien. C'est un rien" Pour le plaisir de mes yeux, je vous remercie. ^^