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Dialogues sur le Lalo.

6 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

A El Hadj Souleymane Gassama, qui ouvrit ici ces dialogues, mes amicales et fraternelles salutations.

 

Les complicités les plus belles et les plus grandes, il est vrai, prennent dans le ciment du détail. Détail banal voire vain en apparence, mais qui seul, en son essence, permet cette authenticité, à laquelle ni les envolées lyriques enflammées sur l’amitié, ni les emphatiques et pathétiques déclarations à son sujet ne sauraient atteindre. Vous avez admirablement décliné, avec ce talent dans la description des instants cruciaux de l’expérience humaine, que je ne saurai totalement me défendre d’envier, mais que je sais admirer plus encore, tout ce qui nous lie, nous, pauvres donc authentiques pousses de dandies. Le football zidanesque. Balzac. Les femmes et leurs sortilèges. Les robes noires. Les charmantes jeunes filles que d’ignobles, infâmes et imbéciles trentenaires volent, au nez et à la barbe de nos virilités –mettez bites, si vous trouvez cela plus convenant. L’enfer que nous promettons à ces voleurs. Les chaussures à talons. Le Rire. Notre amour de la lâcheté. Notre mépris du banal, du commun, du massif. Notre salutaire lâcheté face à toutes les prédations. Notre fidélité, malgré tout, à nos femmes. Je souscris à tout et n’y rajouterai rien. L’ami, c’est l’autre con qui s’amuse avec autant de finesse que soi-même ; et l’amitié, une valse entre deux conneries assumées, complices, complémentaires. Aussi, puisque j’ai parlé de valse, accordez-moi encore celle-ci, Madame: votre élégante raideur, signe d’une pudique mais inébranlable fierté, ne vous empêche pas d’excellemment danser, Monsieur. J’en sais quelque chose, La Peña ne vous a pas oublié. Que les lecteurs hâtifs et malévoles, en ce point,  ne s’y trompent pas : tout ceci n’est bien sûr que métaphorique : les pédés, c’est eux.

 

Vous comme moi -vous, du reste, plus que moi- M. Gassama, avons une fibre d’épistolier, que nous tenons de la commune admiration que nous vouons à ces splendeurs que sont les correspondances. Les vraies. Celles qui scellent la complicité de deux esprits par le dialogue courtois. Nous savons donc que tout l’art de ces dernières consiste en la patience, au respect du déroulement formel, en le plaisir d’introduire honnêtement son sujet. Ces exigences n’auraient souffert que nous omissions ce protocole. Imaginez le drame ! Par fortune, nous sommes de sages disciples, sur ce point pour le moins. Poursuivons donc, la conscience allégée et acquittée de la bienséance, vers ce qui nous importe.    

 

Vous avez assez souligné l’extrême gravité du sujet qui nous réunit. Permettez, Monsieur, que je le surligne. Il faut parler du Lalo. Le réhabiliter. L’arracher au mépris social qui, on le sait, est le funeste destin de tous ces indispensables trésors du monde, dont le seul malheur est de se draper dans leur condition naturelle : la discrétion. Sauver le soldat Lalo. Donner raison à cette séculaire et noble idée, selon laquelle la magie des plus délicieuses saveurs, des plus exquis arômes, des plus fines sapidités n’est point offerte par la vulgaire addition des ingrédients les plus divers, mais par la cohérence que ceux-ci acquièrent sous l’effet de quelque puissant compositeur.

 

Nous y sommes, M. Gassama. La composition. Nous sommes au fond, restons-y. Voilà l’essence du Lalo. Voilà son effet. Voilà son principe. Voilà sa conséquence. Accordez-moi l’impertinence de rajouter à la remarquable métaphore musicale que vous filâtes dans votre correspondance de la nuit du 5 au 6 février pour caractériser la fonction du Lalo, ce mot, qui ne m’a pas semblé y figurer : la composition. Vous avez parlé de liant. J’ose composition. Car il ne s’agit ni plus ni moins que de cela : de ce génie de la coordination qui parvient, avec la fluidité d’une ballade ou d’une nocturne, à marier les tendances les plus apparemment antagonistes ou étrangères. Victor Hugo, esprit des plus délicieusement prétentieux que ce monde ait jamais portés, se vantait d’avoir « fraterniser la vache et la génisse. » Le Lalo, Poète émérite de nos palais esthètes, a supplanté le grand Mage à la libido intarissable, et a fait mieux : il a fait fraterniser le dugup et le nieex. Convenons de l’exploit. Saluons-le. Si le couscous est une science, le Lalo en est le principe. Si ce plat est une musique du goût, le Lalo en est la mesure.

 

La confidence appelle la confidence, cher ami. Et je vous sais assez versé dans les sciences occultes, vous, animiste assumé, païen dansant une plume dans le cul autour du Feu, pour ne point vous étonner du prodige qui va suivre. Peut-être même, qui sait, m’en donnerez-vous la clef. Oyez. Je tiens de ma grand-mère, la grande, la sublime Maam Mboyil, quatre-vingt huit hivernages, huit dents, complice de mes nuits d’enfance, cet inestimable témoignage. Cette admirable conteuse m’a rapporté comment, un jour qu’elle préparait un couscous, elle vit, dans un accès de transe, le Lalo, au fond de la calebasse où le mets encore sauvage s’assoupissait, se tenir, droit et fier, vêtu d’un élégant habit en queue-de-pie, devant les grains de semoule fratricides, et gesticuler énergiquement. Elle entendit une musique retentir, et de ses yeux stupéfaits, vit les grains de semoule danser et se réconcilier au son de cette musique que Maître Lalo, en sueur, orchestrait avec une maestria toute wagnérienne. Etonnant, non ? Cette nuit-là, l’effet de ce terrible récit m’a contraint à ces silences au fond desquels sourd la fascination, l’émerveillement, le goût enfantin pour les légendes et les mystères du Seigneur. Je n’ai pas osé interroger d’avantage Maam Mboyil, ce puits de science, sur le Lalo. Comment était-il ? Que mangeait-il à midi ? Et au Kebab ? Choisissait-il la sauce algérienne ou barbecue ? Et surtout, d’où venait-il ?

 

Cette dernière question est cruciale, M. Gassama. Il convient de ne point l’éluder. La réhabilitation du Lalo, et partant, d’une culture, la Mandingue, puis d’une civilisation, la noire, suppose la connaissance claire de ses fondations, de sa genèse. Vous avez déjà fort bien esquissé ce point. Permettez que je l’approfondisse.

 

Le Lalo, Monsieur, me semble indissociable de l’histoire de l’Enfant-Lion, Kaya-Manghan, celui qui tordit une lourde barre de fer pour n’être plus un cul-de-jatte. Soundjata. Vous sachant grand lecteur de sa geste, je ne m’attarderai pas sur les détails de sa vie. Je ne vous apprendrai rien. Mais il est, dans toute cette épopée, un point sur lequel l’Histoire passe trop rapidement, emporté par la grandeur de son sujet, omettant par cela même les détails qui font la beauté des légendes. Vous souvenez-vous que Kaya-Manghan, pour laver l’honneur bafoué de sa mère, la bossue Sogolon Djata, déracina un baobab qu’il vint planter devant la case de sa génitrice ? Oui, Monsieur, vous vous en souvenez. Et vous vous souvenez d’ailleurs, ce qui est anecdotique mais qu’il me plaît de rappeler, que ce baobab qui faisait au moins 108 empans de diamètre, soit environ 25 mètres, fut ceinturé et arraché de terre d’un seul bras par l’Enfant-Lion, avec la même facilité que papy rentre dans mamie. Enfin, si papy bande encore. Cependant, là où l’histoire du Lalo se confond avec la geste de Soundjata, c’est que ce baobab permit à Sogolon de s’approvisionner en feuilles de baobab. Mais contrairement à l’usage qu’on en faisait alors, elle ne se contenta pas de les bouillir puis d’en mêler le jus au couscous. Ce jour-là, visitée par la Muse de la gastronomie, elle eut une illumination. Elle cueillit les feuilles. Les étala au soleil. Attendit qu’elles sèchent. Les réduisit en poudres dans le royal mortier. Cela donna une poudre à la texture singulière et nouvelle. Elle vit que cela était bon. C’est, Monsieur, le soir même de l’exploit de son fils que Sogolon Djata, préfiguration du bossu de Notre-Dame, inventa –mesurez-vous la puissance que ce verbe prend ici ?- le Lalo. Peut-on rêver d’un destin autre que grand lorsque l’on vit le jour en de si mythiques circonstances ?

 

Soundjata se dopait au Lalo et en dopait son cheval. Soumaoro Kanté ne connaissait pas le Lalo. Voilà à quoi tint l’issue de la bataille de Kirina, 1235. De nombreux témoignages d’Ibn Battuta, hélas détruits par les hommes du Borgne Mokhtar Belmokhtar à Tombouctou, rapportent comment Soundjata et sa monture, dans la montée d’une des collines les plus raides de Kirina (12%) rattrapèrent aisément, de façon presque douteuse, Soumaoro et son rosse qui avaient 1’’21 secondes d’avance, et qui ne durent leur salut qu’à la magie noire. Le Lalo était derrière tout cela. J’ajouterai, pour la deuxième petite anecdote, que pour le premier repas qu’elle servit avec du Lalo, Sogolon eut la main lourde et en mit trop. Le Grand Soundjata eut une affreuse diarrhée ce jour-là. Mais cela, l’histoire ne le dit pas.

 

Qu’importe, d’ailleurs : le Lalo était né. Plusieurs siècles d’expérimentations, de raffinages, d’apprentissage de son utilité, de découvertes sur ses vertus, d’extases devant ses effets achèveront d’en faire le condiment sublime que nous célébrons aujourd’hui.  

 

Ce point réglé, M. Gassama, avançons encore.

 

Ma gratitude envers vous est grande, pour m’avoir introduit et initié, avec la patience, la sagesse et l’érudition de l’Aîné que vous êtes, aux secrets du Lalo translucide, que je ne connaissais pas. Peut-être même eussé-je mérité un soufflet ; croyez-moi : je l’eusse souffert sans broncher, j’eusse même tendu l’autre joue : la dureté du châtiment n’eût été alors qu’à la juste mesure du manquement. Je suis par trop homme d’honneur pour ne le savoir pas. Mais vous n’avez rien fait de tout cela, que certains puristes parmi les plus barbares n’auraient point hésité à faire. Grâces vous en soient rendues : votre bienveillance et votre grandeur d’âme naturelles vous honorent. Aussi vais-je tenter, à défaut de pouvoir justifier et encore moins excuser cette coupable inculture, de l’expliquer.

 

Vous n’ignorez pas, Monsieur, que je suis sérère, fière ethnie pour qui le couscous, « saadjth » pour seoir au dialecte, est plus qu’une habitude, une nécessité, et plus qu’un rituel, une religion. Il se trouve que mon village Fayil, havre au milieu du désertique Sine, fait partie des rares contrées en ce pays ou le couscous peut-être encore préparé dans la plus pure et reculée tradition de son art : sans condiments autre que du sel. De l’eau et du sel. Rien d’autre. Pas même, il faut s’en désoler, de Lalo. Je me rappelle de ces matins où, à peine revenus d’une virée nocturne en mer, les pêcheurs offraient à la cuisine les « babak », petits poissons de la taille de sardines, mais au goût infiniment plus relevé et frais. Je me souviens de la sommaire –cela devait se passer ainsi- préparation que mes tantes faisaient de cette garniture, avant de la déposer, presque frétillante encore, au milieu du plat de couscous brut, sans Lalo, avec pour seule sauce, croyez-le, de l’eau légèrement salée. Parfois du lait de vache frais. Le plat ainsi servi avait, je le lui reconnais, l’authenticité de la nature sans artifices, mais il lui manquait de la délicatesse, de la douceur, de la légèreté. Le Lalo était cette délicatesse, cette douceur, cette légèreté. Et lorsque, parfois, l’on en mettait, ce n’était jamais que le Lalo à la robe verte, notre village étant au milieu d’une steppe dont les baobabs sont les rois. J’ai grandi bercé par ce Lalo. Enivré par ses senteurs âpres qui n’en cachaient que mieux les beautés essentielles. Ce Lalo fut le Royaume d’enfance. Je n’en ai connu d’autres. Et pourtant, sachant que « Ku dul tukki xamul fu dëk neexé »j’ai voyagé. Mes années à Saint-Louis, Joyau du Nord, Signare de la vallée, Linguère du pays, ne m’ont pas appris à voir ni à reconnaître cet autre Lalo que vous m’évoquez : il faut dire que les couscous que je mangeais au Prytanée Militaire était de fort piètre facture. Veuillez, je vous le prie en retour, m’excuser ces digressions empreintes de nostalgie : c’est que j’ai pour le Lalo vert des amours datées et inoubliables. Il était, au milieu des rudesses du couscous brut, une île de douceur et de repos. Il me tarde cependant de faire l’expérience de ce Lalo qui m’est encore inconnu, et qui semble, malgré votre indécision à choisir (et vous avez raison, le Lalo est un et indivisible) recueillir vos faveurs.

 

Mon ami, je vous avoue que la thèse du Lalo utilisé comme lubrifiant sexuel est plus que tentante : elle est d’une pertinence remarquable ; et ce n’est pas sans une certaine excitation que j’ai reçu votre confidence, dont la teneur m’a éclairé sur un mystère qui a souvent occupé nos esprits hilares lors de nos fréquents attablements. Vous souvenez-vous de cet spécimen exceptionnel que vous connûtes jadis à Nice ? Oui, celui-là même qui, ayant introduit sa chose dans le trou qui ne lui est pas naturellement destiné, n’eut, face aux sursauts indignés de sa partenaire hostile aux fantaisies anales, que ce sublime et imparable mot à opposer : « je me suis trompé » ? Oui, vous vous en souvenez, car vous faillîtes, il y a deux jours encore, régurgiter votre mafé au visage impeccable de ce pauvre M. Faye en riant de cet épisode. Eh bien, figurez-vous qu’il usait de Lalo ce jour-là. La chose est glissante, et glisse si bien, en effet, qu’elle eût vite faite de faire franchir à notre homme les quelques centimètres qui séparent les célestes excavations. Tout s’éclaire enfin, Monsieur.

 

Mon cher ami, le Lalo sera sauvé ou ne serons plus. Comment oserions-nous regarder en face nos mères, si nous traversions cette existence sans n’avoir pas tenté d’exhumer le Lalo des oubliettes infâmes auxquelles les Hommes les jettent sans reconnaissance, sans n’avoir écrit une ligne pour le célébrer ? Je ne sais pour vous, mais moi, je tiens déjà ma plaidoirie pour le Jugement Dernier. Lorsque le Seigneur me demandera ce que j’ai fait de ma vie d’Homme, je lui répondrai que je n’ai pas abandonné le Lalo à l’anonymat. Vous le savez, je goûte peu à l’idée d’engagement dans son acception commune. Mais si je ne devais avoir qu’une cause dans ma vie, ce serait celle-ci. Je sens chez vous la même détermination. Ces dialogues ne resteront pas lettres mortes : ils constituent, à leur manière, une contribution, des prolégomènes à une ère meilleure, où le Lalo sera reconnue à sa juste valeur, à sa juste saveur.

 

Il est temps, Monsieur, que je vous rende la plume et l’encrier. Ce dialogue a déjà, je l’espère, redoré le blason de ce qui en a été le cœur. Il reste du travail, néanmoins. Le mépris qui pesait sur notre affaire est grand. Le dissiper est la tâche d’une vie. Soyez prêt, Monsieur. A la critique. A la polémique. A l’accusation de vanité et de mystification. Le scénario est classique. Vous le connaissez, pour l’avoir plusieurs fois déjà vécu. Il s’agira alors, pour nous, de ne pas céder sur l’essentiel: qu’une civilisation qui oublie son Lalo soit une civilisation atteinte.

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