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Devoir d'inutilité

24 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Si notre époque devait prendre la forme d’une question, celle-ci tiendrait en quatre lettres, quatre malheureuses lettres, innocentes en apparence, mais sous lesquelles se jouent et s’actent des drames, se font et défont des destins, éclatent et se dénouent des tragédies : « A quoi sert ceci ? » Question pragmatique, question lapidaire, question précise. Question qui dicte le sens, ordonne les choses, régit et jauge la valeur des hommes, de leurs actes et de leurs choix. Question, enfin, à laquelle rien ni personne ne doit échapper, sous peine d’être exclu et rejeté dans la marginalité.

 

Ce temps est celui, bien étrange, où l’on est sommé, sans recours possible, d’être utile ; le temps où l’on doit absolument servir à quelque chose ; celui où être, avec toute la charge métaphysique que ce mot peut convoyer, revient à être utile. La valeur des actes humains, ainsi que la valeur même des Hommes, se mesurent à leur utilité au tout social. Celle-ci est devenue l’étalon de l’humanité, de la grandeur, de la bonté, du respectable, mieux, pire, de la dignité. Il faut être utile ou n’être pas : hors de l’utilité, point de Salut possible et point d’humanité. Il en va du milieu professionnel comme du milieu familial, comme de tout autre milieu, du reste : partout et toujours, toute entreprise, toute décision, tout projet est soumis à la rituelle question de passage : « A quoi sert cela ? » Il faut toujours justifier ses actes, les légitimer par l’utilité de leur fin, pour espérer être crédible. L’on en est à un point où tous ces principes extérieurs à celui de l’utilité -au sens de ce qui doit servir immédiatement- tous ces principes extérieurs donc, comme le plaisir, l’envie ou la simple curiosité ne suffisent plus à fonder une action. Ils ne suffisent même plus à fonder une pensée. Car à force d’être soumis à une constante pression, exercée de l’extérieur par un entourage –une famille, un patron, des amis, bref, par la société comme entité- chaque individu en arrive, par habitude, ou rancœur, ou mimétisme, à reproduire à son tour, dans sa propre conscience, la logique dont il est la victime : sommé d’être utile par un tiers, chacun exige en retour de l’autre qu’il fasse de l’utile. Ainsi chacun tyrannise-t-il chacun, et la loi de l’utilité tyrannise-t-elle tout le monde. 

 

Il ne s’agit pas à proprement parler d’utilitarisme, au sens philosophique. En effet, dans l’utilitarisme philosophique, le principe d’utilité, quoique jugeant toujours la pertinence d’un acte à l’utilité de ses conséquences, impliquait toujours une dimension de bonheur collectif. L’utilitarisme commande à l’acte d’être utile, mais utile au sens où il contribue à la construction, à la mise en place, à l’élaboration d’un bonheur dont le plus grand nombre profiterait. Cette idée d’un bonheur mis en perspective fait que l’utilitarisme, quoique très pragmatique, peut souffrir que le résultat ne soit pas immédiat, pourvu simplement qu’il ne soit pas nul. En d’autres  termes, à partir du moment où l’acte participe au devenir d’un bonheur collectif, il est utile. La notion de temps n’entre pas en jeu. Et c’est là que se situe la principale différence du principe d’utilité philosophique de celui qui commande cette époque, et que cette époque commande : dans nos sociétés, l’utilité doit être immédiate. Elle peut viser au bonheur –pas toujours collectif- mais à un bonheur immédiat. Aujourd’hui, l’utilité n’a que faire d’un bonheur lointain et hypothétique, elle n’a que faire d’un bonheur construit, promis : elle veut le bonheur hic et nunc.  Dans l’utilitarisme philosophique, l’acte est jugé à sa conséquence –ce qu’il fait en vue d’un bonheur collectif ; dans l’utilitarisme actuel, il est jugé à sa fin, et à sa fin immédiate. L’essentiel de nos jours n’est pas de promettre l’utilité dans un avenir plus ou moins proche, mais de produire dans et pour l’immédiat présent.

 

Produire. Le mot est lâché : cette époque est celle d’un productivisme outrancier, et érigé en loi. C’est l’époque où il ne fait pas bon ne pas servir à quelque chose. Qui accuser ? Le capitalisme ? La mondialisation ? Le libéralisme ? Tout cela à la fois, c’est-à-dire ce que l’on désigne souvent sous le vague nom du « système » ? Je ne sais vraiment, et cela m’importe peu, finalement. Qu’il faille être utile et faire utile, pourquoi pas, après tout ? Un réalisme élémentaire, en ces temps cruels, féroces, de sélection, en ce monde de requins, commande de ne pas trop verser dans cet idéalisme niais, proche de la posture, voire de l’imposture, où l’on refuserait systématiquement de se mêler au système. Cela est de la bêtise. Le système, moi, je l’attaque, le dénigre, le ronge dès que je peux, mais de l’intérieur ; car je ne puis nier que j’en fais partie, que je le sers et qu’il me sert, et que parfois, il m’assure quelques avantages. Ainsi va le monde : à coup d’hypocrisies assumées et partagées. Mais l’hypocrisie même a ses hiérarchies : il en est qui l’ont dans le sang ; et d’autres qui se l’injectent peu à peu, par nécessité. Inutiles, chères consciences morales, chers aboyeurs, chères polices humanistes, droit-de-lhommistes, vous autres qui ne fautez jamais et qui réuississez le tour de force d'être moralement immaculés, de vous indigner : vous êtes pires que moi.  Le monde est ce qu’il est : peu de chose ; et il ne s’agit plus pour moi, pardon grand Karl, de m’échiner à le transformer, mais de connaître ceux qui l’habitent : les Hommes.  Voilà qui est dit.

 

En fait, pour revenir à mon histoire, ce qui me gêne dans le devoir d’utilité, c’est son caractère absolu, c’est lorsqu’il devient un despotisme moderne et nouveau. C’est lorsqu’il ne laisse plus de place à l’inutilité. Or, c’est ma conviction profonde, il y a une dimension inutile dont tout homme doit avoir soif : celle du Beau. A son fondement, l’Art n’a de principe et de fin que le Beau, qui est inutile, et qui est donc absolument nécessaire à l’Homme harassé par les exigences de la production. L’on peut lui faire porter ou défendre des causes par la suite, mais où chercher sa vocation originelle ailleurs que dans le seul plaisir esthétique ? Il faut de l’inutilité. Ne serait-ce que quelques minutes par jour. Refuser d’être utile tout le temps, c’est pour l’Homme s’assurer la Liberté : celle de créer, de contempler, de se perdre sans remords dans les joies de la beauté. Libertés nécessaires, libertés indispensables.  Etre inutile, oser vouloir être inutile, se dresser contre l’exigence d’utilité immédiate, oser répondre « à rien » lorsque l’on demande à quoi sert ce que l’on fait, et rire de, et moquer, et mépriser superbement ceux voudront précisément vous mépriser, être fier de cette inutilité bienheureuse, quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, qu’importe, mais l’être ! Voilà l’affaire. Le désir d’inutilité fait partie des quelques vrais héroïsmes encore possibles.

 

Baudelaire, le grand Baudelaire, réclamait que l’on ajoutât aux Droits de l’Homme deux autres, fondamentaux: celui de s’en aller, et celui de se contredire ; je n’en veux qu’un : celui d’être inutile non-utile me semble même plus juste- et vain.   

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