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Deux mots et quelques autres sur la France...

9 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

      La France parle beaucoup. 

     Lorsque je retournerai chez moi, c'est ce que je répondrai si l'on me demande -et cela ne manquera pas d'arriver, mon sentiment sur ce pays que bientôt deux années passées sur son sol m'auront appris à connaître quelque peu, et même à en prévoir parfois les réactions sans pour autant les comprendre toujours. 

     La France parle beaucoup, donc. C'est qu'elle débat beaucoup. C'est peut-être qu'elle est, d'abord, et eu égard à ces nombreux débats, une démocratie. Je ne suis pas très au vent de tout ce qui se passe dans les autres nations, d'Europe notamment, mais je crois ne pas me tromper en disant qu'il y a peu de pays, en effet, où l'on peut voir un nombre si élevé de discussions et débats étalés dans le champ public, toujours avec cette même intensité médiatique si caractéristique; toujours avec le même degré, en apparence du moins, d'importance; toujours avec cette même ferveur (cette fièvre?) pour les mots et l'argumentation; jamais, enfin, sans le moindre signe de désintérêt de la part de quelque acteur que ce soit -c'est-à-dire presque tout le monde- du débat. Cocorico: bienvenue au pays où quasiment tout le monde parle, et où l'on parle à peu près de tout. Qu'on le veuille ou non, par l'importance même du nombre de ces débats, ce pays est bien une démocratie. Mais qu'on le veuille ou non, par l'inanité même de certains de ces débats, la France est aussi une démocratie aveugle. Elle veut tout voir et finit par ne plus rien distinguer. L'importance de ses débats, en nombre, ne garantit pas toujours leur richesse, en qualité et en apports significatifs. Voici une démocratie qui tâtonne beaucoup, ne choisit pas toujours les débats essentiels, effleure les questions de fond, choisit de tout choisir, parle autant de la bonne graine que de l'ivraie. La France est une démocratie lourde et massive. Peut-être est-ce là qui fait sa singulatité et sa force. Mais je sais aussi que c'est là, et cela, j'en suis certain, ce qui la retarde parfois. Le pays d'où je viens, une ancienne de ses colonies, lui ressemble étrangement sur ce point. Que la discussion libre et égale, le dialogue et le débat permanents soient des signes de démocratie, tout cela est vrai et ne saurait faire l'objet d'aucune critique; mais que la revendication presque frénétique de la démocratie nécessite que l'on érige le moindre fait en débat national, souvent houleux, truffé d'attaques ad hominem et autres mesquineries, cela, par contre, est moins honorable et moins vrai. Est-ce être démocrate que de parler de tout? La France, qui répond souvent, pourrait dire oui. Cocorico: bienvenue dans ce "pays-basse-cour", où des coqs tricolores, ceux à crêtes, ceux qui ont perdu la leur, ceux qui n'en ont jamais eues, s'affrontent à coups de becs et de logorrhées d'autant plus amusantes qu'elles sont oubliées très vite, remplacées par d'autres qui subiront un sort fatalement similaire. 

    La France parle beaucoup. C'est aussi, c'est surtout, qu'elle est un pays de polémiques. Ca en devient banal, risible, navrant, pathétique. Aux vociférations indignées, désespérées, nostalgiques, mélancoliques, d'une France-centre-de -l'univers d'un Eric Zemmour, à ses provocations et dérapages quasi-hebdomadaires sur tel sujet, aussi hebdomadaire, de débat, viennent en écho les échanges quotidiens de piques entre l'U.M.P. et le P.S., entre le P.S. et le P.S., entre droite et gauche, entre gauche et gauche, avant qu'une salve de commentaires, d'émissions, de plateaux, d'interviews, de reportages, d'avis d'experts, ne vienne clore le ballet. C'est ainsi presque chaque jour. Si seulement tout cela se faisait avec classe et panache, l'on pourrait au moins atténuer la misère par l'élégance du mot. Mais non. Il n'y a ni classe ni panache. Au détour d'un débat, l'on y égratigne un homme, dont les idées passent à la trappe. Et puis l'on continue. Et hors de la politique, du social, je ne vous parlerai pas des petites batailles rangées que l'on voit souvent, par exemple, dans un milieu aussi féroce que le milieu littéraire, à propos de tel ou tel auteur, phrase, livre, prix littéraire. Eternelles, ces batailles, celles sur Céline (génie ou salaud? A inclure ou non dans les Célébrations nationales?), éphémères, celles sur Rimbaud (Lui ou pas lui sur la photo?), barbantes, celles sur Houellebecq (Goncourt immanquable ou pas?)- et tout le reste, qui donne le tournis. Polémique des polémiques, et tout est polémique. Le débat est ainsi fécond, peut-on me rétorquer. Je suis d'accord: il accouche de beaucoup de souris. Ritournelle du même. 

    Depuis que je suis là, il y a eu beaucoup de débats. Oh Dieu, que oui! beaucoup: le débat sur l'identité nationale, sur les retraites, sur le port de la burqa, sur Jean-Pierre Treibert (si,si,  je vous jure que j'en ai entendus sur des plateaux "sérieux"), sur l'Equipe de France de football (de Knysna aux quotas en passant par Domenech), sur la laïcité, sur Stéphane Hessel, sur le Médiator, sur la sécurité, sur la fessée (!), et sur ceci, et sur cela... Sur tout. Je peux vous dire qu'au bout d'un certain temps, un événement qui, en "temps normal", aurait paru important, même essentiel, passe désormais presque inaperçu, noyé par et dans la vague des polémiques, traité, classé, oublié. Bien sûr, je ne dis pas que tous les français sont ainsi, mais un minimum d'honnêteté suffit à faire voir, même aux plus chauvins d'entre eux, que la France n'a pas son pareil pour parler de tout et, souvent, pas toujours heureusement, de rien. C'est un caractère très général, qui frappe tout de suite par sa récurrence. Au début, ça intéresse; ensuite ça agace, d'abord légèrement puis franchement; après ça laisse indifférent; et enfin ça fait rire et ricaner.  

     Je parle beaucoup. C'est vrai. Mais pas autant que la France. 

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M.M.S. 16/05/2011 20:50


Ah ce Paul! Non content de m'avoir bien fait marrer pendant le concours, il se permet en plus d'avoir de l'humour... Féroce. Il me nargue. Mais sur ce coup-ci, il a pas tort. Je crois que cela vaut
d'ailleurs pour tous les pays... Le nôtre, ma foi...


Sheik Ahmadu 15/05/2011 01:11


"Peut-être la France est-elle le seul pays où le ridicule ait joué un rôle historique."
Je me rappelle alors des mots de Paul Valery...


M.M.S. 12/05/2011 13:05


Si, bien sûr, d'où le paradoxe, qui n'est qu'apparent. Nous, blogueurs du Dimanche, commentons par exemple beaucoup, mais ne sommes-nous pas plus libres, autant dans la façon de choisir nos sujets
que dans celle, décalée souvent, de les traiter?


Pascale 11/05/2011 18:29


Commenter, n'est-ce pas s'exprimer ? Caramba !


M.M.S. 11/05/2011 14:53


C'est bien là le danger: que la parole devienne une tyrannie, et que l'on se sente obligé de parler de tout... Attention à ne pas se noyer dans une mer de mots... ^^
Amicalement!