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Des larmes au rire...

17 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

     Je reviens plus tôt que prévu : Montaigne m’ennuyait, alors… Alors je vais parler de moi, pour changer.

     Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me vois toujours avec une haute conception de la justice. Enfant, je me souviens que j’étais déjà épris de cette grande idée, englué dans ce bourbier où je barbotais néanmoins gaiement, fièrement, engagé, enragé, furieusement sérieux, et avec au cœur, ce sentiment d’avoir forcément raison et de faire le bien, et qui était d’autant plus candide que mes révoltes face à l’injustice étaient sincères, voire pathétiques. Certains soirs, quand dans la journée, j’avais vu sans pouvoir rien y faire des scènes injustes à mon esprit veule, alors que mes frères dormaient à côté, je pleurais en silence, longuement, étouffant le bruit de mes sanglots avec l’oreiller. Au réveil, j’avais mal à la tête et de la morve séchée au nez. Et sous la douche que je prenais maintenant tout seul comme un grand, ayant avec force génie caché à ma mère mes yeux bouffis et injectés de rouge, j’étais fier d’avoir pleuré. J’appelais pompeusement cela, dans ces espèces d’élans lyriques et grandiloquents que j’avais déjà dès mon enfance, et dont j’ai encore du mal à me débarrasser (à ma grande honte), « les larmes de la Justice. » Avouez que la formule est belle, surtout sortie de la tête d’un môme de huit ans à peine. Ainsi, par mes larmes authentiques, je croyais abolir le désordre et le Mal présents en ce monde, pleurant toujours plus pour ceux que l’injustice avait frappés, et que moi, humble héros de l’ombre, n’avais pu sauver. Ainsi, je gagnais toujours ; laborieux parfois, certes, trichant quelque peu sans le savoir, certes, mais vainqueur. C’était l’essentiel. Ce fut sans doute au cours d’une de ces nuits que, étonné d’être si souvent seul dans cette croisade noble contre le Mal, je me demandai pour la première fois où était et ce que faisait cet Allié surpuissant dont on m’avait tant parlé, bien que je ne comprisse alors rien de ce qu’on me disait à son propos, (y comprends-je encore vraiment grand-chose?) : Dieu. Mais c’est là une autre question.

     Ma soif de justice, inextinguible, était en plus décuplée par les lectures que j’avais, les dessins animés que je regardais, les grandes personnes que je voyais au quotidien. D’Artagnan, Mickey, Donald (oui, c’est un défenseur éclatant de la justice, ce canard !), Zorro, Sherlock Holmes, Robin des Bois, pour ne citer que ceux-là, devinrent mes héros. Et puis il y avait le Juste ultime, la personne qui, à mes yeux, était la personnification de la justice et du courage : mon père. Maman, elle, était l’allégorie de la Douceur. J’ai grandi mon horizon oblitéré par l’Idéal.

     Aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup changé. S’il est vrai que seuls les imbéciles ne changent pas –quel est l’imbécile qui a commis cette pensée imbécile ?-, alors je suis le plus illustre imbécile que la terre ait jamais enfanté. Et le pire, c’est que j’en suis fier. Très fier. C’est ainsi. Un imbécile, ça pense comme ça. Je crois toujours en la Justice. Les sept années passées quelque part dans une région au nord de mon pays, dans un internat militaire, entouré de quelques centaines de jeunes, parmi lesquels quelques cons, qui sont ma seconde famille, et auxquels je suis lié à vie, n’y auront rien changé. Les quelques vains honneurs et distinctions ramassés çà et là n’y auront rien changé. Ma découverte des femmes, avec tout le lot de plaisir et de misère mêlés qu’elles apportent n’y aura rien changé. La France n’y aura rien changé, malgré tout ses efforts. Je suis têtu : je crois encore en la Justice. Ne me demandez pas de vous dire ce que j’entends par Justice, justement. Je ne saurai le faire. C’est, je l’ai dit, une grande idée, une entité, une Idée. J’essaie : la Justice, c’est quand les Hommes sont heureux dignement, avec tout ce que ces notions, bonheur et dignité, impliquent. C’est à peu près ainsi que je vois les choses. Je suis d’accord avec vous : avec les années, je n’ai rien perdu de mon ingénuité. Cela me conduira à ma mort, j’en suis certain. C’est la seule prophétie exacte sur mon existence dont je sois capable. Je mourrai de naïveté, et sans doute dans des circonstances que je croirai héroïques mais qui seront en réalité honteuses. J’ai décidé que les dernières paroles que je lancerai seront celles de Paul Léautaud sur son lit de mort : « Et maintenant, foutez-moi la paix ! ». En attendant ce jour béni où il pleuvra des fleurs, ce jour où je foutrai la paix au monde autant qu’elle me fichera la mienne, j’ai décidé de rester ainsi : un imbécile qui ne change pas, excusez du pléonasme. Depuis mon enfance, je crois en la Justice.  

     Mais entre temps, j’ai découvert la lucidité. La différence fondamentale entre ma jeunesse et le temps présent, c’est que j’ai appris à perdre contre le monde, contre les Hommes, contre le Mal, contre l’Injustice, sans m’en indigner, sans verser « les larmes de la Justice ». Maintenant, je ne pleure plus la nuit. D’ailleurs, je ne dors plus avec un oreiller. Je noie désormais mon impuissance dans le rire (oui, voilà enfin l’explication du titre de ce billet). Enfant, une fureur guerrière et une volonté inébranlable de gagner m’assuraient toujours la victoire contre ce monde et ses injustices. Mes larmes, ultima ratio regum, étaient mes armes invincibles. Contre l’injustice, l’enfant que j’étais gagnait toujours, inévitablement. Aujourd’hui, je sais que l’on perd souvent contre elle. Trop souvent. Presque toujours. La fureur reste intacte, comme l’envie de vaincre, mais je sais aujourd’hui que je ne puis rien faire au-delà de ce qu’atteignent et peuvent atteindre mes petites et insignifiantes capacités. La volonté et l’intention, la rage et les larmes, m’étant apparues peu à peu comme fatalement insuffisantes et faibles, voire dépourvues de sens, il ne me reste que l’humilité, la lucidité, la patience et l’ironie contre toute cette saleté au milieu de laquelle j’ai néanmoins appris à vivre, et que je participe parfois à augmenter, n’étant point un dieu. Il faut savoir perdre contre l’injustice, c’est le seul moyen de continuer à la défier du haut de son petit être.

     Je vais vous avouer un petit secret : depuis que j’ai croisé la lucidité, j’ai perdu tous mes combats contre l’injustice. Mais, clochard céleste et heureux con, je ne peux m’empêcher de continuer à me débattre, et de nourrir une foi de plus en plus forte dans la Justice. Et ce sera ainsi jusqu’à ce que je m’effondre, épuisé.

     J’espère qu’après la mort, que ce soit en Enfer, au Paradis, ou juste sous terre, il y a une assurance pour les individus comme moi. Je n’y crois hélas pas trop. Heureusement. Car ce n’est pas en pensant à la pause que j’enchaîne les rounds, et en sachant que j’en prendrai toujours aussi plein la gueule.  

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M.M.S. 04/05/2011 11:35


En ce qui me concerne, je n'ai pas trop le choix: c'est soit la subir, ou voir sans rien faire d'autres la subir, soit la combattre, pas comme un héros, mais juste parce que je ne supporte pas
cela. Le parti est vite pris... J'ai souri quand j'ai lu "prêcher". Cela fait: "répandre la bonne parole". Pas mal, mais il y a sans doute mieux: agir, même dans son petit coin. C'est ce que
j'essaie de faire.
Merci beaucoup de ton passage et de la lecture. Et à bientôt, j'espère...


aziz 03/05/2011 23:09


bien heureux de constater qu'il reste en ce bas-monde des personnes comme toi, obnubilées par cette soif de vaincre l'injustice qui ne cesse e croitre. D'ailleurs je ne cesserai à partir
d'aujourd'hui de suivre tes "papiers". Continue de "précher", tes paroles feront tache d'huile !!!


M.M.S. 19/04/2011 04:09


Merci beaucoup, Loïc, de votre passage, et de la lecture... A vrai dire, je n'ai pas trop le choix, comme tout un chacun d'ailleurs: c'est refuser de renoncer, ou être écrasé. Le choix est vite
fait... Et quant à Montaigne, il m'endort plus qu'autre chose, je puis vous l'assurer =)
Encore merci et à bientôt, j'espère!


Loïc 17/04/2011 20:46


J'ai été touché par votre article, par cette sincérité, par cette foi en la justice, pas ce sens aigu du "non-renoncement", par votre courage et par votre style, mais cela doit être à force de lire
Montaigne.