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De l'immodestie d'écrire.

13 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Qu’elles l’assument ou s’en défendent, toutes les personnes qui prétendent écrire de façon manifeste, de l’écrivain reconnu au chroniqueur en passant par le tenancier de quelque obscur blog, sont fatalement immodestes. Non pas qu’elles le soient intrinsèquement : quoique ce trait de caractère pût être originellement lié à leur personnalité, il est surtout ici, dans le cas précis de ces individus, lié à la nature même de l’acte d’écrire –comprenez : d’écrire en vue d’être lu, d’écrire publiquement, à la vue de tous. L’écriture, en soi, sans même qu’on songeât à la porter sur le champ public, me semble déjà être la manifestation, certes tacite et contenue, d’un certain ego fort et d’un certain orgueil, mais publier ! Ecrire pour publier ! Cela est essentiellement immodeste, et implique toujours, au fond, de la prétention. Il y a une dimension sinon d’arrogance, au moins de vanité qui est inhérente à l’acte même d’écrire, qu’il recèle en son cœur, et qui est la condition non seulement de son existence, mais bien souvent aussi celle de sa valeur.

 

Je ne vois en effet nulle part ailleurs qu’en l’immodestie le principe qui peut justifier que l’on montre ce que l’on a produit. Publier, partager donc une expérience, une pensée, une opinion que l’on a mûries d’abord, bâties ensuite dans la solitude et l’intimité de son cœur, implique toujours que l’on ait quelque chose à dire, à montrer, à suggérer aux autres. Et ce quelque chose, qu’on l’élève à la vérité la plus absolue, fruit d’une certitude, ou, qu’au contraire, on le ceigne du relativisme d’une opinion donnée parmi tant d’autres, reste en tout cas un postulat, que l’on juge digne d’être publié, et que l’on publie, et que l’on soumet à la lecture et au regard d’autrui. Que l’on ne me parle point d’intentions, ou de motivations : ces choses n’y changent rien. On peut bien écrire en ayant dans l’idée d’aider ses lecteurs comme on peut le faire pour les divertir ; on peut parfaitement écrire pour mettre en garde, critiquer, analyser, par pur plaisir, ou même pour seoir à l’inutilité la plus totale. On peut encore écrire juste pour la beauté des phrases et l’amour de l’esthétisme. On peut écrire pour mille autres raisons, et mille autres motivations, qui diffèrent selon les hommes de plume et le regard qu’ils jettent sur cet acte. Mais l’écriture n’a que faire de l’intention : une fois qu’elle est portée à l’appréciation des autres, dès qu’elle devient publique, elle devient souveraine et indépendante, gagne une autre vie, devient discours que l’on impose presque aux autres (de lire), se pose essentiellement comme acte d’orgueil, comme immodestie pure, et ce, que son auteur le veuille ou non, l’eût souhaité ou pas.

 

Je ne crois pas en la modestie de l’écriture. Je ne crois pas en la modestie, tout simplement : je lui préfère l’humilité. Mais cela est une autre question, j’y reviendrai un de ces jours. Pour pouvoir, ne serait-ce quelques minutes, se plonger dans un univers de mots qu’on essaie, comme Dieu, d’ordonner, et dont on tente de faire une harmonie ; pour pouvoir se situer impunément dans la marge de l’humanité, afin de l’observer, la disséquer, la peindre ; pour pouvoir parfois faire du monde extérieur et des autres des objets, pour pouvoir créer entre eux et soi une distance ; pour pouvoir réduire le monde à un moyen, pour pouvoir s’arroger souverainement le droit de l’aimer, de le détester, de le chérir ou de le mépriser ; pour être capable, dans la solitude la plus absolue et la plus souhaitée, de porter sur lui un regard –quel qu’il soit-, il faut plus que du courage : il faut de l’égoïsme, que l’on aboutit en vanité en livrant aux autres l’opinion que l’on a d’eux. C’est l’écriture qui veut cela : elle est un acte de création, solitaire par essence, toujours empreint de prétention, flattant immanquablement l’ego lorsqu’il est achevé.   

 

Après l’avoir longtemps refusé, j’ai enfin accepté, parce que j’écrivais, et publiais sur ce blog, et donnait mon avis, et jugeais, que je pouvais être un personnage assez immodeste, narcissique à certains égards, volontiers prétentieux, ayant le mépris aussi facile que l’admiration sélective et l’affinité élective, sans pour autant être détestable, loin de là. C’est ainsi, je le revendique désormais. Il me semble que lorsqu’on a la prétention d’écrire, il faut avoir aussi celle d’être immodeste. Mais de cette immodestie que commandent la soif d’absolu et la tyrannie de l’exigence littéraire. Dernière chose : je n’écris évidemment pas avec mes sentiments. Ce serait le meilleur moyen de tomber dans l’écriture la plus tiède et la plus pathétique qui soit, apanage exclusif –qu’il le reste- des plumitifs. J’écris avec mon esprit, et peut-être aussi avec un cœur, un cœur froid. Ce que l’on appelle d’habitude la sensibilité en parlant de l’écriture n’est chez moi rien de plus que l’effort pour unir dans une virgule l’élégance du signe et l’émotion qu’elle introduit dans l’écriture en ce moment précis.

 

Je suis immodeste et assez inhumain –mais oui, si vous saviez combien de fois je vous ai tous tués en mots- quand j’écris. Et c’est bien.

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Véronique 05/06/2016 15:33

Bonjour,
après vous avoir rencontré hier à Aix-les-Bains je peux dire que vous n'êtes ni immodeste, ni inhumain ! Merci pour votre disponibilité et pour ces échanges très riches autour de votre roman "Terre ceinte", un vrai bonheur !