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Considérations sur la lutte contre la bêtise.

27 Mai 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

C’est en écoutant hier « L’air de la bêtise » de Jacques Brel qu’un sentiment de profonde lassitude m’a saisi. Non que le poème fût lassant: bien au contraire, son ironie, son altière majesté, sa légèreté me faisaient entrevoir, l’air de rien, en riant, l’épouvantable châtiment qui condamne chaque homme à vivre  parmi la bêtise de ses semblables, et à y participer parfois. La chose m’apparut dans toute sa hideur ; je me rendis compte, avec cette commotion brutale que les vérités pourtant simples et évidentes déclenchent toujours chez les êtres sensibles -dont je suis, évidemment, que la bêtise était banale, qu’elle était médiocre, qu’elle était immense, et surtout, et c’est cela qui m’acheva, qu’elle était quotidienne. Affreusement quotidienne. J’eus soixante-douze ans en un éclair. En quatre minutes, à vrai dire. Là d’ailleurs est le génie des grands poètes, qui seuls peuvent faire tenir le monde entier dans quelques mots. Et il me vint alors l’envie, soudaine et puissante, d’être indifférent au monde et à ses problèmes, aux hommes et à leurs luttes. Je désirai, tout simplement, dans la minute même et à jamais, me retirer sur quelque pilastre, quelque promontoire, quelque pinacle, quelque colonne, enfin, quelque hauteur d’où, les surplombant, j’eusse pu jeter sur la rage, la fureur et la bêtise humaines, superbe, un regard froid et méprisant.

 

La bêtise.  

 

Que ce mot est grand, bêtise ! On la vit, on la voit chaque jour. On la supporte. On la subit. Elle nous accable. L’on est avec elle dans des rapports complexes, qui se déclinent en cycles, en périodes. Que voici.  

 

Par révolte, on la combat d’abord. C’est l’heure enflammée de la pensée qui point et des emportements propres à la jeunesse, emportements faits d’indignations, de luttes, de refus radicaux, de tyrannique intransigeance. C’est le temps où ce mot –engagement- nous séduit. Et l’on s’engage donc. La haine de la bêtise est, en ces temps, proportionnelle à l’énergie inépuisable qui pousse à la combattre sans ménagements, et de front. Ce qui peut être dangereux : la bêtise étant contagieuse, l’affronter frontalement, brutalement, revient à s’exposer à son aura. Ainsi la révolte candide contre la bêtise tourne-t-elle parfois, souvent même, à une autre forme de bêtise que le sentiment qu’elle est commise précisément au nom de l’anti-bêtise empêche, aux yeux de ses jeunes et exaltés auteurs, de considérer comme telle. Cette époque est celle de l’idéalisme irréfléchi –donc dangereux. C’est celle où l’on découvre, ébloui, Sartre, Camus, Césaire. Où on les cite tous trois sans rien comprendre de ce qu’ils disent vraiment. L’on prend la bêtise à bras le corps. L’on prend le taureau par les cornes. Sauf que ce taureau-là, l’on s’en rend vite compte, est fort. Très fort. La bêtise, malgré l’énergie juvénile que l’on déploie à la chasser, est toujours là. Elle persiste, infatigable. L’on fatigue. On la regarde chez nos semblables. Elle y est plus présente que jamais. Elle enfle et semble invulnérable.  Et alors, larmes aux yeux, morve au nez, avec un goût de cendre dans la bouche et un sentiment d’incompréhension à l’esprit, l’on perd. La bêtise gagne toujours contre ceux qui se révoltent contre elle de façon brutale. Mais si l’on perd, l’on ne se résigne pas. Pas encore, du moins. L’orgueil, ainsi que les hoquets d’une volonté atteinte mais courageuse, poussent encore à se battre. Mais à l’optimisme euphorique des premiers combats, succède l’amère lucidité qui pousse à se demander parfois, même furtivement, si cela en vaut vraiment la peine. La désillusion est à l’horizon. Les convictions, même si elles ressurgissent ponctuellement dans tout leur éclat, à la faveur de quelque bataille gagnée, s’émoussent dans leur ordre général. La bêtise est endurante : elle gagne toujours aux poings, elle vous a à l’usure.

 

Par désenchantement et par désespoir, l’on en rit ensuite. C’est un rire jaune, bref et sans âme, empreint de l’aigre saveur de l’impuissance. A la lucidité amère qui supportait les derniers  combats et leur insufflait encore de l’envie, s’est substitué une forme de cynisme désabusé, qui fait que, n’étant capable ni de se détourner de la bêtise et de  lui être indifférent ni d’en venir à bout, l’on se tient devant elle, dans la ridicule posture du fasciné qui n’assume pas sa fascination, et l’on rit. Les souvenirs de l’époque, qui semble remonter à des siècles, où l’on était en mesure de se dresser devant la bêtise non comme spectateur mais bien comme adversaire, ressurgissent douloureusement à l’esprit nostalgique et vaincu. L’on constate le règne sans partage de la bêtise. Tout simplement. L’on feint de nous en amuser. Il est vrai que la bêtise a quelque chose d’amusant, mais simplement quand l’on est capable de voir vraiment cette dimension-là, et de ne pas seulement feindre de la voir. Là, on feint. On force. Le cynisme devient alors une ligne de conduite. Sous couvert de l’indifférence, l’on abdique silencieusement, et tristement. L’on commence à réellement comprendre Sartre, Camus, Césaire. Mais l’on manque de forces mentales, morales, physiques pour appliquer leur pensée. L’on préfère se taire et continuer à rire de ce rire, le sien propre, dont on entend qu’il sonne faux. Un certain raisonnement, mélange de désespoir et d’impuissance, conduit alors à penser avec certitude que le combat n’en vaut pas la peine, que la bêtise est infaillible. Il peut même y avoir la tentation de la bêtise. Celle de la commettre sans vergogne, et de se fondre ainsi dans la masse, où l’on s’épargnera toute forme de pensée critique. La bêtise, c’est reposant. L’on jette alors sur son passé engagé un regard tendre et empli de pitié à la fois. L’on est tiraillé. To bête or not to bête ?

 

Après, par intelligence, on la combat en riant. C’est l’époque de la vraie lucidité, faite de sérénité et de légèreté face à la bêtise des autres –et, accessoirement, face à la sienne propre. Les expériences passées constituent un creuset où se s’est forgée, lentement, une pensée de la bêtise. Face aux Hommes et à leur bêtise, l’on est devenu mature. L’on accorde à la bêtise qu’elle soit consubstantielle au monde, mais l’on refuse qu’elle y règne. L’on change d’ambition : de chasser la bêtise, l’on passe au dessein de vouloir la réduire autant qu’on le peut. L’on change d’échelle : de se battre contre la bêtise dans l’arène du monde, l’on passe à l’affronter sur un terrain plus modeste, dans un petit cercle de connaissances. L’on change même de moyens et de méthode : à l’affrontement frontal, l’on préfère la ruse. L’on ne prend plus le taureau par les cornes : on l’évite et essaie de l’épuiser. D’aucuns, les jeunes exaltés qui se battent par révolte pure, vous accusent alors de compromissions, d’indulgence, de lâcheté, de mollesse. Il faut être indulgent à leur égard. Dans leur élan, ils oublient que toute lutte est perdue qui n’est pas menée intelligemment et avec finesse. Il faut ruser avec la bêtise, et la rejoindre à son propre jeu : c’est à l’usure, qu’il faut l’avoir. L’on grappille chaque point, savoure chaque victoire, accuse tous les coups. Et surtout, l’on apprend à perdre et de ne pas s’en vouloir. L’adversaire est un colosse. L’on sait que la lutte sera dure, longue, éternelle. Mais l’on accepte. L’on en revient à l’idéalisme. Mais à un idéalisme réfléchi. Un idéalisme de la lucidité. Cette époque est celle d’un autre rire. Mais celui-là est long et clair. Il s’est départi de l’aigreur de l’impuissance pour revêtir la légèreté de l’amusement et de l’ironie. L’on sait désormais, en même temps qu’on la combat sans ménagements, rire franchement de la bêtise. Elle nous fascine mais ne nous ensorcelle pas. L’on sait s’en détacher. L’on a parfaitement compris Sartre, Camus, Césaire. L’on a compris que contre la bêtise, rien ne vaut le courage dans la patience et la raillerie dénuée de tout cynisme, de tout agacement. L’on sait que la seule manière de vaincre la bêtise est de n’être pas impatient –même si c’est très difficile de garder patience contre elle. Sans intelligence et sans rire, la haine de la bêtise est une bêtise.

 

Oui, il y a tout cela. Mais parfois, parfois seulement, par coquetterie pure, l’on arrive à être indifférent à la bêtise. Non par désespoir. Non par cynisme. Non par intelligence. Même pas par lâcheté. Juste par une coquetterie de l’esprit, qui fait que toutes ces valeurs se perdent dans le vent. Par dandysme. Par talent. Par génie. Et l’on plane au-dessus du monde, indifférent à ses orages de bêtise, insensible à ses manifestations, hors du temps, paresseux, vaniteux, fat, affreusement et sublimement coquet. Le détachement. C’est à mes yeux la plus belle victoire contre la bêtise. Elle la relègue au rang d’insignifiance. Mais ça ne dure pas, ça ne devrait d’ailleurs durer, pour le salut des Hommes abrutis et qu’il faut tenter de sauver. J’ai failli, ô prétentieux et vain, ressentir cela hier, pendant quelques minutes. C’était beau. J’étais heureux.

 

Puis, comme toujours, la bêtise est revenue à la charge, autour de moi, partout. Et j’ai vu Gouye-gui et Ama Baldé se battre rageusement sur un plateau de télévision, anticipant leur vrai affrontement, sous les commentaires idiots de « Aladji » Bécaye Mbaye. Pour la petite histoire de la bêtise, c’est Gouye-gui qui a été terrassé. Sur un fauteuil rouge.     

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Lyncx 29/05/2012 04:20

Le mobile n'étant pas toujours adéquat pour l'écriture, re-voici le commentaire:

Chaque stade que tu décris ici s'accompagne plus ou moins d'une nouvelle acception de la bêtise. À celle franche, évidente et brute contre laquelle gesticulée la première forme de lutte, succède
celle plus insidieuse, cynique et travestie que ciblent les dernières formes de postures. Ainsi, à chaque stade de la maturation de l'esprit, correspond la découverte d'une nouvelle facette de
cette bêtise, et de toute autre caractéristique humaine, d'ailleurs. Selon moi, nous n'apprenons plus exclusivement à la combattre de front, la moquer, la railler ou à l'ignorer, mais
successivement et cumulativement à la combattre par tous ces biais. Car user d'ironie contre un être aussi massivement atteint que l'homme à la crête jaune est aussi improductif que l'eau sur le
beurre, elle glisse sans l'atteindre.

Ton argumentaire a toujours autant de style :)

Mbougar 29/05/2012 18:08



Tu éclaires ce que j'essaie laborieusement de dire! La troisième étape, en effet, semble être un mélange des formes de postures déjà expérimentées... Au fond, qu'est donc l'intelligence, sinon un
subtil dosage de révolte, de finesse, d'abnégation et de rationalité? Il est vrai que l'ironie à elle seule ne saurait se constituer comme remède contre l'homme bête, car l'homme bête ne comprend
même pas la finesse de l'ironie, cela me paraît évident... Mais je crois cependant que sur cette terre, en toute chose, et a fortiori dans la lutte contre la bêtise, il faut s'armer d'ironie sous
peine de perdre patience et de devenir fou. Comme disait l'autre, "je m'empresse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer..." =) 


Merci pour ton attention, et tes commentaires si pertinents et clairs! 


PS: j'adore l'image de l'eau sur le beurre! ^^ A bientôt!



Lyncx 29/05/2012 04:10

Chaque stade que tu décris ici s'accompagne plus ou moins d'une nouvelle acception de la bêtise. À celle franche, évidente et brute contre laquelle gesticulée la première forme de lutte, succède
celle plus insidieuse, cynique et travestie dire cible mess dernières formes de postures. Ainsi, à chaque stade de la maturation de l'esprit, correspond une découverte d'une nouvelle facette de
cette bêtise, et de toute autre caractéristique humaine, d'ailleurs. Selon moi, nous n'apprenons plus exclusivement à la combattre de front, la moquer, la railler Ou l'ignorer, mais successivement
et cumulativement à la combattre par tous ces biais.

Ton argumentaire a toujours autant de style :)