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Ce matin, dès l'Aube...

29 Décembre 2010 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

     Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Je l'ai passée à essayer d'écrire quelque chose qui soit potable. En vain. Qui a dit que la nuit portait conseil? Finalement, pour me sauver, il a fallu que l'aube arrivât. L'aube, l'aurore, le petit matin... On l'appelle comme l'on veut. Il reste que c'est quelque chose. Cela vaut le détour, et je ne regrette pas cette nuit blanche. J'ai ouvert ma fenêtre, et je me suis assis devant elle. Le vent frais du petit matin, ma vue sur Compiègne émergeant des langueurs nocturnes et, évidemment, le café serré que je sirotais alors ont fait le reste. Même les ronflements ignobles de mes deux camarades de promo n'ont pas réussi me tirer de mon saisissement. 

     L’efflorescence d’une aube nouvelle est l’un des plus sublimes spectacles qu’il m’ait été donné l’occasion de d’observer. Et plus même qu’une simple observation, c’est bien d’une contemplation qu’il s’agit ici : l’on se perd dans l’objet contemplé, on se dilue en lui, on le sent autrement, on en épouse parfaitement les formes, on en devine les principes à travers un mode de connaissance hautement plus sacral. Sentir l’objet, ne plus seulement le voir ; faire corps avec lui, ne plus uniquement le souhaiter ; naître avec lui, ne plus simplement subir son événement : voilà l’extase.

     L’aurore est l’instant où l’intelligence est parfaite. La lune, après avoir irradié ce coin d’univers de son paisible éclat, s’en va trôner ailleurs, emportant à sa suite son étincelant cortège d’étoiles et de rêves. Au même instant, le soleil, sans être là, annonce son règne en laissant poindre quelques rayons dissimulés sous une fine nappe de brume et de nuages. Le bleu azur du ciel, que les souvenirs de la nuit s’estompant teignent encore d’un léger éclat de lapis-lazulis, se précise, nonchalant, à la limite de l’horizon, ou encore remonte de la vallée de l'Oise, seuls endroits que les fins nuages du matin semblent, par une sorte de respect pour leur beauté, ne pas recouvrir. Un astre se meurt, un autre naît, et avec lui, s’éveille le monde. Un moment, la nuit, s’en va. Un autre, le jour, advient. Entre eux, un instant hors du temps : l’aube. Car elle n’est plus simplement une transition, mais bien un rêve, une identité, un silence. Heureux soient ceux qui ont eu le privilège de la vivre.  La communion entre les créatures du monde n’a de chance d’exister qu’à ce moment précis, lorsque la difficulté à émerger de la torpeur ou de la fatigue livre les êtres à une symbiose aussi naturelle que nécessaire, se situant par-delà toute tentative de la saisir ou de la disloquer. C’est l’instant de l’osmose intégrale, où toutes les énergies latentes, celle des océans, celle des cieux, celle de la terre, celle des hommes, et toutes ces autres forces cachées de l’univers, inconnues, invisibles, insaisissables,  se regroupent, se correspondent, se répondent et se mélangent, avant d’éclater et d’inonder  le monde dans une joyeuse ondée de luminescences éparses. L’intelligence du monde se voit à son ordre naturel. Cet ordre, jailli puissamment de l’adjonction des éléments, ne se distingue qu’à l’aube. Il est l’aube.

     Le Fiat lux ne trouve jamais aussi bien sa signification qu’à l’orée du jour. Cet instant, en effet, est étonnamment propice à l’inspiration, et à la Création. Le silence. La paix. La lumière douce. Avant de le plonger dans les turpitudes de l’existence, Dieu accorde à l’Homme un moment de paix, d’ataraxie, de recueillement. Mais ce dernier, pressé, occupé, troublé, regarde d’un œil éloigné la magie de ces quelques bouts d’éternité, et se plonge sans rêves dans l’amer océan de ses malheurs et de ses petites jouissances.

    La nuit peut être belle. Une journée de printemps peut être belle. La vie même peut être belle (rarement, je vous l'accorde). L'aube, jamais. Car elle est toujours supérieure à la beauté. Et par-delà la beauté, il y a le sublime. "Sub limen": au-delà des limites. Kant même l'a dit.  

     Je compare l’aube à ces gracieuses femmes, lumières célestes, femmes légères aux yeux félins, dont l’éclat énigmatique est dégagé par le tracé discret d’un crayon noir sur le contour des paupières ; ces femmes dont la beauté est d’autant plus soulignée qu’elle est enveloppée dans un écrin de pudeur et d’innocence ; ces femmes aux corps aussi splendides qu’intouchables, qui incarnent la beauté dans tout ce qu’elle a de mystérieux et d’attrayant, ces femmes divines, que la seule contemplation de leurs mouvements suffit à vous remplir d’un ravissement pur. L’aube produit le même effet. Mais surtout, comme avec les femmes, ne cherchez pas à la toucher, à la comprendre : contentez-vous juste de savourer les plaisirs qu’elle vous procure. Perdez-vous dans la rêverie, mais n’allez point au-delà : vous la souilleriez. Le sublime de toute chose provient de la dimension d’inconnue qu’elle recèle. L’intellection salit, elle enlève la sacralité de l’entier ou, du moins la réduit. Gardez-vous donc de connaître.  Sentez. L’aube est une lucarne sur le paradis. Que l’on n’ouvre jamais. Hélas. 

 

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papelatdiouf.over-blog.com 10/01/2011 19:36


"Le sublime de toute chose provient de la dimension d’inconnue qu’elle recèle. L’intellection salit, elle enlève la sacralité de l’entier ou, du moins la réduit."
J'aime bien ce passage d'autant plus qu'il m'a rappelé la beauté de l'ésotérique.
Merci de m'avoir fait découvrir la magnificence de l'aurore!
PS: Je m'en tiendrai à ce que tu a dis et essaierai au mieux de ne point la souiller, cette aurore à la grâce féline.


M.M.S. 30/12/2010 19:21


C'est un moment très spécial, je trouve. Ecoute, regarde, sens... Moi, en tout cas, il me calme. Essaie d'y participer, oui, participer. Il pourrait te faire accoucher d'un chef-d'oeuvre. =)... En
plus, un paysage de montagnes, c'est beau... Merci bien.


YERSAN BOJEUR 30/12/2010 10:30


l'aube. chose que je ne suis jamais lassé d'admirer. hélas je n'ai pas une belle vue à l'horizon de ma chambre. ma vue sur Clermont-Ferrand est très réduite mais il y'a une autre chose à travers
lequel je satisfais ce plaisir que me procurait l'Aube: les montagnes. cet air glaciale matinal qui parfois à travers un soupir vous emporte dans une dimension où le plaisir est inégalable à aucun
autre plaisir qu'on puisse connaitre (à ce que je sache). Cette couleur blanchâtre qu'elles ont coutume d'avoir en période d'hivers cumulée d'un ciel aux nuages colorié par les rayons du soleil
amplifie le plaisir procuré. chaque instant est unique.