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Cause perdue...

12 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

    Une amie, que j’admire, m’a parlé récemment de son activité du moment : elle est engagée depuis quelques mois dans la lutte contre le fléau des enfants-soldats. Elle est engagée, elle y croit. Ses mots exsudaient l’indignation devant cette situation, et, en même temps, l’espoir et la foi dans la possibilité d’un changement auquel elle consacrerait toute sa vie s’il le fallait. Voilà qui est honorable : cette grande dame a trouvé sa cause.

     Avoir une cause. J’ai toujours eu du mal avec cette idée. Est-cela, vivre ? Faut-il en trouver une pour laquelle se battre, une à laquelle l’on serait prêt à sa sacrifier toute son existence afin, justement, de conférer à cette dernière un « sens » ? Je me suis posé un certain nombre de questions de ce type après notre discussion. C’est que je me demandais quelle était ma cause. Il m’est très vite apparu que je suis peut-être ce qu’on pourrait nommer un « rebelle sans cause ». Je m’indigne vite, et contre tout : la mort elle-même n’y échappe pas. Mais quelle est ma véritable cause ici-bas ? Je n’en ai pas. J’ai failli écrire « je n’en ai pas encore », mais ce serait admettre, soit que je suis trop jeune pour en avoir, soit que je m’en cherche. Aucune des deux perspectives ne m’enchante : les causes n’ont pas d’âge, elles nécessitent juste du cœur et de l’abnégation ; et se chercher des causes me semble être l’expression d’une faiblesse de l’esprit pour laquelle je n’éprouve que mépris et répulsion. Car lorsque l’on se cherche une cause, c’est que d’une certaine façon, on la choisit. Or, je pense qu’il n’y a de véritables causes que celles qui vous interpellent, abruptement, sans que vous n’eussiez rien demandé, sans même que vous vous y fussiez attendus. Les seules vraies causes, à mon sens, sont celles qui vous choisissent, et ne vous laissent d’autre choix, précisément, que de les mener.

    Moi hélas, –et je suis trop lucide pour en user simplement comme excuse ou justification, ce dont je n’ai d’ailleurs pas besoin, n’en ressentant aucune honte- aucune cause ne m’a encore interpellé au point que je fusse prêt à lui consacrer ma totale énergie. De trois choses l’une : je dois être, ou horriblement paresseux, ou affreusement égoïste, ou simplement inhumain, pour ne point arriver à m’engager durablement dans quelque combat. Et pourtant, Dieu sait que ce n’est pas ce qui manque sur cette misérable et petite terre d’hommes.

    J’ai choisi. Ce sera l’égoïsme affreux. Comprenez simplement par là que j’ai eu très souvent peur. Jusque là, je n’avais eu que des causes et des passions éphémères. Je me suis engagé dans beaucoup de choses, souvent avec entrain, mais à chaque fois, la peur, celle du pari, la peur d’oublier par exclusion d’autres causes, d’autres misères, d’autres plaisirs, la peur, tout simplement, de regretter cette part que l’on perd nécessairement lorsque l’on choisit, l’ensemble de toutes ces peurs, venait m’interrompre dans mon engagement. Je me détournais alors, quel que fût le plaisir que je prenais dans mon activité d’alors, et m’engageais ailleurs. Je trouvais que c’était la seule manière de ne rien s’interdire, et d’être libre. Ce n’était pas faux dans l’idée, mais c’était très loin d’être juste dans l’exécution que j’en faisais. Cette forme d’inconséquence, qui a fait que ne m’effrayaient pas tellement les choix proprement dits, que ce qu’ils pouvaient faire, à la longue, de moi, moi en tant que liberté, m’a sans doute longtemps retardé. Je ne m’en suis rendu compte que récemment, avec une légère ironie et une lucidité cynique, comme d’habitude lorsqu’il s’agit de me scruter. Que d’activités et projets laissés en friche, que de prometteurs talents peut-être perdus à jamais (karaté, scrabble…), que d’éventuelles histoires d’amours rejetées (fuies ?) au nom d’une bien trompeuse foi dans une liberté qui n’était au fond qu’une forme latente d’égoïsme aigu ! A avoir cru qu’il ne pouvait y avoir dans le cœur d’un homme qu’un unique engagement, celui envers l’indépendance, à avoir trop cru en ce mythe de la passion dévorante et inhibitrice, à avoir réfléchi et analysé à l’excès, jusqu’à en oublier parfois que je n’étais qu’un simple homme, j’avais érigé la liberté en dogme, la transformant ainsi en son contraire.

    Aujourd’hui, à vingt ans, je sais. Je sais que l’égoïsme ne disparaît jamais du cœur humain, mais qu’il faut juste s’en accommoder de la meilleure façon possible. Je sais que la liberté n’est pas le solipsisme. Je sais que cette liberté ne doit et ne peut d’ailleurs tout justifier, je sais que la peur qu’on ne dépasse pas et qu’on refuse de voir devient lâcheté immonde. Je sais tout cela. Ne l’ai-je pas toujours su ? Mais je sais aussi que la grande cause de cette vie, la première, l’impérative, celle qui mérite qu’on veuille mourir en son nom, c’est la recherche du bonheur.

   Le mien passe par celui des autres : les amis, la famille, la femme aimée, l’enfant, ceux qui me sont chers, mes seules causes. Les miens. Je suis trop méchant pour agrandir le cercle, trop méfiant pour croire en un humanisme et un universalisme tièdes, trop égoïste encore pour croire que le bonheur ne puisse pas l’être aussi.

   « Le reste, comme dirait Céline, c’est du yo-yo. » Que j’emmerde donc. 

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M.M.S. 23/05/2011 02:43


Sage décision à mon avis... Mais surtout, n'abandonne pas la passion, elle fait souvent ton bonheur aussi. Au plaisir!


A.M.K 22/05/2011 20:14


Je me vois à travers tes écrits.
Au collège,lorsqu'on me demandait,quelle cause voulais-je défendre,je répondais toujours:"Je veux lutter contre la mendicité".Encore jeune,entrant dans l'adolescence,j'écrivais pas mal d'articles
sur ce phénomène,et je répétais sans cesse qu'il fallait que je réussisse cette mission.
En seconde,je suis tombée amoureuse de l'oeuvre de Cheikh Anta Diop.J'étais séduite par tout ce qu'il disait sur la civilisation egyptienne,et je me suis hatée de lire ses bouquins.Je nourrissais
l'ambition de devenir archéologue,chercheur,historienne.
Une fois en terminale,j'ai réalisé que j'allais me battre pour une cause,certes anticipée par Cheikh Anta et ses disciples,mais perdue,car n'étant plus à l'ordre du jour.On se "fiche" bien de la
manière o louable dont nos ancetres ont maintenu une civilisation exceptionnelle pendant des millénaires,de nos jours.Et l'égoisme,mon égoisme,m'empeche de commencer des études assez onéreuses en
temps.Je préfère poursuivre ma quete de bonheur,à l'instar de John Stuart Mill,qui affirme,que c'est la voie à suivre dans sa théorie de l'utilitarisme.L'Histoire,n'est plus une cause pour moi,mais
plus une passion que je me permettrais peut-etre de satisfaire plus tard.


M.M.S. 13/05/2011 15:29


On m'en parle depuis la terminale, il serait temps que je m'y lance... Je vais essayer de lire directement d'abord, puis écouter Michel Onfray, ça devrait aller! Merci du conseil!


Pangloss 13/05/2011 14:43


Si tu as des loisirs, lis "L'unique et sa propriété" de Max Stirner. Style assez lourdingue (traduit de l'allemand) mais avec une boîte d'aspirine à portée de main, tu devrais y arriver. Ou
contente-toi de retrouver ce que Michel Onfray a dit du bonhomme (conférences de l'université populaire de Caen).


M.M.S. 12/05/2011 19:35


Je pense à peu près ainsi, Pangloss... Il faut juste oser être assez "égoïste" pour se convaincre qu'il n'y a que ça. Mon grand malheur, ces dernières années, a sans doute été de vouloir faire
passer le monde entier avant... Résultat: je n'ai rien défendu du tout!