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Carnets littéraires (3)

15 Avril 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Relire.

 

La seule manière de lire et de comprendre véritablement une œuvre est de la relire ; et la relire inlassablement, curieusement, sans paresse. Il me semble que le secret essentiel des œuvres ne peut être touché que par là : à travers ces actes de reprises, méthodiques ou en dilettante, qu’ont leur fait régulièrement subir comme autant de séances de tortures, et au bout desquelles, tourmentées, harcelées, suppliciées, les œuvres finissent, devant notre opiniâtreté, notre curiosité et notre violent désir de lecteur, par céder, ou, pour être plus juste, par avouer. Et qu’avouent-elles donc? Rien de moins qu’un sens nouveau, une vérité nouvelle, des détails neufs, des morales inédites que, lors de la première —ou de la précédente— lecture, nous n’avions pas relevés.

 

Toute relecture, ainsi, est en réalité lecture, ou pour mieux dire, étape d’une Lecture : elle participe d’un vaste mouvement général de dévoilement de l’œuvre, commencé lors de la toute première lecture, et se poursuivant à travers les suivantes. Le pouvoir aléthique de la re-lecture est un pouvoir dynamique : il agit lentement mais, irrésistiblement, tend vers une découverte de plus en plus complète, cependant jamais réellement achevée, de l’œuvre. L’on ne lit jamais une œuvre : l’on ne fait que la relire toujours ; et de la même façon, l’on ne la comprend jamais totalement : par sa richesse mystérieuse, elle se dérobe toujours à la compréhension exhaustive et totalisante —j’ai failli écrire totalitaire— qu’en voudrait faire notre esprit. Les œuvres sont ainsi, lancées dans une fuite en avant éternelle, insaisissables ; nous les poursuivons, les rattrapons, croyons, par l’acte de lecture, les arrêter et les posséder, puis, au moment même où nous pensions les tenir, alors que nous semblions sur le point de les deviner enfin entièrement, elles sursautent et, telles ces femmes qui font languir leur amant fou de désir, s’échappent de nouveau, mignonnement. Alors, surpris par ce sursaut, mais étonnés plus encore par le paradoxal sentiment de bonheur qu’il a suscité en notre âme –paradoxal, car l’on se réjouit de ce qui devrait nous frustrer— nous nous remettons à sa poursuite, la rattrapons, la relisons, la regardons de nouveau nous échapper, recommençons quand même l’opération. Les œuvres n’ont que deux grands alliés : la lecture, par laquelle elles prennent vie —car aucune œuvre n’existe sans lecture— d’une part, et de l’autre, le temps, qui, parce qu’il permet la relecture, leur assure leur survie —puisque que relire, c’est redonner à l’œuvre une existence neuve. Toute belle œuvre surprend lorsqu’on la reprend. Cependant, une œuvre de littérature n’est pas comparable à du vin, et l’adage, appliqué au second, et disant qu’il se bonifie en vieillissant ne saurait valoir pour la première : il est vrai que la relecture ravit généralement en dégageant de l’œuvre des sens et des sentiments nouveaux et grandioses, mais il peut arriver qu’elle la révèle aussi sous un jour désastreux, transformant ce que l’on croyait être du génie lors d’une précédente lecture en une médiocrité absolue. Mais il reste, quel que soit l’effet qu’elle produit, que la relecture assure toujours une surprise. C’est cela qui est beau.

 

J’avais détesté La Route des Flandres lors de la première lecture que j’en fis : je trouvais que ce qui passait précisément pour être tout le génie de cette œuvre, sa composition (tout en analepses, en ellipses, en ruptures de discours, en déstructuration de la temporalité, en confusion volontaires des instances narratives) la desservait, et fragmentait tant le récit, que celui-ci en devenait indigeste ; je l’ai relu récemment et ai commencé à trouver cette construction géniale : ce roman, en tant qu’il essaie de rendre le flux de la mémoire, ne peut être linéaire, classique, balzacien. Il fallait qu’il fût écrit ainsi sous peine d’être faux.

 

La mort de Sounkaré, le gardien de l’usine dans Les Bouts de bois de Dieu, est supposée être tragique : le pauvre, vieillard boiteux, meurt parce qu’affamé, il s’écroule, trahi par ses forces et par sa canne, au milieu d’une espèce de décharge publique, où son corps décrépi est livré aux rats. La première fois que j’ai lu cette scène, j’ai ressenti cette puissance tragique. La deuxième fois, j’étais incapable de la terminer sans éclater de rire. Quelle mort comique ! Mais quelle comique mort !     

 

Je n’avais jamais remarqué, avant la quatrième lecture ou la cinquième lecture, à quel point la scène où Madame Aubain et Félicité s’étreignent est sublime. Je passais auparavant hâtivement sur ces quelques lignes, sans rien sentir qu’un vague sentiment de gêne, que les scènes trop clairement pathétiques faisaient naître en moi ; je m’y arrête désormais, et la gêne est devenue extase, émerveillement, ravissement. Je jubile, au bord des larmes, en lisant —c’est-à-dire en voyant— cette scène : « … Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poil, couleur marron ; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se fixèrent l’une sur l’autre, s’emplirent de larmes ; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s’y jeta ; et elles s’étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait. ».

 

« Je suis le Ténébreux, —le Veuf,— l’Inconsolé. » J’ai remarqué il y a seulement quelques jours que ces audacieux tirets succédant aux virgules sont peut-être ce qu’il se trouve de plus beau dans ce poème (je m’extasiais auparavant sur « Et la treille où le Pampre à la rose s’allie »). Rien ici ne me semble justifier leur présence : ni la grammaire, ni la syntaxe, rien. Cela est mystérieux. Poétique. Beau.

 

Toute relecture est acte d’herméneutique : elle permet de réinterpréter sans cesse une œuvre, donc une certaine vision du monde.

Toute relecture est acte d’heuristique : elle permet de découvrir et de redécouvrir un principe essentiel, sur lequel l’œuvre s’est bâtie.

Toute relecture est acte de maïeutique : elle permet, en interrogeant sans cesse l’œuvre, de lui faire accoucher d’horizons nouveaux qui, à leur tout, susciteront en nous des questions nouvelles.

 

Il n’y a en littérature qu’un seul malheur véritable : ne pas savoir relire. 

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Ambassadeur des Etudiants 06/01/2015 18:27

Il est manifesté beaucoup de productivité dans ce blog. Bonne continuation car l'écriture a un grand rôle à jouer dans l'amélioration de nos sociétés! Le Sénégal a en plus besoin de jeunes motivés.

BA 21/06/2013 02:00

kholal...il n'y a qu'un acte pathétique: ne pas savoir relire. Pourra-t-on tout relire? L'embarras de la relecture. Quoi relire? Comment relire?

Des Marais 16/04/2013 11:05

N'osant céder à tant de facilité, je me retiens pour ne pas vous (ré)citer du Nicolas Boileau en appui à votre propos.

Sinon, je peux vous assurer que, d'ores et déjà, vous êtes lus et relus.